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jeudi 12 décembre 2019

Ma fille...

Ma fille, sans doute n’ai-je pas le droit de t’appeler ainsi. 
En fait si, je l’ai, ce droit, je me suis battue pour l’avoir, nous avons surmonté tous les obstacles avec ton père, tous ceux que la bienveillance a mis sur notre route, tous ceux que le hasard a fait tomber du ciel. Et pourtant, tu n’es pas, pour moi, ma fille. 
Ma fille, c’est l’autre, cette petite fille de six ans, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, aux joues rebondies, au sourire enjoué, aux mains blanches et potelées. C’est elle ma fille, celle qui est sortie de ce ventre que l’on disait stérile. J’ai calmé ses pleurs de nourrisson, encouragé ses premiers pas, j’ai connu avec elle ma première rentrée des classes. Elle a été la première à m’appeler «Maman». 
Toi, tu es aujourd’hui un corps étranger, je ne te connais pas, je ne te comprends pas. Tu ne fais que pleurer, je ne sens que ta douleur, la perte de ceux avec qui tu étais. Je ne suis pour toi qu’un objet de haine, tu ne veux rien de moi, tu ne veux pas me voir. 
Les jours passent, et je ne ressens rien pour toi, je fais semblant de t’aimer, je me force à t’embrasser, j’essaie de te traiter comme ta sœur malgré votre différence d’âge. 
Noël arrive et nous avons acheté presque les mêmes cadeaux, une poussette et une poupée chacune. Au déjeuner familial, vous portez la même robe et les mêmes chaussures. 
Les mois passent et je ne me sens toujours pas le droit de t’appeler ma fille. Et pourtant, c’est maintenant inscrit dans mon livret de famille; j’ai bien deux filles mais je ne me sens que la mère d’une seule. 
Les nuits sans sommeil que tu nous fais vivre rendent notre vie de famille pénible à la limite de l’insupportable. Les regrets sont presque là. 
Et là, maintenant, le médecin me dit qu’il faudrait que tu fasses la sieste pour dormir la nuit. Et je fais comment, moi, pour te faire faire la sieste à trois ans passés? 
Je ne sais pas. Les livres ne disent rien. Personne ne me guide, alors je décide de faire ce que je m’étais promis de ne jamais faire: je te prends dans mes bras, enroulée dans ta couverture rose brodée à ton prénom. 
Et nous commençons ce tête à tête, je regarde ton visage, tes yeux en amande, il ne reste que ça de visible. Tu n’apprécies pas d’être emmaillotée, donc tu remues. Jour après jour, nous reprenons nos tête à tête, les jours passent et tu t’abandonnes de plus en plus rapidement dans mes bras, je me mets à aimer ce moment où je sens ton corps s’alourdir d’un sommeil bienfaisant. 
Les années passent, nos nuits sont devenues faciles, je te vois chercher mon regard, je te souris. La complicité naît. Tu commences à me faire confiance. Je réponds enfin à tes besoins. Je commence à me sentir légitime dans ce droit qui m’a été conféré, il y a si longtemps. 
C’est la première fois que je mets par écrit cette difficile construction qu’est notre relation. Au moment même où j’écris ces mots, je pense à toi, ma fille, qui ce matin es venue te réfugier dans mes bras au réveil, que j’ai embrassée avant de partir et que j’ai hâte de retrouver. 
Alors oui, aujourd’hui, je peux l’écrire et le clamer, s’il le faut, mais sache-le, tu es ma fille et j’ai tous les droits de t’appeler ainsi. 

Une mère qui aime infiniment ses deux filles 

texte rédigé dans le cadre d'un atelier Adoption sur la base de la proposition indiquée ICI 

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