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mercredi 9 janvier 2019

De la ville à la campagne

I

C’est le hasard d’une route barrée pour travaux, déviation inattendue qui me fait découvrir Allex, village de la Drôme provençale, perché comme beaucoup d’autres dans le département. Au sommet de ce bourg, un monastère extraordinaire, une succession de bâtiments anciens ou plus récents, partiellement habités semble-t-il, dominés par le clocher d’une église ou d’une chapelle et qui sont entourés d’un parc immense, d’où jaillissent des grands arbres et des arbustes, autour d’un étang et d’un petit bois que l’on aperçoit en contrebas. La route pentue, étroite, presque dangereuse qui s’élève depuis la départementale, plonge directement dans cet ensemble à travers un portail monumental. Pourquoi l’ai-je franchi? Sûrement parce qu’il était grand ouvert, sans gardien pour me l’interdire. Ce lieu étrange n’est pas un monastère, il y a des enfants et des moniteurs, ce n’est pas non plus un repaire sans foi ni loi (la preuve avec la chapelle et quelques personnages masculins âgés, bien mis et que j’imagine sérieux comme des papes); l’allure n’a rien d’un hôtel-restaurant. Par contre, il y a un grand parc… Passant non autorisé, effronté et curieux, je visite… 

mardi 5 décembre 2017

Une femme africaine

Marie-Madelaine de St Georges naît le 2 juillet 1923 à Saint André de Cubzac, en Gironde. Troisième fille d’une famille de négociants en vins installés depuis plusieurs générations dans cette petite ville prospère, elle n’est pas l’héritier espéré après Marie-Claude et Léonie. 
Très vite surnommée Mado, elle est choyée par sa sœur Léonie et par sa grand-mère. Sa mère, très attentive à l’éducation de ses enfants souhaite que ses filles deviennent érudites. Le trio se rend chaque matin à l’école de la ville. La route est longue et le petit déjeuner obligatoire. Mado déteste ce moment où elle est contrainte d’avaler un bol de lait dont l’odeur et la couleur la dégoutent. Chaque jour, elle enrage avant de vomir en chemin. Elle a 10 ans quand, pour la première fois, elle se révolte et refuse d’obtempérer. Sa grand-mère et sa mère la supplient de prendre quelque chose qui lui tienne au ventre. Elle accepte de manger du solide mais ne veut rien boire et exige une tranche de saucisson ou un morceau de fromage. 

lundi 4 décembre 2017

Louise

"Au fait, Nadine a eu une fille hier. J'ai été immédiatement la noyer dans la Seine pour ne plus en entendre parler. A bientôt, j'espère."
 Marie Nimier, Reine du Silence


C’est une fille, une fille que personne n’attend, que personne ne souhaite; c’est ainsi que l’on pourrait résumer la vie de Louise, qui naît, en 1950, dans le petit village de Gison. Sa mère, Sophie, regarde le nouveau-né, stupéfaite, atterrée. Pierre, son père, grimpe d’un pas pressé les marches de la demeure familiale, entre dans la chambre de la jeune maman. Son sourire s’éteint à la vue du nourrisson. Il jette au visage de Sophie: 
«Je te laisse choisir son prénom, j’espère que tu feras mieux la prochaine fois.» 
La porte claque sur l’enfant et sa mère, en pleurs. 
Louise, dit Sophie, je l’appellerai Louise. 


vendredi 1 décembre 2017

Jeff

Il fait très chaud ce 14 juillet 1947 lorsque nait Jean-François Chaumont. Saint Nazaire est en ruines. Les rationnements alimentaires sont sévères. Souriant et enjôleur, son énergie, sa seule existence redonnent la joie de vivre à ses parents après les épreuves de la guerre. Son frère Michel nait deux ans plus tard.   

Jean-François apprend vite. Il raconte des histoires de korrigans à Michel. Il aime se déguiser en chevalier, en général des armées. Sa mère reboutonne le col du polo qui baille. Il a les cheveux coupés en brosse stricte. Ses yeux noirs n’empêchent pas le regard d’être clair, pénétrant. La voix est trop grave pour un gamin de son âge, voilée par un léger zozotement. 
Le jour de ses huit ans ses parents l’emmènent au défilé du 14 juillet pour la première fois. Ils sont heureux de ces festivités qu’ils peuvent savourer sans arrière goût de guerre dans Saint Nazaire qui renait. Les petites majorettes bleu blanc rouge, caparaçonnées de dorures ouvrent la marche du cortège sous les confettis. Au premier rang Jean-François est abasourdi. Puis arrive la fanfare, tambour major en tête, suivi des cuivres rutilants. Tonnerres d’applaudissements. Le petit Jean-François saute de joie sur place, trépigne, mêle ses cris au tohu-bohu ambiant. Il emboite le pas à l’orchestre en imitant le tambour major, celui qui fait le plus de bruit, celui qui mène la troupe, celui qui focalise son admiration. Après une moules-frites dans une guinguette du port Jean-François assiste à son premier spectacle pyrotechnique. Emporté par le bruit, les couleurs, les odeurs, c’est le plus beau jour de sa vie. Pendant plusieurs années Jean-François se demande pourquoi Saint Nazaire tire un feu d’artifice pour son anniversaire. 
Le 15 juillet 1955 au petit déjeuner il réclame un tambour et une veste rouge. Inscrit à l’école de musique il apprend le solfège, la chorale et la clarinette. Son père s’est opposé à la batterie.  


samedi 11 mars 2017

Le retour aux sources

Je m’appelle Jeanne Dupré. Ce lundi 11 juillet 2016, en fin de matinée j’ai rendez-vous avec Louis dans le parc du sanctuaire Saint-Joseph. Nous avons choisi spontanément ce lieu chargé de souvenirs d’enfance pour nous retrouver : le premier arrivé attendra l’autre. 
J’arrive la première. En attendant mon frère je déambule sous les grands arbres par les sentiers ombragés, ressens l’émerveillement de jadis devant le petit étang, les statues auréolées de végétation, le chant des oiseaux. Tiens, un écureuil qui grignotte une pomme de pin et me surveille du coin de l’oeil. 
Je m’asseois sur un banc et songe à l’objet de ma présence ici à Allex, notre village natal. Nos parents sont décédés tous deux, Maman en juin 2015, Papa en décembre. Nous héritons de la maison familiale et avons décidé de la garder comme résidence secondaire. Nous comptons bien aussi la prêter à la famille, aux amis. Pas question que cette demeure reste inoccupée. Mais pour cela, il nous faut trier, éliminer, garder, ranger, faire quelques travaux. Dure tâche qui nous attend ! Comment nous organiser ? Par quoi commencer ? Nos enfants et même nos petits enfants nous ont proposé leur aide. Mais rien ne presse, nous préférons prendre notre temps et être seuls pour entrer dans l’intimité de la vie de nos parents.