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dimanche 10 janvier 2021

Le goût des rencontres

Alaïs était singulière, comme son prénom. Elle n’était pourtant pas de noble lignée, comme l’étymologie voulait le faire croire, cependant porter un prénom si rare l’avait un peu mise à l’écart. Elle était particulière pour différentes raisons. Par exemple, son intelligence supérieure et différente l’avait longtemps isolée. Elle savait qu’elle ne fonctionnait pas exactement comme les autres. 
Quand elle entendait une musique, elle l’imaginait en couleurs. Dans sa tête, cela pouvait ressembler aux images qu’elle avait parfois vues sur les écrans d’ordinateurs quand des algorithmes tentaient de mettre les sons en images. Le la, 440 hz, était bleu pour elle, le sol, vert et le ré, jaune comme le soleil. Les cercles évoluaient au rythme des chansons et ainsi, elle retenait tout. Ensuite, dès qu’elle s’asseyait devant un clavier, ses doigts galopaient pour reproduire ce qu’elle avait entendu, inlassablement, jusqu’à ce qu’elle puisse jouer la mélodie très vite et sans aucune fausse note. Alors seulement, son rire éclatait, comme une cascade, et elle pouvait chanter à haute voix ce qu’elle entendait et ce qu’elle voyait. 
Quand ses doigts ne dansaient pas sur le piano, son corps s’agitait. Elle avait une silhouette de danseuse : port altier, cou allongé, bras toniques, jambes fines, pieds prêts à bondir. Elle sautait, elle dansait, elle tournait, pour ne jamais s’arrêter. Son parfum se dispersait dans toutes les pièces où elle entrait avec chacun de ses mouvements. 
Elle sentait Miss Dior Rose N’Roses, avec une pointe de bergamote qui rappelait le thé Earl Grey, à la fois réconfortant et frais. L’odeur était délicate et trahissait parfois sa présence, même quand elle se blottissait au creux du canapé pour rêver tranquillement, casque enfoncé sur les oreilles, bras et jambes dessinant les chorégraphies qu’elle imaginait. 
Elle sentait aussi l’air pur quand elle rentrait après un jogging ou une balade à vélo, le crumble pomme cannelle et le mug cake au chocolat dès les premiers jours de l’automne. 
Alaïs était insaisissable et mystérieuse, pourtant ceux qui la voyaient pour la première fois pouvaient prendre sa réserve et son calme pour de la douceur et sa maman et sa soeur lui disaient souvent que sa peau était aussi douce que la laine polaire dont on fait les doudous. 

Grâce à sa mère, médecin, elle passa son enfance à Vintiane, au Laos. Elle grandit au milieu des expatriés, dans un monde multiculturel et ouvert qui laissait peu de place aux relations durables. Elle eut donc très vite conscience qu’elle ne pouvait compter que sur trois personnes : sa mère, sa sœur et elle-même ! Le trio était inséparable et constituait sa permanence. Elle avait vu ses premières amies partir et, un soir, leur mère leur annonça qu’elles allaient rentrer dans leur pays. Seule Alaïs n’avait pas d’opinion quant à leur destination car elle ne se sentait reliée à la France que par la langue. Elle pressentait pourtant que l’annonce serait suivie d’un changement de décor radical et que sans doute, elle allait quitter l’insouciance de son enfance. 

Quelques semaines plus tard. Leurs vies et son enfance furent emballées, scotchées, mises en boîte et expédiées. Alaïs contempla sa chambre vide. Elle regarda par la fenêtre et admira une dernière fois le frangipanier pour ne rien oublier. Ni le vert des feuilles ni la beauté fragile des fleurs. Le lendemain, elle serait dans un autre pays, à l’autre bout de son monde. Elle allait quitter la chaleur uniforme et les journées égales toute l’année pour découvrir quatre saisons, la brièveté des jours d’hiver et les longues soirées d’été. Tout cela, elle ne le connaissait que par les histoires de Mamoun et les souvenirs racontés par sa sœur. De ses premières années françaises, elle n’avait rien gardé en mémoire. Sa vie était ici, dans la chaleur tropicale et la mousson. Son jardin était luxuriant toute l’année, la ville était un feu d’artifice de couleurs où légumes et fleurs rivalisaient pour offrir à chacun un aperçu de l’arc en ciel. Elle ferma les yeux. Toutes les images étaient rangées dans sa tête avec tous les sons et toutes les odeurs. À bientôt onze ans, elle avait le droit de se sentir chez elle dans ce pays où elle avait grandi, mais elle ne pouvait pas y rester seule. Sa mère était pour le moment la seule à décider de leurs vies. Elle la suivrait donc dans l’avion du retour. Elle ferma les yeux pour retenir ses larmes. 
 
Au petit matin, après la première nuit dans la nouvelle maison, Alaïs fut saisie par l’odeur et par la qualité de l’air. Sans l’humidité écrasante, la voix ne portait pas de la même manière. Alors que tout le monde dormait encore, elle sortit. Elle fut étonnée par les teintes de la campagne. Elle ne reconnaissait rien. Il n’y avait pas de bambous ni de bananiers, pas de fruits aux couleurs chatoyantes et même les fleurs semblaient avoir revêtu une couleur pastel. La nature lui sembla pauvre et organisée. Elle sentit la terre s’écraser sous ses pas, les quelques feuilles qui jonchaient le sol bruissaient sous son poids. Le chant des oiseaux et le frémissement du vent dans les peupliers avaient remplacé l’agitation de la capitale laotienne. Elle croisa quelques cyclistes et fut doublement surprise : il s’agissait vraisemblablement de sportifs, l’utilisation du vélo n’était donc pas exclusivement utilitaire ici et ils parlaient français. C’était pour elle la langue de la maison, celle qu’elle avait toujours entendue à l’intérieur. À l’extérieur, elle avait l’habitude des sonorités du laotien qu’elle parlait un peu. Ce matin-là, pour la première fois, elle entendait sa langue maternelle hors les murs. Elle poursuivit sa balade en se laissant envahir par les sensations qu’elle découvrait. Les odeurs étaient moins marquées que là-bas et la température plus propice au sport. Elle entendit l’eau couler et se laissa guider par le murmure qui enflait. Le soleil dardait ses rayons doux sur la surface de l’eau céladon, qui tranchait avec les reflets du Mékong, plutôt ocre. Tout était nouveau. Elle découvrit quelques montagnes en amont. Au moins, elles n’avaient pas élu domicile dans un plat pays, les sommets lui donnaient un objectif. Alaïs eut soudain envie d’être le 21 décembre, premier jour de l’hiver afin de découvrir la seule chose qui lui avait manqué sous les tropiques : la neige. 
 
Les quelques semaines qui suivirent leur retour furent tranquilles. Alaïs fut inscrite au collège et Loïse au lycée. Après quelques jours de classe dont Alaïs revenait en larmes, Mamoun accepta l’enseignement par correspondance sans trop poser de questions. Fini le lever à l’aube, le car bondé et les classes bruissantes. L’école à la maison avait de nombreux avantages et le passage en classe supérieure ne posa aucun problème. Une fois qu’elle eut réussi son brevet, sa maman lui proposa de l’inscrire en seconde dans l’établissement du secteur pour, disait-elle, se préparer à la vie d’adulte. 

Quand elle fit sa rentrée au lycée, Alaïs se figea dans la grande cour. Trop de bruit, trop d’élèves. Les jeunes de son âge s’interpellaient à grands cris et ils se jetaient dans les bras les uns des autres sans aucune retenue. Elle sentit les larmes qui montaient, ses mains moites, puis une sensation de froid l’envahit. Elle avait pourtant cru qu’elle saurait faire face. Elle détestait l’école pour tout ce qu’elle ressentait maintenant : les élèves qui grouillaient, comme des fourmis, les cris qui envahissaient tout l’espace sonore pour ne rien dire, les odeurs qui se mélangeaient, parfums écoeurants, cheveux trop propres ou trop sales, sueur, poussière, craie et vers 11 heures, odeurs de cuisine. Pourtant, son lycée était flambant neuf. Il n’avait encore accueilli aucun élève et le bâtiment en bois était résolument moderne. Il évoquait l’écoconstruction et l’obsession pour les économies d’énergie dont les cours de technologie et de SVT avaient proposé une description minutieuse au collège. Elle avait espéré que le neuf saurait anesthésier ses sens. Elle avait cru que rien ne la ramènerait à l’autre rentrée. Pourtant, quand elle se retrouva assise, face au tableau, comme avant, elle eut la certitude que malgré la chaise ergonomique, le bureau à hauteur variable et le tableau blanc interactif, rien n’avait réellement changé. Le passage du collège au lycée n’avait pas permis le miracle tant attendu. Elle était encore et toujours la petite fille qui, de retour du Laos, avait perdu ses repères, ses amis, et toute son enfance l’année de son entrée en 6e. L’école était indissociable de ce jour-là qu’elle aurait tellement aimé oublier. 
En rentrant, avant de répondre aux questions de Mamoun et Loïse, elle se précipita dans la salle de bain pour se retrouver. 
Quand Alaïs était tendue, qu’elle sentait chacun de ses muscles tirer et qu’elle serrait les dents, prête à exploser, elle aimait plonger dans un bain tiède. Le bien-être l’envahissait dès qu’elle entendait le bruit de l’eau. Il y avait d’abord le choc des premières gouttes contre le fond de la baignoire vide, puis, dès qu’il y avait quelques centimètres d’eau, le son de l’eau courante qui se mêlait à l’eau dormante était aussi fort que celui d’une cascade en pleine nature. Elle jeta quelques perles de bain qu’elle regarda se dissoudre avant qu’elles ne disparaissent sous une couche d’écume. Elle plongea ses doigts dans la mousse et frissonna de plaisir, puis, lorsque l’eau arriva à mi-hauteur, elle entra lentement dans la baignoire pour sentir chaque centimètre de sa peau se détendre. Une fois assise, elle glissa pour laisser l’eau recouvrir ses épaules, puis s’allongea presque entièrement en pliant les genoux, en position quasi fœtale. Elle était bien trop grande pour tenir entièrement dans cette petite baignoire. 
Le contact de l’eau la transporta à Vintiane, à l’hôtel Intercontinental, dans la piscine de son enfance perdue. Le grand bain était à la température exacte de son corps, ni trop chaud ni trop froid. Elle préférait la brasse coulée qui éloignait tous les bruits du monde et l’autorisait à se réfugier dans sa bulle, le temps d’une longueur. 
Immobile, allongée au fond de la baignoire, elle sentit ses bras bouger et elle n’entendit plus rien. Son enceinte JBL continuait pourtant à diffuser Believer en boucle. Elle commença un chant intérieur, entendit sa voix et aurait presque pu percevoir la vibration de ses cordes vocales. Elle se laissa aller, confiante. Elle vit les cercles colorés qui défilaient au rythme des paroles qu’elle répétait en silence. Elle pouvait rester longtemps dans cette position, offerte à la caresse légère de la mousse et de l’eau, ne sortant la tête que pour prendre une grande inspiration, à intervalles réguliers. Elle en profitait pour vérifier qu’elle était toujours dans le tempo de sa chanson, qu’elle n’avait ni ralenti ni accéléré. Chaque fois, elle souriait, victorieuse ! Elle oubliait tout, même l’endroit où elle se trouvait. Quand le monde extérieur était à nouveau perceptible, c’est qu’il était temps de rajouter un peu d’eau chaude, juste assez pour être en osmose avec le milieu, en apesanteur totale et pour prolonger la trêve de quelques minutes. Enfin, prête à se laisser toucher et à répondre aux questions de sa mère, elle sortit du bain. 
 
Une fois de plus, Mamoun sut la comprendre. Elle termina donc sa scolarité secondaire par correspondance. La vie s’organisa autour des heures d’apprentissage et des activités de loisirs. Danse et piano en semaine et vélo avec sa sœur le week-end. 
 
Un dimanche où Mamoun était de garde, et alors qu’elles rentraient de leur excursion en VTT, Alaïs trouva Loïse pétrifiée devant le portail. 
- Pourquoi t’ouvres pas ? demanda Alaïs à sa sœur. 
- Là… 
- Quoi ? 
- Une souris ! 
- C’est un cadeau du chat, t’as qu’à l’enlever ! 
- J’peux pas… 
- Peut-être, mais c’est toi la grande ! 
- Mais là, j’peux pas ! 
- On va pas rester dehors quand même ! 
 - J’passe pas ! 
Agacée par cette situation sans issue, Alaïs décida de passer à l’action. Peut-être que si elle réussissait à les débarrasser de cet obstacle, sa sœur cesserait de la considérer comme la petite. Elle regarda le corps de la minuscule chose et sentit une légère crampe au milieu du ventre. Elle eut comme un haut le cœur et avança en tremblant vers le cadavre. Elle plia les genoux mais interrompit son mouvement brusquement. À ce stade, il était clair qu’elle ne pourrait rien faire si elle LA voyait. Elle était trop triste pour elle. Mourir pour rien, juste parce que le chat avait décidé de s’amuser un peu… Elle chercha quelque chose pour couvrir la bête d’un voile pudique. Elle avait un kleenex dans sa poche. Elle le déplia, le tint pour qu’il fasse écran entre elle et la souris, tendit la main en direction de celle-ci et la recouvrit de façon à ne rien voir. Tremblante, elle étira lentement le bras en pliant les genoux et poussa un cri de dégoût qui s’étrangla dans sa gorge. Plus que quelques centimètres, surtout ne pas toucher le corps. Ouf, elle avait posé le mouchoir mais elle ne parvenait pas à se débarrasser de cette vision d’horreur. Elle tenta de prendre une grande inspiration, mais c’était difficile. Depuis le début de son travail de croque-mort, elle peinait à laisser entrer l’air jusqu’au bout pour gonfler ses poumons. Il lui fallait maintenant un sac opaque. Elle demanda à Loïse de se rendre utile et d’aller chercher quelque chose. Celle-ci fit un pas de côté pour éviter le linceul improvisé et alla chercher les sacs poubelle. Elle réapparut essoufflée et lui tendit le rouleau, au lieu du sac demandé, avant de détourner le regard. Alaïs éprouvait comme une attirance macabre pour le carré blanc qui contrastait avec la terre battue de l’allée, elle n’avait pas besoin de le soulever pour voir, en vrai, le petit rongeur immobile, mais l’idée de le toucher la révulsa. Elle enfila le sac poubelle à la manière d’un gant et se pencha à nouveau. Elle tournait presque le dos à sa cible. Alaïs avait peur d’appuyer trop fort avec sa main car elle craignait d’écraser la victime. Elle replia le kleenex tout en soulevant la souris. Elle plissa les yeux et détourna la tête pour ne rien voir. Le sac lui sembla si léger qu’elle ne savait pas ce qu’elle avait pris. Elle ouvrit les yeux en criant, par précaution, et peut-être un peu aussi pour ne pas exploser de peur. Et là, malheur ! la bête était toujours là, cette fois dans une mare de sang. Alaïs se demandait si elle allait réussir. Il fallait qu’elle maîtrise son tremblement, qu’elle ouvre les yeux, qu’elle accepte de regarder la mort en face. Impossible. Elle recommença son manège, mais cette fois, elle utilisa ses deux mains pour être certaine de ne rien perdre en route. Elle ouvrit les yeux. Elle avait retourné le sac. Elle baissa les yeux et ne vit plus que la tache immonde. La bête devait être dans le sac. Elle eut du mal à le fermer car elle ne parvenait pas à regarder ce qu’elle faisait. Elle tendit le cercueil improvisé à sa sœur du bout des doigts. Elle se sentait épuisée, douloureuse, comme si elle sortait d’une longue maladie, mais elle avait réussi. Elle avait vaincu sa musophobie… peut-être. Mais surtout, elle avait prouvé à sa sœur qu’elle n’était plus la petite fille apeurée qu’il fallait protéger du monde extérieur, elle avait réussi brillamment cette épreuve initiatique qui la faisait basculer dans le monde des adultes. 
Elle allait terminer sa dernière année de danse avec les ados. Show Dance 4. Le Graal pour ceux qui avaient commencé en maternelle. Ce n’était pas son cas, mais elle avait gagné sa place dans les chorégraphies, à force de travail. Elle était finalement heureuse de ne pas avoir abandonné ce loisir. 
Comme son corps était toujours en mouvement, au début du collège, Mamoun lui avait proposé de l’inscrire au cours de danse de spectacle, sans doute pour qu’elle rencontre d’autres adolescents. Elle n’avait pas besoin des autres. Elle était sûre qu’ils la jugeaient sans cesse. Mais ce qui l’avait convaincue d’essayer, c’était l’alliance de la musique et du mouvement. Elle pensait que les chorégraphies étaient conçues comme une juxtaposition de solos. Ce qu’elle appréhendait chaque semaine, c’était l’odeur de transpiration qui envahissait la salle après l’échauffement. 
Les dernières semaines avant le spectacle étaient intenses. Les répétitions s’enchaînaient, à l’école de danse, sur scène, à la maison. Alaïs répétait jusqu’au vertige. Elle voulait être parfaite le grand jour pour ne pas se faire remarquer. La crainte de ne pas être à la hauteur la paralysait parfois et pour parvenir à se libérer il lui fallait se concentrer sur l’air qui entrait dans ses narines et suivre tout le trajet de sa respiration. Sa mère lui avait dit un jour « Perfect practise makes perfect », c’était la devise de Misty Copeland, la première danseuse classique noire américaine. Alaïs l’avait adoptée. Elle tentait de respecter à la lettre les instructions du professeur et veillait à ne pas perdre une seconde le fil de la musique. Souvent, ils commençaient à travailler en silence, lentement, juste pour revoir les enchaînements et elle mémorisait la succession des contractions et des détentes musculaires. Elle fermait les yeux et déployait les mouvements, amples et réguliers, au rythme que le professeur indiquait en battant la mesure. Elle sentait parfois une danseuse la frôler et elle percevait le glissement des chaussons sur les lames de parquet. La chaleur se propageait dans son corps à mesure que les muscles de ses cuisses chauffaient, ses chevilles devenaient sensibles et son genou droit aussi. Heureusement, elle ne ressentait aucune douleur dans les bras, alors qu’ils étaient toujours tendus pour que le spectateur ne voie que le ballet, même quand la musique s’arrêtait ou que les danseurs se figeaient en attendant leur tour. 
Les élèves faisaient des gammes en accélérant un peu plus chaque fois qu’ils recommençaient un mouvement, comme les pianistes qui fixent les doigtés par des gestes lents et marqués. Quand le professeur était satisfait, il ajoutait la musique. Souvent, trop de décibels la faisaient sursauter. Elle fixait alors toute son attention sur la chorégraphie pour mettre le volume sonore à distance et elle dansait. Le lendemain, elle se réveillait courbatue, comme si chaque répétition était destinée à lui faire découvrir un nouveau muscle dont elle ignorait l’existence jusque-là. 
Chaque année, le jour du gala, le trac l’accompagnait dès le lever. Elle ne mangeait que du bout des lèvres et imaginait sa performance. Les images étaient très réalistes mais elle ne voyait jamais rien du public. Cette préparation lui permettait de ne rien laisser au hasard et de ne jamais être surprise. Elle savait que le stress aurait sur ses douleurs l’effet d’un anesthésiant et qu’elle serait tranquille, au moins le temps du spectacle. 
Au matin de son dernier spectacle, elle était presque angoissée. Le thème de cette année était la comédie musicale et les costumes comme les musiques lui plaisaient. Une page allait se tourner. Une fois le rideau baissé, elle aurait quitté son adolescence. La rentrée prochaine se passerait ailleurs. 
L’application Parcoursup n’avait pas encore annoncé le verdict, mais elle était certaine de quitter sa campagne. Si elle comparait sa vie à un jeu vidéo, elle se trouvait à la fin d’un niveau, sur le point de basculer dans un nouveau monde dont elle ne savait rien. 
Elle avait finalement été affectée à Lyon. Dans le tram qui la conduisait vers le domaine universitaire, sa gorge se noua et elle sentit cette petite douleur caractéristique dans le fond de l’oreille, comme une otite, mais pas tout à fait aussi forte. Elle reconnut ce qu’elle appelait ses manifestations corporelles de la peur. Elle n’arrivait pas à poser sa respiration ni à ralentir son cœur qui battait la chamade. Pour la première fois depuis bien longtemps, elle allait se retrouver dans une salle de classe. La peur, elle l'avait découverte dès ses premiers pas dans la cour des grands, en arrivant au collège, en France. Elle lui avait laissé quelques cicatrices. Alaïs chassa cette réminiscence et se demanda comment se calmer, puis elle se souvint de l’idée que sa mère lui avait soufflée : prendre un bon souvenir et le ressentir chaque fois qu’elle en aurait besoin. Ce matin-là, elle choisit les crêpes. Depuis toujours, elles avaient été synonymes de joie. Elle parvint à convoquer la douce odeur de la pâte qui chauffe, le craquement du sucre roux sous la dent, la chaleur qui enveloppe à la tombée du jour, tout ce qui pouvait la rassurer maintenant. Elle sut qu’elle tiendrait jusqu’au vendredi car son corps gardait encore la mémoire de ces retrouvailles passées et futures. Elle partageait toujours ce moment avec sa sœur et elle se sentait en sécurité. Dans le tram, les étudiants qui l’entouraient, par groupes de deux ou trois, n’avaient rien vu de sa détresse. Sa respiration s’apaisa, elle put se fondre dans la masse… 
Quatre heures plus tard, elle trouva une invitation devant la porte de son studio. SOIRÉE CRÊPES À DANIEL TAMMET. Elle n’avait pas très envie d’y aller. C’était une soirée d’intégration proposée par la résidence universitaire où elle logeait pour cette première année d’autonomie. La perspective de se retrouver à nouveau entourée par les corps et les odeurs des étudiants, après la demi-journée en amphi, lui paraissait insupportable. Pourtant, elle refusait de laisser la solitude l’emporter. Cette rentrée était comme une page blanche et il lui suffisait d’y décrire la personne qu’elle désirait devenir. D’après le psy, rien n’était repoussant en elle et il lui appartenait de se laisser approcher. 
Alaïs surmonta son appréhension et poussa la porte battante. L’odeur des crêpes ouvrit instantanément les vannes de ses souvenirs. Elle eut un mouvement de recul. Comment des inconnus pouvaient-ils reconstituer l’odeur des crêpes de Mamoun ? Elle mettait tout son amour dans la préparation et mélangeait plusieurs farines : millet, avoine, épeautre, sarrazin, voire bananes et patates douces, elle ajoutait toujours un peu de sucre vanillé et graissait la crêpière avec une feuille d’essuie-tout entre chaque crêpe… Un peu plus d’huile pour elle, qui aimait bien entendre la pâte crépiter, un peu moins pour Loïse qui pensait toujours à sa ligne… Les crêpes de Mamoun avaient un goût incomparable. Tous les vendredis soir, c’était la fête : on célébrait l’arrivée du week-end, puis quand Loïse eut quitté la maison pour ses études, on célébrait son retour et la reconstitution éphémère du cercle familial. 
Les crêpes étaient devenues un rituel et les deux sœurs s’interdisaient d’en manger si elles n’étaient pas réunies. Venir à cette fête, c’était aussi rompre ce pacte familial. 
Lorsqu’un jeune étudiant à la carrure imposante lui demanda quelle garniture elle voulait pour sa première crêpe, elle sursauta. Elle ne prenait que du sucre : pas de confiture qui coule, pas de nutella horrible, pas de jus de citron pour faire une Suzette, comme sa sœur. Il lui tendit la crêpe et la première bouchée la replongea dans la sécurité du vendredi. Le sucre qui craque sous la dent, le goût de vanille, la chaleur qui monte autour de la crêpière, les éclats de rire et les discussions à bâtons rompus pour organiser le week-end : courses, sorties, films à partager… Elle ne parvenait pas à s’extraire de son cocon mémoriel pour aller vers les autres. Elle se demanda si, justement, les autres aussi pouvaient être projetés dans une bulle de souvenirs par une simple bouchée de crêpe ou en sentant une odeur familière. Si comme elle, ils n’oubliaient rien, jamais de ce qu’on leur disait ou de ce qu’ils vivaient et s’ils avaient autant de mal qu’elle à voir les gens, et non ce qu’on disait d’eux, chaque fois qu’ils rencontraient quelqu’un. Elle pensa qu’elle devrait peut-être parler à ce jeune étudiant. Elle ne savait rien de lui mais elle le trouvait assez beau. Elle pouvait engager une conversation pour le découvrir. Elle savait que la première fois, c’était toujours plus simple. La piqûre de la curiosité la poussait à sortir de sa réserve. Pour elle, l’inconnu suscitait toujours assez d’intérêt pour la pousser à agir et elle se sentait protégée car son interlocuteur ne pouvait se faire aucune idée d’elle dans cette salle anonyme. Il lui parlerait comme à une personne normale. 
Il était temps de lâcher prise et de faire confiance, elle était devenue adulte, elle était prête à se lancer à corps perdu dans la découverte du dernier niveau de son jeu de vie en vrai. Il pourrait s’appeler Objectif relations humaines ! 

FAA, Octobre 2020

lundi 15 juin 2020

Cris d'amour

Ma fille, sans doute n’ai-je pas le droit de t’appeler ainsi. Ma fille, sans doute ce soir n’ai-je pas été assez patient. Ma fille, sans doute n’ai-je pas su rester calme, mais ma fille, sans doute m’as-tu poussé à bout. Allez, ma fille, maintenant rentre à la maison. Sinon, ma fille, je viens te chercher… 
– T’es pas mon père! J’suis pas ta fille! De toute façon vous êtes pas mes vrais parents! 
En général, cette déclaration est suivie d’une porte qui claque. Ça peut être celle de ta chambre, alors simultanément on entend deux ou trois trucs se fracasser sur le plancher… La lampe de chevet, le réveil? On se regarde. Les paris sont ouverts… Ou bien c’est la porte d’entrée. Et la fuite vers les alentours, en attendant les preuves d’amour. 
Et donc me voilà dans la rue. Je sais que tu reviendras, je sais que tu n’es pas loin, je sais que tu me fuis mais je sais que tu m’épies. Il fait nuit et la petite bruine du coin n’arrange pas les choses. 
Bon sang, comment ça a commencé cette fois-ci, pourquoi a-t-on déterré la hache de guerre? Une sortie refusée? Une remarque sur le travail scolaire, un commentaire dans le cahier de liaison? Une question: Mais d’où sors-tu ces fringues? Une contrariété, une frustration, un agacement, une prise de bec, un soupir trop marqué, des yeux levés au ciel, un mot de travers? Ou bien encore une fois à cause de ce foutu téléphone? Et voilà on y est. Le ton monte. Les murs vibrent. La maison flambe… Et je parcours le lotissement. 
Premier SMS: Où es-tu? Non, plutôt: Où es-tu, ma grande? Envoi… 
J’ai vu une petite silhouette se faufiler là-bas. Est-ce que c’est moi qui te cherche? Est-ce que c’est toi qui me guettes? Qui écrit les règles du jeu? J’accélère un peu. Personne au coin de la rue. Pas de réponse non plus à mon message. Évidemment ce serait trop beau, trop facile. Tu ne vas pas capituler comme ça, du premier coup. Non mais tu rêves Papa! À quoi tu t’attends? 
J’ai fait un premier tour du pâté de maison. J’espère que ça ne va pas durer trop longtemps cette histoire. La météo n’incite pas à jouer au chat et à la souris. J’essaie d’appeler, je tombe sur ton répondeur, je raccroche sans rien dire. L’intention est là. Le message est clair. 
Il fait frisquet. Qu’est-ce que t’avais sur le dos quand tu t’es enfuie? Manquerait plus que t’attrapes froid, manquerait plus que tu t’enrhumes… 
Je vais te retrouver. Comme à chaque fois bien sûr. Et le ton va monter. Il va falloir argumenter, convaincre. Ça va chauffer entre nous mais tu rentreras. Trente pas derrière moi peut-être et en faisant ostensiblement la gueule. Puis, tu iras t’enfermer dans ta chambre pendant que je tournerai en rond dans le salon en respirant par le ventre. Mais pourquoi tu t’obstines à lui courir après, dira ma femme. Elle revient toujours. Pourquoi tu n’attends pas qu’elle se calme dans son coin? 
Bon, je me donne encore dix minutes avant de rebrousser chemin. Je ne vais pas y passer la nuit non plus. Peut-être que je devrais quand même aller jeter un œil du côté du square. 
Je ne sais pas pourquoi, minette, tu te sens mal aimée. Pourquoi un petit accrochage prend de telles proportions? Qu’est-ce que ça va remettre en cause chez toi? Sur quelle zone sensible ça va taper pour que tu exploses? On est ta famille et pour toujours. On ne te l’a pas assez répété? 
Rien à signaler dans le coin. À part un vieux chat gris qui se planque sous une voiture à mon passage. Et toi, où est-ce que tu te caches? J’entends un bus passer. Il est tard, c’est peut-être le dernier en direction de la ville. Tu n’es pas dedans quand même? Je t’appelle, pas de réponse. La petite bruine me dégouline dans le cou. La lune apparaît brièvement. Je t’aime jusqu’à la lune… et retour, disait l’histoire du soir que je te lisais si souvent. Et nos mains se serraient fort pour sceller notre pacte. 
Deuxième SMS: Allez, rentre maintenant. Non, plutôt: Allez ma belle, rentre maintenant :) Envoi… 
Peut-être qu’on ne sait pas toujours t’écouter. Sans doute qu’on ne sait pas toujours te comprendre. Il y a une fêlure, non, un gouffre en toi. Quelle est cette colère qui t’envahit, cette violence que tu ne contiens pas? Tu ne te sens pas à ta place, tu te sens même parfois rejetée? Comment être aimable quand on s’imagine ne pas être aimée… 
Alors tu testes. Tu provoques. Tu pousses chaque fois le bouchon un peu plus loin pour voir si on tient. Pour voir si on résiste à tous ces coups de boutoir. Pour voir si notre amour pour toi sera assez solide. Pour voir si on ne va pas te laisser tomber. Pour voir si le monde autour de toi ne s’effondre pas. 
Et il ne s’effondrera pas. Pas tant que je serai là ce soir, dehors sous la pluie. Tiens! Une légère vibration sur mon téléphone. Un petit signe de vie s’affiche sur l’écran: Laisse-moi tranquille. Bon, c’est déjà ça, c’est un début… 
Déjà trente minutes que je vadrouille dans le quartier. Je fais demi-tour et je reviens sur mes pas. J’ai bon espoir de te croiser sur mon chemin maintenant. Peut-être pas en pleine lumière sous un réverbère mais pourquoi pas à l’abri, sous un porche, la mâchoire serrée et les yeux mitraillettes. Je fouine un peu partout, mon regard ne rate aucun recoin. Il fait de plus en plus froid et je me demande si les petits trucs qui scintillent dans la lueur des phares ne ressemblent pas à des flocons. On ne va pas pouvoir tenir bien longtemps, ma fille. 
Et puis, tu es là-bas, au bout du chemin qui se faufile entre les maisons. Là où, petite, tu voulais m’apprendre à faire du roller, là où tu jouais à la marchande pour les passants… D’où viennent nos brouilles? Qu’est-ce qui nous embrouille? 
J’ai envie de courir, de t’attraper mais je m’approche de toi comme on s’approche d’un oiseau blessé. Doucement. Sans gestes brusques. Mon regard te dit: Reste là, reste là. Je fais des efforts pour te transmettre mes pensées, on va dépasser ça ma grande, on est plus fort que ça, ma belle. Je voudrais t’apaiser quand je sais que tu bous, quand je vois que tu es prête à partir en vrille. 
Tu me fixes et je ne baisse pas les yeux. J’ai trop peur que tu t’envoles. Tu pourrais disparaître à nouveau bien sûr. L’orage gronde. Mais ici personne ne recule devant la tempête. Et quand ça éclate, ça éclate. Ça part dans tous les sens. Lequel de nous crie le plus fort? Qui a raison, qui a tort? 
Tu cries ta colère, tu cries ta souffrance. Tu cries tes reproches qui veulent dire: Aime-moi! 
Je crie aussi. Je suis à cran ma fille. Je suis si démuni devant nos conflits. Je crie quand je voudrais t’enlacer, Je crie quand je voudrais te consoler. Je crie pour ne pas céder devant ta colère. Je crie pour te protéger de toi. Je crie pour te ramener à la maison. Je crie pour te ramener à la raison. 
On crie si fort qu’on ne peut pas s’entendre. On crie si fort qu’on a réveillé les corneilles. 

Ma fille, sans doute n’ai-je pas toujours les mots qu’il faut. Ma fille, sans doute neige-t-il autour de nous. Mais ma fille, ne laissons jamais le froid s’installer… Allez ma fille, viens, on rentre maintenant. Viens, on rentre au chaud. 

Richard 


lundi 8 juin 2020

Moi et les grands

Je nais et je suis abandonnée là. Dans un temple, elle m’a posée à l’ombre, puis elle est partie, ma maman. J’ai attendu puis j’ai pleuré. Que se passe-t-il ? Je ne comprends pas. J’étais bien au chaud dans le ventre de ma maman, puis je suis sortie brutalement, dehors il faisait chaud, J’ai fermé les yeux, il y avait trop de lumière. J’ai hurlé très fort quand on m’a prise par les pieds. Ma maman a enroulé une écharpe à carreaux rouges et blancs autour de moi et m’a posée sur son ventre. Là, j’ai pu me reposer et puis tout a changé trop vite. Je me suis retrouvée seule. J’avais peur, j’avais faim, j’étais piquée par de petites bêtes. Je vivais à peine et déjà je voulais revenir dans le ventre de ma maman à l’abri de tout ce qui me faisait mal. J’ai hurlé de douleur. Des Grands m’ont entourée, ils parlaient. Un Grand m’a prise dans ses bras et m’a emmenée dans une maison avec d’autres Grands tous habillés en bleu. J’avais toujours faim, une dame s’est penchée sur moi, ce n’était pas ma maman. Ce n’était pas son odeur, mais elle m’a quand même nourrie. J’ai accepté, que pouvais-je faire d’autre ? Puis elle m’a portée, les hommes bleus ont dit qu’ils allaient rechercher ma maman. Je les ai revus plus tard, l’un deux m’a soulevée. J’étais contente, j’allais retrouver ma maman, j’avais encore son odeur sur moi grâce à l’écharpe qui me servait de couverture. Mais les Grands m’ont laissée à une autre dame que je ne connaissais pas, il y avait beaucoup de dames et de bébés. Tout le monde l’appelait Miss, c’était elle qui commandait. J’étais dans un couloir aux murs jaunes, il faisait frais. Toutes les dames s’appelaient Nounou. Elle m’a donnée à une Nounou. Tout de suite, Nounou m’a portée dans une pièce sombre, m’a placée contre sa poitrine. Elle avait des gestes rapides, mais ses mains étaient fermes. J’ai senti l’odeur du lait chaud et je me suis nourrie. Quand je me suis réveillée, j’avais quitté le couloir aux murs jaunes et j’étais dans une petite cabane avec trois autres bébés qui étaient allongés comme moi sur des paillasses. J’ai accepté ma nouvelle vie, la nuit je dormais dans la cabane et le jour je retrouvais le couloir aux murs jaunes mais il y avait trop de Grands qui passaient à côté de moi. Je cherchais du regard ma maman mais jamais elle ne venait me chercher. Pourtant, il y avait des Grands qui repartaient avec un bébé. Moi je ne voulais pas, j’attendais ma maman. Nounou en bleu qui s’occupait de moi me ramenait tous les soirs chez elle. C’est là, longtemps après, que j’ai été brûlée au moment où elle faisait la cuisine. Elle a renversé une casserole fumante, j’ai hurlé, la peau de mon ventre était rouge et gonflait. Nounou en bleu m’a jeté de l’eau froide, mais j’avais toujours mal. Je suis restée dans la cabane avec un Grand qui ne pouvait rien faire. Miss est arrivée pendant que je gémissais de douleur, elle ne s’est pas occupée de moi, elle a grondé Nounou en bleu, une autre Nounou m’a emportée dans la grande maison aux murs jaunes. J’ai été placée dans une pièce sombre et, chose horrible, elle m’a enlevé ma couverture à carreaux rouges et blancs, celle où il restait un peu d’odeur de ma maman. J’ai pleuré, crié. Elle m’a donné un biberon mais je n’en voulais pas. Alors elle m’a abandonnée toute seule, dans le noir. Les Grands ne m’aidaient pas, ils me faisaient du mal, j’ai gémi longtemps et je me suis endormie d’épuisement. Quand elle est revenue avec un biberon, j’ai perçu l’odeur d’autres bébés à côté de moi, j’ai fermé les yeux et j’ai tourné la tête. Elle a versé du lait sur mes lèvres mais je n’ai pas bougé, alors elle a repris le biberon et a nourri les autres bébés. J’avais encore mal au ventre, mais j’avais trop faim, j’ai pleuré un peu et j’ai senti de nouveau des gouttes de lait, j’ai ouvert la bouche pour avaler le lait, mais il n’avait pas le même goût, je n’ai pas eu le temps d’en prendre beaucoup, car Nounou me l’a retiré. Je suis arrivée ici dans un monde de Grands qui ne voulaient pas de moi, je suis une méchante fille. Quand je pleurais, quand je criais, les Grands ne s’occupaient pas de moi. Alors je n’ai plus pleuré, j’ai observé, il ne fallait pas fermer les yeux, sinon le biberon passait à un autre bébé. Après, c’était mieux de fermer les yeux, d’essayer d’oublier le monde hostile des Grands. Un jour, j’ai eu très mal à la gorge et au ventre, je ne pouvais rien avaler et mon ventre se vidait, il y avait toujours du liquide qui s’écoulait de moi. Miss est arrivée, elle a encore grondé la Nounou et a demandé à une Nounou plus âgée de m’emmener à l’hôpital. Cette nounou avait les dents jaunes et sentait la fumée. On m’a posée sur un lit blanc et Doktor m’a examinée avec ses grandes mains froides, une nurse m’a introduit un tube de verre dans le corps et m’a piquée au bras. Les Grands me font toujours du mal, j’ai gémi, il ne fallait pas pleurer, mais j’avais toujours mal à la gorge, au ventre et j’avais encore faim. Je suis revenue dans la grande maison avec Vieille Nounou. Miss a lu le papier du Doktor, il y avait aussi des petits cachets blancs qu’elle a donnés à la Nounou. Celle-ci en a écrasé un et l’a mélangé dans le biberon, elle m’a forcée à boire, j’avais mal quand j’avalais. Elle a recommencé plusieurs fois dans la journée, ses gestes étaient brusques, j’avais mal, les Grands étaient sans pitié pour moi et chaque fois j’étais trempée par le liquide nauséabond qui sortait de mon corps. Je maigrissais chaque jour. J’étais de plus en plus faible. Il faisait de plus en plus chaud dans le couloir. On m’avait posée dans un lit-cage aux barreaux roses. J’ouvrais à peine les yeux. J’ai entendu Miss parler. Il y avait aussi un Monsieur et une Dame qui étaient avec elle. Tout d’un coup, Miss s’est écartée et a déclaré : Voici Chanti, elle a besoin de vous. La Dame s’est penchée sur moi, elle avait des cheveux bruns et un visage blanc, elle m’a soulevée, je ne connaissais pas son odeur, alors j’ai fermé les yeux. J’avais peur de ce qui allait m’arriver. Et j’avais raison, car le lendemain ils sont revenus, je suis partie avec eux. J’ai revu Doktor, puis une nurse m’a piquée et du liquide rouge est sorti de mon corps pour aller dans des tubes. La Dame m’a laissé son écharpe à carreaux bleus et blancs. C’est comme ça que j’ai reconnu son odeur le lendemain. Elle me donnait le biberon. Miss avait dit que c’était une nurse, sa voix était douce et ses gestes assurés. J’étais bien calée contre son épaule. Miss leur a dit qu’ils pouvaient me prendre, ils étaient tous les deux contents et souriants. La Dame me portait, mais moi j’avais encore mal au ventre. Je ne savais pas ce que ces Grands allaient me faire, j’étais inquiète. Je serai sage, je ne pleurerai pas, mais quand je serai une Grande, je me débrouillerai toute seule. Je me méfie des Grands. J’ai peur, je ne sais jamais s’ils vont s’occuper de moi ou m’abandonner. 
Un jour, je leur dirai tout cela. 

À mon épouse, à mon fils 
Bernard A. 



lundi 1 juin 2020

La seule chose que je sais, c'est que je ne sais pas

Cette scène, cet instant de vie, cette crampe au ventre, cette main de plus en plus moite, ce contrôle d’identité, depuis deux ans, je n’ai jamais vraiment pensé qu’à cela. Je n'ai jamais vraiment cessé d’imaginer notre première rencontre en détail : ma tenue, ma paire de chaussures, ma coiffure jusqu’aux boucles d’oreilles, le SMS groupé aux copines parce qu’évidemment je ne veux plus y aller, puis si je me lance, notre premier regard, est-ce que l’on va se prendre dans les bras ? Est-ce que je vais pleurer ? Vas-tu pleurer ? Les premiers mots que je te dirai, ceux que tu me répondras, ce que tu m’avoueras, et tout ce que l’on ne se dira pas. Mais pas que. J’imagine aussi la vie que je pourrais avoir avec toi, j’imagine qui tu es, Je m’amuse à faire ton portrait, j’imagine être la fille d’une reine, d’une star du rock, d’une star d’une télé-réalité, d’une prix Nobel de la paix et ça me donne le vertige, des papillons dans le ventre, des palpitations du cœur et le sourire aux lèvres. Puis sans savoir pourquoi, parfois un éclair de lucidité me dit : Non c’est bien trop beau. Il n’y a que dans ces vielles séries américaines que l’on entend ce genre d’histoire avec ces happy ends… Alors je réfléchis, je tourne en rond, je me couche, mais oui elle doit être dans la politique, c’est ça, je suis issue d’une union extra-conjugale entre une ministre et un attaché parlementaire, chut, je ne dirai rien, c’est promis juré. Je suis un secret d’État bien gardé ! Bon oui évidemment, au fond de moi je sais que ce n’est certainement pas aussi simple, si tant est qu’être la fille cachée d’une ministre soit simple. Je t’imagine alors extrêmement jeune, quatorze, quinze ans, peut-être seize ? Je n’ai pas de mal non plus à t’imaginer sans domicile, à t’imaginer victime d’un viol, d’un inceste ? Victime de violences conjugales ? Mes origines maghrébines me font penser que c’est peut-être simplement culturel, certains me disent que tu cherches à me protéger, me protéger de quoi ? Je ne peux qu’imaginer, la seule chose que je sais, c’est que je ne sais pas. 
C’est pour ça et peut-être aussi parce que je suis obsessionnelle que je t’ai cherchée. Tu sais, enfant, j’allais régulièrement à l’hôpital où je suis née, une amie de Papa se fait opérer et il tient absolument à l’accompagner, donc toute la famille le suit. C’est souvent les samedis après-midi après deux ou trois courses ou une balade en forêt que nous arrivons devant cet immense hôpital, et mon cœur se serre à chaque fois. Mon cœur se serre parce que je suis persuadée que tu es encore là dix ans après, dans ce même hôpital, à m’attendre parce que tu as perdu ta petite fille. Je suis persuadée que tu occupes encore une de ces chambres, alors je te cherche, je vais dans tous les couloirs de l’hôpital plusieurs fois, je prends les ascenseurs, Je dévisage les patientes, je m’arrête devant chaque infirmière en me demandant si elle était déjà là il y a dix ans, est-ce qu’elle me reconnaît, est-ce qu’elle sait où tu es ? Et le plus fou, c’est que j’y crois à chaque fois, tu peux imaginer ma déception chaque week-end lorsque je repars sans rien. Je me déteste de ne pas avoir su parler, poser une petite question, je me déteste d’être aussi lâche. Oh, ce n’est pas la seule fois que ce genre de situation m’arrive. Ça m’arrive aussi, lorsque je reviens dans la ville où je suis née, de regarder des femmes dans la rue, dans un supermarché et de me dire : Tiens, on a le même grain de beauté sur la joue droite, tiens, on a les mêmes cheveux, elle est petite comme moi, tiens, on a le même sourire. Comme tu peux t’en douter, je n’ai jamais non plus abordé une seule de ces femmes. Je me contente de les regarder du coin de l’œil, de fouiller des recoins d’hôpital, de me poser mille et une questions, puis de repartir, mais ces situations ne sont pas graves, parce qu’au fond, j’ai toujours su que l’on se retrouverait. 
J’avais raison, tu imagines, déjà deux ans ! On en a vécu des aventures toutes les deux en deux ans. Notre premier appel téléphonique où je n’osais pas parler, tu as pratiquement fait un monologue de trente minutes, mes premières questions, notre premier échange de photos, je te trouve belle. C’est marrant tu sais, mais après t’avoir vue en photo pour la première fois, je me suis regardée dans une glace et notre ressemblance physique ne m’a pas frappée. J’en étais presque déçue, alors qu’autour de moi tout le monde semble voir cette fameuse ressemblance physique que j’attendais tant. Enfin, pour dire que de chemin on a parcouru en deux ans, tout sauf celle de notre rencontre, l’ultime étape, le Graal pour certains adoptés. Je comprends que me retrouver est bouleversant pour toi, je le conçois maintenant. On me dit qu’Il faut du temps, du recul pour qu’on aille l’une vers l’autre, que je dois y aller doucement, ne pas être pressée, c’est ce que je veux t’offrir, mais je réponds quoi à tous les autres qui me disent : Mais tu ne l’as pas encore rencontrée ? Comment ça se fait ? Ce n’est pas normal ça, ou encore ce fameux : Mais tu ne veux pas la voir ou quoi ? Je réponds quoi à Maman qui a peur que notre lien ne tienne pas, et qui n’attend qu’une seule chose, c’est que je te rencontre enfin, qu’elle puisse être rassurée en voyant que rien ne change et ne changera jamais entre elle et moi. On me dit aussi souvent de me mettre à ta place et je pense que c’est ce que tu attends également, mais comprends que me mettre à ta place juste cinq minutes est un exercice digne d’une équilibriste perchée à 30 mètres de haut sans filet, je vacille, ça me rend folle, les mots ne sortent pas, mais tout en moi hurle : Qui se met à ma place ? Mes angoisses depuis nos retrouvailles dirigent ma vie, qu’il n’y ait pas de rencontre après deux ans dirige mon agenda à base de : Et si elle pouvait ce week-end, et si elle était disponible cet été durant mes vacances, et si, et si... Alors j’attends, un coup de téléphone, une date, bref, je n’écris certainement pas pour te juger ou retrouver le reste de ta famille mais pour que tu comprennes mes réactions, mes angoisses, mon empressement que tu as pu prendre pour du harcèlement et je l’entends. Aujourd’hui après cinq ans de recherche et deux ans de retrouvailles, je peux dire que je connais un peu mon histoire, ta situation à l'époque, j’ai mis un visage, une voix sur un prénom, je me suis battue pour en arriver là et j'en suis fière. Tu m’as donné une belle vie, tu as surtout rendu mes parents et mes sœurs les personnes les plus heureuses du monde, tu aurais dû les voir le jour où je suis arrivée chez eux, et le jour où Papa a annoncé à Mamie que ça y était, ils allaient avoir une petite-fille, c’était incroyable. Enfin à ce qu’il paraît, je n'étais pas là. 
Je finirai par te dire que si tu veux apprendre à me connaître, je suis là, de la manière qui te semble la plus douce pour toi, et avec le temps qu’il faudra, mais sinon ne t’en fais pas, je suis très bien entourée. 
Je t’embrasse. 

Hélène 



lundi 25 mai 2020

O toi mon enfant !

Je ne sais pas pourquoi j’ai voulu adopter. Cela fait maintenant treize ans. Treize ans que j’ai eu mon premier agrément. Oh ! Je me souviens combien j’étais pleine d’enthousiasme, d’énergie, d’espoir. Je baignais dans ce doux désir d’être maman, de te voir, toi, mon enfant du monde. Toutes mes secondes de vie étaient tournées vers toi. Je t’imaginais tantôt au pied d’une rizière en plein cœur de l’Asie, tantôt à jouer dans le sable d’un petit désert d’Afrique et parfois… allongé.e dans des herbes hautes et chaudes d’Amérique du Sud. 
«Des clichés idéalisés», me diras-tu ? «Bien sûr», t’aurai-je répondu. Ces clichés, c’était les miens et je les assumais pleinement. Car bien évidemment je n’avais qu’une seule certitude, celle de devenir maman, ta maman. D’être celle qui correspondrait à tes besoins, oh oui, toi, toi mon enfant. 
Les années ont passé et j’ai continué d’espérer. Pour toi, j’ai fait mon premier achat technologique, un téléphone et vert qui plus est ! Vert, couleur de l’espoir. Vert, couleur de mes yeux. Vert, vers toi ! Je l’ai toujours gardé en moi, l’espoir ; et près de moi, le téléphone. Un bip, une sonnerie et mon cœur palpite. Un bip, une sonnerie et cela m’attriste. 
Dix ans ont passé et je n’ai rien lâché. Les courriers, les refus, les trajets, les malentendus. J’ai pensé, re-pensé, espéré, crié, bataillé, navigué, vogué au gré des fermetures de pays. Pays que je me voyais tant escalader pour aller te soulever, toi, mon précieux. Mon précieux trophée de maman ! Mais jamais, au grand jamais, je n’ai sombré ! Les deux pieds enracinés, j’ai tenu. 
J’ai bien vu que j’y laissais quelques plumes, mais je les ai recyclées. Mes plumes tombées se sont transformées en plumes pour écrire, me raconter, me dire, te conter mon aventure jusqu’à toi. A défaut de t’espérer en couleurs, j’ai mis des couleurs dans mes cahiers, mes écrits, mes dossiers, mes rêveries. 
Et puis maintenant, je constate que cela fait treize ans. Je suis un peu essoufflée, esseulée. Je pense toujours à toi, quelque part. Je pense à moi, tous les soirs. Et mes mots qui ne viennent plus, qui ne se suffisent plus, se sont transformés en maux. Maux de dos, maux de cœur. «Mais pu…» Quelles douleurs ! Je n’ai jamais su, je n’ai jamais lu… J’ai juste appris, aux sons de mes cris, que je suis une femme au ventre vide, aux bras livides, une invalide. Une invalide d’enfant, une femme qui ne rime pas avec parent. 
Alors dorénavant, de penser je suis passée à panser, en faisant ce fameux pas de côté. J’ai bifurqué et entamé un autre chemin, celui de la tranquillité en tentant d’apaiser mes anxiétés. Bien accompagnée, j’ai commencé à me réparer. Je me suis racontée à quelqu’un d’autre que toi, mon enfant. 
Au début je ne te cache pas que cette démarche a été dure, rude, escarpée. Puis je me suis laissée aller à exprimer, vivre et sortir toutes mes émotions refoulées. Sur ce chemin d’à côté, j’ai symbolisé ! Symbolisé mon profond désir de devenir ta maman, en fait non, de devenir simplement une maman. J’ai fait un précieux objet. Je me suis pleinement investie, j’y ai mis tout mon cœur, mon amour et mes joies pour le réaliser. 
Cet objet maintenant, je l’observe, le contemple, le berce, le montre en exemple. Je le trouve beau, élégant, coloré. Ses matières sont parfois grossières et tellement familières à la fois. 
En finissant ce précieux objet et le mettant à côté de moi, j’arrive maintenant, au bout de treize ans, à le voir à l’extérieur de moi. Oui le voir, ce désir, à l’extérieur de moi. Quel bonheur de le contempler sans plus m’y perdre. Quel bonheur de le regarder, sans rien attendre à présent. 
J’ai poursuivi mon chemin de réparation. Mes crevaisons, les «non» et l’absence de «nom», j’ai tout symbolisé ! Que de violences vécues… alors même que je n’ai pas pu. Pas pu être une maman tout simplement. 
Dans deux ans, c’est la fin de ce troisième agrément… et tu n’es toujours pas là, mon enfant. Pourrai-je enfin te tenir dans mes bras, mon enfant, moi, oui, MOI, ta superbe maman ? Je ne suis malheureusement pas responsable de la réponse. «Mais pu….» Comme je suis fière de mon chemin d’hier et de tout ce que j’ai fait jusqu’à présent et qui m’a mise en mouvement. 
Je ne sais plus pourquoi j’ai voulu adopter au début. 
Je sais à présent que c’est beau tout ce que j’ai vécu ! 

Marlène Briand Renaudet



lundi 18 mai 2020

Renaissance

Dans l’avion, tout le monde dort, sauf Anaël, qui joue et rejoue sur son petit écran. Trop d’excitation sans doute. Ce départ vers son « pays d’origine », enfin… Une excitation à la fois positive et chargée de peur. 
Depuis plusieurs mois, elle est infernale. Elle se cherche. Qui est-elle vraiment ? Elle ne ressemble à personne. Quelle adulte va-t-elle devenir ? Elle ne sait pas si elle a envie de ressembler à ses parents de naissance, et elle est tellement différente de ses parents adoptifs ! Quel est le visage de son père ? Quel est le visage de sa mère ? Et c’est quoi au juste, être une femme dans ce pays qu’elle ne connaît pas ? 
C’est pour l’aider à trouver des réponses que ses parents lui ont finalement proposé de partir quinze jours à la découverte de son pays. Elle les regarde dormir. Comment peuvent-ils être aussi calmes ? Aucune question ne semble les perturber. Lorsqu’ils ont préparé le voyage, ils ont insisté pour faire aussi du tourisme et pour ne pas rester tout le temps dans la capitale à la recherche des traces de son passé. Leurs arguments l’ont finalement convaincue. Tout visiter lui permettra de mieux connaître le pays et de ne pas le confondre avec sa capitale. 
Elle regarde le programme qu’elle a tenu à construire, jour par jour, méticuleusement. Jour 1, ce n’est pas encore maintenant. Tous les déplacements qui l’ont menée à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle et le vol ne comptent pas. Cette journée et cette nuit sont une sorte de sas dont elle a besoin pour se rendre disponible aux découvertes qui l’attendent. Le premier jour commence donc à 6 heures, à l’arrivée à l’aéroport. Elle lit : installation à l’hôtel, visite du marché où elle a été trouvée. C’est elle qui a tenu à respecter cette chronologie. Elle veut remonter à la source pour pouvoir comprendre et dérouler le fil de sa vie, depuis le tout début. La visite de la pouponnière est prévue pour l’après-midi. Il ne faut pas perdre de temps. 
Elle a vu des photos de cet endroit. « Sa chambre », « son lit », le mobile qu’elle fixait lorsqu’elle n’avait que lui comme horizon, avant que ses parents ne viennent ouvrir les portes du monde pour elle. Les odeurs de sa vie actuelle prennent toute la place dans sa mémoire. Aucune photo, aucun bout de tissu n’a su emprisonner celles de l’orphelinat et elle, pourtant si sensible aux odeurs, ne sait pas si elle saura reconnaître celles de son enfance. Elle n’a eu que quelques mois pour engranger ses origines quelque part dans son cerveau. Sans détails sur son premier passé, elle se sent enfermée dans un labyrinthe dont il lui est impossible de sortir. Elle ne connaît plus le chemin vers l’entrée et elle aurait besoin de savoir qui elle est pour aller de l’avant. 
Pour l’instant, elle se sent si différente que la seule ressemblance qu’elle s’autorise à admettre est la couleur de sa peau. Elle trouve ses parents fades, si pâles, si conformes à la majorité qui les entoure. Pourtant, elle n’arrive pas à s’identifier à ceux qui ont grandi sur son continent de naissance, elle n’aime pas leur musique, elle n’aime pas leurs plats. Et elle se demande même parfois si elle a hérité du bon corps. Ce corps de fille qui change tout le temps et qui devient si contraignant : soutiens-gorge ou brassières qui grattent, rappels horribles et douloureux tous les mois qu’elle est bien née fille, regards condescendants des garçons… tout l’exaspère ! 
Il n’y a que son prénom qui trouve grâce à ses yeux. Anaël. Ce n’est pas très typique, ce n’est pas trop courant, mais pas trop rare et surtout… c’est un prénom épicène. Peu de ses camarades de classe connaissent ce mot, mais elle aime son mystère et remercie ses parents d’avoir choisi un tel prénom : ni féminin ni masculin. Il est comme un message : Deviens qui tu veux être ! 
L’observation des autres passagers ne lui apporte aucun apaisement. Elle n’est certes plus un cas isolé. Ses parents font tache, pas elle. Il n’y a que très peu de Blancs dans cet avion. Elle se demande ce que les autres ont bien pu penser d’elle lorsqu’elle est montée à bord, si sombre entre ses deux parents, si occidentale dans ses gestes, dans sa façon de marcher. Elle scrute les visages endormis qui l’entourent à la recherche de celui qui sera capable de l’aider à se représenter, physiquement, en adulte. Mais comment s’imaginer dans ces vêtements couleur locale ? Et si dans son pays d’origine, son adoption se lisait sur son corps, comme ailleurs ? 
Finalement, elle retourne sur l’écran rassurant du téléphone. Il offre toujours les mêmes jeux, les mêmes gestes à peine perceptibles et la même intimité. Parfois, la concentration fait taire les questions qui l’assaillent. Mais aujourd’hui, même le trafic qui se densifie sur son écran et devrait solliciter toute son attention est inopérant. Elle va perdre la course virtuelle, dommage ! 
Elle se demande si elle va se sentir agressée par les bruits, la lumière, les goûts et les odeurs ou si ses sens vont enfin trouver l’apaisement et reconnaître leur environnement. La psy lui a dit, il n’y a pas si longtemps, qu’elle était hyperesthésique. Elle aime bien ce mot, mais elle déteste ce qu’il lui fait. Elle a hâte de goûter au premier plat local, en vrai, même si elle l’appréhende. Elle a insisté pour manger sur le marché, pour y rester plus longtemps. Ses parents n’ont rien promis, ils aimeraient mieux la nourriture aseptisée de l’hôtel les premiers jours, ils ont dit avoir peur qu’elle ne tombe malade… elle est sûre que cela n’arrivera pas. 
Comme elle ne supporte pas le contact des lunettes de soleil sur son visage, elle n’a qu’une visière de casquette pour s’en protéger et éviter les regards indiscrets. Ses parents n’arrêtent pas de lui dire qu’il fait très chaud, là-bas. Mais il ne peut pas faire plus chaud qu’un jour de canicule à Lyon ou à Nîmes. Elle a regardé les moyennes de température, elles ne sont pas si élevées. C’est l’humidité qui est difficile à supporter, dit-on, et les pics de chaleur, dans la journée. De toute façon, elle ne se plaindra pas. Elle ne veut pas leur donner l’occasion de lui dire : On t’avait prévenue ! 
Elle redoute l’exubérance sonore qu’elle a observée à l’aéroport. La discrétion ne semble pas être importante pour ces gens. Pourtant, elle aime tant ne pas être vue, ne pas être entendue… ne rien avoir à dire. Elle se promènera avec ses écouteurs, ils atténueront au moins le bruit, même si ses parents ne manqueront pas de lui rappeler qu’elle devrait profiter de tout. 
Le pilote annonce l’atterrissage imminent. Tout le monde s’est réveillé. Anaël sursaute lorsque le train d’atterrissage touche la piste. Quel vacarme ! Son corps est secoué de vibrations. Enfin, les portes s’ouvrent. Son cerveau décode à toute vitesse mille stimuli inconnus. Tout le monde se lève et se dirige vers l’extérieur. Elle s’arrête un instant en haut de la passerelle. Il fait encore nuit, le réacteur tourne toujours au ralenti, mais dès qu’elle sent l’air chaud sur ses bras nus, elle sait que son corps se reconnaît enfin. 

Félicienne A.

lundi 11 mai 2020

Lettre à mon fils d'amour

Mon fils, sans doute n’ai-je pas le droit de t’appeler ainsi. 
Et pourtant, tu as le bras tendu vers moi depuis ton lit et tu chuchotes au petit matin «Papa, Papa». Je me tourne sur le côté. Il n’y a pas vingt-quatre heures que nous t’avons rencontré après avoir grimpé un des raidillons qui arpentent les collines de ton pays. Dès hier, après la visite de l’orphelinat où tu vis depuis trois ans, tu as demandé mes bras, venant blottir ta tête dans mon cou. Tu es si frêle dans cette étreinte mais tu débordes d’énergie et déjà s’exprime ta jalousie lorsque nous passons un ballon à tes camarades. Deux mois plus tôt, j’ai découvert dans ton dossier un beau petit bonhomme, tout grave sur la photo, pas bien épais dans sa salopette bleue. En signant ces papiers, j’ai peut-être décidé de devenir ton père, mais là, c’est toi qui me désignes comme ton papa. 
À l’orphelinat, tous savent que c’est ton jour et qu’enfin s’exauce ta prière de chaque soir pour avoir des parents. Lors d’un entretien préliminaire avec la directrice, tu nous es déjà devenu plus familier. Des rires dans la cour annonçaient la fin de la sieste. Nous t’avons alors vu arriver, précédé de ce sourire intimidé qu’on te connaît encore lorsque tu es très ému. On te demande qui nous sommes : «Papa sy [et] Maman», tu as notre photo dans les bras, et le petit ours vert anis que nous avons trouvé pour toi, parti en émissaire quelques semaines plus tôt. Mon fils, sans doute n’avais-je pas encore le droit de t’appeler ainsi. Et pourtant, chaque matin et chaque soir de notre séjour dans ton pays, devinant ta présence par-delà la ruelle de nos lits, je me sentais devenir ton papa. Plus qu’une nouvelle responsabilité, c’était une sensation physiologique qui m’envahissait de jour en jour, au point que j’en ai perdu cinq kilos. Comme lorsque, plus jeune, je tombais amoureux. Certes je ne t’avais pas conçu, n’étais pas même encore ton père adoptif mais j’ai inventé pour toi cette expression, «mon fils d’amour». 
Comment communiquer avec toi qui, à 4 ans et demi, ne parlais sûrement pas le français, bien que ce soit une des langues officielles de ton pays ? J’ai appris pour toi des rudiments de ta langue. Nous nous sommes très vite retrouvés dans cette envie de communication mutuelle. Dès les quinze premiers jours, tu as commencé à faire quelques phrases mixtes et mon apprentissage sommaire de ta langue s’est très vite arrêté. Peu de temps avant de rentrer en France, tu construisais de vraies phrases «Papa, viens jouer avec moi, assieds-toi… voilà, très bien». Aujourd’hui encore, je m’étonne de ta capacité à te saisir de toutes les expressions en maniant le langage, aussi bien le plus soutenu que le plus ordurier ! 
Mon fils, sans doute ai-je le droit de t’appeler ainsi. 
Et pourtant, nous avons tous les deux raté ton jugement d’adoption. Arrivés en avance au tribunal, nous sommes allés ensemble nous promener pour te faire patienter. À notre retour, tout avait été réglé avec Maman : la juge avait prononcé sa décision dans son bureau pour nous épargner la longueur de la séance judiciaire. Devenu officiellement ton père, j’ai rarement évoqué avec toi cet autre père, celui qui t’a engendré, mais tu t’es parfois demandé qui il était. En m’en parlant, tu as pu faire exister cet homme dont on ne sait rien. Tu lui as même attribué un prénom, celui de ton parrain. Je t’ai dit qu’il avait aimé ta maman de naissance, et que c’est pour cela que tu es venu à la vie. «La vie», c’est justement le beau prénom qu’elle t’a donné et que nous avons gardé auprès de celui que Maman et moi avons choisi pour toi. 
Celui-ci s’est imposé très vite : un mélange d’exotisme et l’allitération de ton prénom de naissance. Par tradition familiale et pour t’inscrire dans ma filiation masculine, nous t’avons aussi donné le prénom de mon père. J’avais envie de transmettre ce que j’ai reçu de lui, trop tôt disparu. Transmettre celles de ses valeurs qui comptent pour moi et en laisser d’autres de côté. J’essaie d’éviter les erreurs de l’éducation que j’ai reçue, même si je sais que j’en fais aussi. 
Est-ce parce que tu étais déjà grand, en serait-il de même si tu étais mon fils biologique ? Je n’ai pas le sentiment de me projeter sur toi. Tu es arrivé avec ta personnalité, petit homme déjà bien déterminé, avec des goûts qui ne sont pas les miens. Je les observe avec intérêt et curiosité, parfois de l’amusement : j’admire ta capacité à mémoriser les marques et les modèles de voitures. Je n’ai aucune idée a priori du métier que tu exerceras. Les apprentissages scolaires sont si compliqués pour toi que j’ai appris à lâcher prise : il y a tant de choses que nous avons essayées pour lesquelles nous avons dû reculer. Après bien des tempêtes, je ne souhaite qu’une chose : que tu trouves ta place dans la société et que tu puisses mener le style de vie que tu souhaites. 
Presque dix ans plus tard, nous voici à nouveau en vase clos tous les trois, dans le cocooning étrange auquel nous contraint ce virus qui menace l’humanité. Nous retrouvons un peu de l’ambiance des trois mois passés dans ton pays de naissance, sans confinement imposé à l’époque mais avec le besoin de « faire famille ». Nous réinventons des occupations ensemble alors que ta bande de copains s’éloigne, malgré le lien des réseaux sociaux. J’ai recommencé à te couper moi-même les cheveux et, malgré tes 14 ans, tu viens chercher du réconfort dans mes bras en m’appelant de ce surnom que tu as inventé pour moi. 
Mon fils, sans aucun doute, j’ai le droit de t’appeler ainsi. 

« Papou »