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samedi 11 mars 2017

Le retour aux sources

Je m’appelle Jeanne Dupré. Ce lundi 11 juillet 2016, en fin de matinée j’ai rendez-vous avec Louis dans le parc du sanctuaire Saint-Joseph. Nous avons choisi spontanément ce lieu chargé de souvenirs d’enfance pour nous retrouver : le premier arrivé attendra l’autre. 
J’arrive la première. En attendant mon frère je déambule sous les grands arbres par les sentiers ombragés, ressens l’émerveillement de jadis devant le petit étang, les statues auréolées de végétation, le chant des oiseaux. Tiens, un écureuil qui grignotte une pomme de pin et me surveille du coin de l’oeil. 
Je m’asseois sur un banc et songe à l’objet de ma présence ici à Allex, notre village natal. Nos parents sont décédés tous deux, Maman en juin 2015, Papa en décembre. Nous héritons de la maison familiale et avons décidé de la garder comme résidence secondaire. Nous comptons bien aussi la prêter à la famille, aux amis. Pas question que cette demeure reste inoccupée. Mais pour cela, il nous faut trier, éliminer, garder, ranger, faire quelques travaux. Dure tâche qui nous attend ! Comment nous organiser ? Par quoi commencer ? Nos enfants et même nos petits enfants nous ont proposé leur aide. Mais rien ne presse, nous préférons prendre notre temps et être seuls pour entrer dans l’intimité de la vie de nos parents. 
Soudain un sifflement interrompt mes pensées. Je reconnais le signe de ralliement, c’est Louis. Il marche vers moi à grandes enjambées, nous nous embrassons et nous étreignons longuement. Je suis toujours émerveillée de voir que le temps n’a pas atténué notre complicité et notre affection. Pourtant Louis a 71 ans et moi 68. 
Tout en commençant la montée du village, nous nous donnons des nouvelles de nos familles. Les ruelles en pente sont déjà inondées de soleil, la chaleur est caniculaire. Nous passons derrière l’église, là où nous achetions des bonbons à la petite épicerie aujourd’hui disparue, arrivons devant le lavoir à présent vidé de son eau, empruntons la rue de l’hôpital. Voilà enfin notre maison. C’est une bâtisse de rue en pierres, sur deux étages. Toutes les boiseries sont peintes en gris-bleu, la couleur typique de la région : la porte d’entrée massive avec sa grosse serrure et sa poignée patinée, les fenêtres étroites et leurs persiennes. Le toit est couvert de tuiles romaines comme il est d’usage dans la Drôme. Sous l’avancée de la toiture, deux rangées de génoises où nichent les hirondelles. Sur le côté, une terrasse partiellement couverte où poussent à la sauvage des lauriers et des anémones. 
Cette maison d’aspect sévère appartient à la famille depuis de nombreuses générations et se situe peut-être à l’emplacement de l’ancien hôpital, construit dans les années 1450 et fermé deux siècles plus tard. Depuis longtemps je veux faire des recherches à ce sujet, et puis le temps passe... 
Je suis très émue, Louis aussi, sa main tremble en tournant la grosse clé en fer forgé dans la serrure. C’est la première fois que nous revenons depuis le décès de Papa. 
Nous poussons la porte qui grince un peu. Devant nous, l’escalier en pierre aux marches usées en leur centre par les nombreux passages. D’un côté la porte de la cave, de l’autre celle de l’atelier de Papa. 
- Louis, on va d’abord au premier étage ? 
- On va d’abord au premier étage ! 
Mon grand frère protecteur ne m’a jamais beaucoup contrariée. 
Nous montons les marches, au fil des années je les trouve de plus en plus raides. La rampe est douce sous mes doigts. “Les enfants, attention dans l’escalier !” Je ne peux m’empêcher de redire ces mots mille fois prononcés par Maman. Louis sourit. 
En haut, le hall me parait bien étroit. J’ouvre la porte vitrée de la cuisine. Il y fait assez frais malgré la chaleur du dehors. J’appuie sur l’interrupteur, le plafonnier éclaire doucement ma pièce préférée, celle où notre mère très inventive passait de longues heures à concocter des plats qui nous laissaient parfois sceptiques. Flotte un vague parfum d’écorce d’orange et de meuble ciré. Une couche de poussière recouvre les meubles, les araignées se sont installées. 
Nous faisions nos devoirs et jouions là, sur la table ronde campagnarde, dans ce petit espace rempli de présence affectueuse, de bruits de vaisselle et d’odeurs alléchantes. Les marguerites plus vraies que nature peintes par Papa décorent toujours le mur. Sur l’étagère, des pots de confiture avec une étiquette joliment écrite à la main “Fraises de Tatan Renée, mai 2015”. Jusqu’au bout Maman aura préparé des confitures pour ses petits. 
Posée sur le bahut, l’estampe japonaise que j’avais rapportée de voyage représente une fillette sous un cerisier en fleurs. Elle ressemble étrangement à ma nièce. Dans la bonbonnière, les boutons récupérés au fil de toute une vie et la montre ancienne en pendentif que Maman portait souvent autour du cou. Je la remonte mais le ressort a l’air cassé, il faudra la faire réparer... Le jeu de Memory attend bien en évidence qu’on fasse une partie. “Allez, viens donc te dégourdir le cerveau !” disait notre mère. 
- Tu te souviens Louis la dernière fois où on a joué avec elle ? Tout le monde était là, quatre générations réunies, c’était bien. 
Louis sourit, il ne parle pas beaucoup mon frère. 
Il se dirige vers la salle de séjour, je le suis. Nous tirons les rideaux. La lumière tamisée par les persiennes fermées laisse deviner le canapé moelleux et ses coussins brodés, la table rectangulaire entourée des chaises paillées, le vaisselier garni d’assiettes anciennes. Dans le coin des enfants, le coffre à jouets est sagement refermé. Sur son couvercle est disposée toute une collection d’animaux en pâte à modeler, souvenir d’une dernière visite familiale. Le châle bleu tout doux de Maman est posé sur son fauteuil, près de la fenêtre. Je feuillette un livre de Patrick Modiano, abandonné sur le guéridon rond ; c’était son ultime passion littéraire. Dans un angle de la pièce, le ficus a souffert du manque d’eau, il n’a presque plus de feuilles. Au mur, voici encore une peinture de Papa : Louis, bébé de six mois en tunique colorée – sûrement une oeuvre maternelle – avec Max notre setter irlandais, à l’ombre d’un pin parasol. 
– Louis, je suis fatiguée, toutes ces émotions et cette chaleur m’ont épuisée ! Pas toi ? Si on se reposait un peu ? 
Il s’allonge sans répondre sur le canapé comme le faisait Papa. Il lui ressemble de plus en plus. Je m’assois dans le fauteuil de Maman, caressant mon visage avec son châle qui a gardé son parfum d’eau de rose. Je pense à eux, nos parents. Qui étaient-ils vraiment ? 
Surtout notre père, cet homme doux mais secret.Il s’appelait Edmond Dupré. Il est né en 1925 dans cette maison. Il était artisan serrurier comme ses ancêtres depuis plusieurs générations. Il a commencé à fréquenter notre mère Rose Durand en 1944 et l’a épousée rapidement car ils avaient, selon la formule consacrée, “mis la charrue avant les boeufs” ! Louis est né en 1945, moi en 1948. Une grande complicité liait nos parents bien que chacun ait toujours gardé son autonomie. Ils avaient des caractères complètement opposés : lui calme et taiseux, elle vive et exubérante. Je me suis toujours demandé comment l’alchimie fonctionnait entre eux. Malgré quelques colères mémorables de Maman et bouderies interminables de Papa, la vie était sereine dans l’ensemble, du moins à mes yeux. 
Notre père était très adroit. Il s’intéressait particulièrement au métal, toujours en quête de nouvelles techniques, lisant des revues spécialisées, rencontrant d’autres artisans. Il s’enfermait des journées entières dans son atelier. Je n’osais pas aller le déranger. Mon frère, lui, osait pousser la porte et était accepté à condition de rester tranquille. J’étais un peu jalouse, je l’avoue. 
Papa passait aussi du temps au jardinage. Nous possédions un lopin de terre au bas du village le long du canal du Moulin. A présent les lotissements ont remplacé les jardins et le canal est à sec. Mais à l’époque les carrés de légumes, de fleurs et d’arbres fruitiers formaient un damier coloré à l’entrée d’Allex. Chaque parcelle avait son cabanon pour s’abriter du soleil ou de la pluie et pour ranger les outils. A la belle saison Papa se levait très tôt et descendait au jardin tous les matins, avant sa journée de travail. Il avait la main verte et la patience nécessaire à un bon jardinier. Il rapportait des paniers remplis de légumes appétissants et de fruits parfumés. On l’appelait le champion du melon ! Il semait aussi des fleurs “pour faire joli” et revenait souvent avec un bouquet pour Maman. 
Quand il lui restait un peu de temps libre, mais il en avait si peu, il peignait. Une fois retraité il a pu enfin s’adonner à cette passion et se perfectionner en essayant plusieurs techniques. Il semblait alors heureux et plus détendu qu’autrefois. Il est resté actif jusqu’à ses derniers jours. Mais après le décès brutal de Maman, il a beaucoup ralenti son rythme, son regard était ailleurs, déjà avec elle, me semblait-il. Il nous a quittés pendant son sommeil fin décembre. Nous étions tous réunis pour les fêtes de Noël. 
Un léger ronflement me réveille, c’est Louis qui s’est endormi sur le canapé. Je me suis assoupie également. Mais mon estomac réclame à présent. Midi est certainement passé depuis longtemps. C’est le monde à l’envers, on fait la sieste avant le repas ! 
– Allez Louis c’est l’heure du dîner ! 
Il émerge avec peine de son sommeil. Nous mangeons en silence le casse croûte que nous avons apporté, chacun plongé dans ses pensées. 
Cette première journée est vraiment particulière : je suis chez moi sans y être vraiment, chaque objet est chargé de souvenirs, j’ai l’impression que les fantômes de nos parents rôdent pour surveiller nos faits et gestes, vais-je oser toucher à quelque chose ? 
– Louis, tu te sens comment ? 
– Je me sens bizarre, je flotte. 
Il n’en dira pas plus. Moi aussi je flotte. 
J’ai une grande envie de lire mais le temps passe et il faut avancer tout de même. Pendant que Louis descend à l’atelier, son endroit préféré j’en suis sûre, je mets le frigo en route, y range les quelques provisions restantes du repas, prépare les lits dans nos chambres d’enfants. Quand nous sommes devenus adultes et avons quitté le nid familial, ces chambres ont été réaménagées au fil des années, des mariages, des naissances. Il reste néanmoins des traces de l’enfance dans ces pièces, des clins d’oeil... Je ne m’attarde pas trop, assez d’émotions pour le moment. 
– Louis, je sors me balader un peu, tu viens ? 
– Non, vas-y toute seule ! 
Dehors de gros nuages blancs voilent le soleil, la chaleur est moins accablante et la lumière moins crue. Des buses tournent dans le ciel. Les martinets voltigent dans tous les sens en poussant des cris stridents. Une fillette joue sur la terrasse des voisins avec des legos et agite ses menottes en me voyant passer. Un air de Chopin s’échappe d’une fenêtre ouverte. Que c’est bon de se retrouver ici ! Peut-être dans quelques jours m’y ennuierai-je mais pour l’instant ce calme m’apaise. Je descends la rue de la Tour, fais une petite visite à l’église que je connais dans ses moindres recoins et arrive sur la place. L’épicerie est ouverte. J’aperçois des pêches sur l’étalage, ça me donne l’eau à la bouche. J’en choisis quelques-unes, elles embaument et ont l’air bien juteuses. J’achète aussi le nécessaire pour le repas du soir. Pendant que j’attends à la caisse entre une jeune femme brune, jolie, la trentaine. Je remarque ses boucles d’oreilles en argent ornées d’une pierre bleue assortie à ses yeux. Elle demande timidement avec un fort accent italien où se trouve la maison de Mme Bancel. L’épicier n’a rien compris apparemment et ne peut la renseigner. Elle semble désemparée. Une fois toutes les deux sorties du magasin je l’aborde : 
– Mademoiselle, vous cherchez la maison de Mme Bancel ? 
 – Oui, oui ! 
– Je peux vous accompagner si vous voulez, je connais cette maison. 
– Oh oui je veux bien, merci Madame !, répond-elle d’un air soudain rempli d’espoir. 
– Vous êtes italienne ? 
– Oui je m’appelle Anna. 
– Et moi Jeanne. J’habite ici. Tout en cheminant vers le haut du village, nous poursuivons la conversation. 
– Vous connaissez la maison de Mme Bancel ? me demande-t-elle. 
– Oui et j’ai bien connu aussi cette dame qui avait une impressionnante collection de vaisselle ancienne. Elle est décédée il y a quelques mois. Nous arrivons rue Margerie. 
– Vous voyez la maison avec les deux cyprès ? C’est là. Je vous laisse. A bientôt peut-être ? 
– Madame, vous êtes gentille, vous pouvez me laisser votre adresse s’il vous plaît ? 
– Je m’appelle Jeanne Dupré, j’habite rue de l’hôpital. Au revoir Anna. 
Je m’en vais en me demandant pourquoi cette jeune femme vient jusqu’ici. J’espère que je la reverrai pour en savoir un peu plus. J’ai toujours aimé me raconter des histoires et mon imagination commence à se mettre en route. Mais ce n’est pas tout, j’ai du travail, allons voir où en est Louis. 
Lorsque j’arrive à la maison, des pies se chamaillent sur le pas de la porte et s’envolent bruyamment en me voyant. Louis est toujours dans l’atelier. Il semble très ému. Il était proche de notre père. Comment deux taiseux pouvaient-ils se comprendre en se parlant si peu ? C’est un mystère pour moi qui ai plutôt la parole facile. Je tourne un peu dans l’atelier, n’osant rien toucher. C’était leur jardin secret. 
– Louis, tu veux boire un jus de fruits ou manger une pêche ? J’en ai acheté à l’épicerie, elles ont l’air délicieuses ! 
– Il n’y avait pas d’abricots?” 
– Non, peut-être demain. Allez monte, ça te fera du bien. 
– Tu as raison, j’arrive. 
Nous nous installons dans la cuisine pour un goûter rafraîchissant. Les pêches de la Drôme sont vraiment les meilleures. 
– Louis, tu te sens prêt ? On va ensemble visiter la chambre des parents avant le repas ? Et on pourrait attaquer le tri demain matin ? 
– Oui, oui, je n’ai pas le courage maintenant. 
Nous montons donc au deuxième étage. Nos chambres sont à gauche de l’escalier, celle de nos parents à droite. Je mets la main sur la poignée de la porte, mon coeur bat la chamade. Un coup d’oeil à Louis, il n’a pas l’air dans son assiette. J’ouvre doucement. Ah ! Ce petit frottement sur le plancher, je le reconnais bien. Et ces odeurs mélangées qui m’enveloppent tout à coup : l’eau de rose de Maman j’en suis sûre, et l’autre plus indéfinissable, peut-être l’atelier, le métal, peut-être aussi le jardin, la terre ? Comme c’est étrange, jusqu’à aujourd’hui je ne m’étais jamais posé la question, c’était l’odeur de la chambre des parents c’est tout. 
Il fait sombre, je tire les rideaux, allume la lampe en poterie achetée au marché de Dieulefit. Les lilas peints sur l’abat jour en soie sortent de la pénombre, j’ai envie de les cueillir comme jadis. Sur la commode, le coffret à bijoux en bois attend. Je l’ai toujours vu là. Je l’ouvre. Tiens j’avais oublié les bracelets fins en argent rapportés d’un voyage en Turquie. Je les enfile à mon poignet, ils tintent doucement. 
Je continue lentement ma visite, me laissant envahir par les souvenirs. Louis reste figé sur le pas de la porte. Dans le lecteur de CD, un disque de Bach. Maman l’écoutait beaucoup les derniers mois. Au mur, la photo de ses 90 ans : Rose entourée de la famille réunie, personne ne manque. Je scrute le visage de mes parents comme je ne l’ai jamais fait, ils semblent détendus, heureux et remplis de tendresse. 
A côté du grand lit recouvert d’un édredon volumineux, une étagère avec une collection de poupées anciennes. Oh ! Le poupon de ma grand-mère, un jouet rare au début du XXe siècle. 
“Attention il est très vieux et fragile. Tu le regardes sans le toucher !” disait ma mère. 
“Ils sont bizarres ces adultes, un poupon c’est fait pour jouer avec !” pensais-je. 
Vers la fenêtre, la petite table où Maman écrivait des lettres à la famille, aux amis, des poèmes, des histoires pour les enfants. Peut-être tenait-elle aussi un journal que nous allons trouver ? Je l’espère tout en le craignant un peu. Je me retourne vers Louis. Il n’est plus là. Je crois que cette confrontation avec le passé, cette intrusion dans l’intimité de nos parents sont plus dures pour lui que pour moi. 
Mais j’y pense, bien sûr cette chambre est plutôt celle de notre mère que celle du couple. Où est la trace du mari dans cette pièce, à part dans les vêtements posés sur une chaise et dans l’odeur masculine qui a fini en quelques mois par dominer le parfum de l’eau de rose ? Si Louis ressent la même chose que moi, ça doit être dur pour lui. Comme c’est dur pour moi d’entrer dans l’atelier où je ne me sens pas à ma place. Je descends le rejoindre. 
Je le retrouve sur la terrasse, appuyé à la rambarde. Les lauriers roses sont en fleurs, les anémones ne vont pas tarder à s’épanouir. Le soleil couchant est doux. Si Papa était encore là je suis sûre qu’il aimerait cette lumière de fin de journée et essaierait de peindre un paysage impressionniste. Peut-être d’ailleurs l’a-t-il fait. Son atelier nous réserve certainement des surprises. 
Je vais chercher les fauteuils et la table en osier à la cave, Louis sort de sa torpeur et vient m’aider. Nous préparons ensemble le repas et mangeons à l’extérieur, en silence. Une salade composée et un dessert délicieux framboises-fromage blanc. Pendant que nous sommes à table, un coq chante. D’habitude les coqs chantent à cinq heures du matin ! D’ailleurs qui peut bien avoir un coq dans le village ? 
Fabien, notre voisin de l’âge de nos enfants, passe et nous salue. Il revient de randonnée, brûlé par le soleil. – Bonsoir, vous êtes de retour au pays ? 
– Bonsoir, oui pour quelques jours, le temps de faire un peu de tri et de rangement. 
– Oui bien sûr je comprends. Comment vont mes copains et copines de vacances ? On ne s’est pas vus depuis longtemps. 
– Ils vont bien. Chacun sa vie à 100 à l’heure : le boulot, les enfants, la maison, les activités... Mais ils vont bien ! 
– On fait une partie de Trivial Poursuit un de ces soirs comme au bon vieux temps ? Ça vous dit ? 
– Oui avec plaisir ! 
– Allez, je vous laisse, je suis exténué. Bonsoir. 
– Bonsoir Fabien, à bientôt. 
Louis n’a rien dit, me laissant discuter avec Fabien. Je le sens très angoissé, pas comme d’habitude. Mais rien n’est comme d’habitude. Nous débarrassons la table. Je n’ose pas parler, manifestement Louis a besoin de silence. Tiens, pour me changer les idées je vais continuer la lecture de ce polar passionnant de Fred Vargas, quel est le titre d’ailleurs ? Mais je ne trouve plus mon sac en raphia. Décidément j’ai la tête toute à l’envers ! Brusquement, Louis me dit : 
– Arrête de tourner, assieds toi s’il te plaît ! 
Son ton ferme me surprend. Je m’assoie, troublée. 
Il a quelque chose d’important à me dire c’est sûr. 
– J’ai trouvé cette lettre dans les affaires de Papa. Tiens lis. 
Il me tend une enveloppe rectangulaire sur laquelle est écrit : A Louis et Jeanne. D’une main tremblante je prends l’enveloppe, l’ouvre, en sort une page blanche couverte de l’écriture appliquée de notre père. Son odeur me submerge : odeur de métal, odeur de terre. Je commence la lecture à haute voix, la gorge serrée. 

Louis, Jeanne. 
Votre maman vient de nous quitter. Vous savez que nous nous sommes aimés très jeunes, à 19 ans. C’était pendant l’Occupation, on n’avait pas de temps à perdre, on croquait la vie à belles dents, ne sachant pas ce que le lendemain nous réserverait. Mais Rose a eu une histoire avant moi, avec un soldat allemand qui venait régulièrement se ravitailler à la ferme de ses parents. Dès qu’ils ont appris la grossesse de leur fille, ils l’ont envoyée chez sa tante à Rennes. Elle y est restée cloîtrée jusqu’à la naissance en 1943. L’enfant a tout de suite été confié à l’Assistance Publique. Quand Rose est revenue à Allex en 1944, le soldat allemand avait disparu, puis nous nous sommes rencontrés... Elle a toujours refusé de m’en dire plus. J’ai longtemps hésité avant de vous révéler ce secret qui risque de vous perturber. Mais je pense que vous êtes en droit de connaître la vérité. Alors maintenant que Rose n’est plus là, je romps le serment que je lui avais fait. 
Je vous aime et suis fier des adultes que vous êtes devenus. Je n’ai jamais su vraiment le dire, c’est le moment ou jamais de l’écrire. 
Papa 

Louis et moi nous regardons sans un mot. Mes jambes ne me portent plus, je m’asseois, Louis aussi. Il pose sa main sur la mienne, nous restons un long moment ainsi comme assommés par la révélation. Puis peu à peu la parole me revient. 
– Eh bien, qui aurait cru que Maman ait un tel secret ! 
– Peut-être Papa nous a caché quelque chose lui aussi ! répond Louis. Nous nous lançons un coup d’oeil et éclatons d’un rire nerveux. 
– Allez, soyons sérieux, il aurait quel âge ce frère perdu ? Peut-être vit-il encore ? C’est bizarre quand même que personne n’ait jamais parlé de cette histoire... 
– Ne commence pas à t’emballer, rangeons d’abord la maison, d’autres surprises nous attendent peut-être, déclare sagement Louis. 
Nouveau fou rire. Toute l’émotion accumulée depuis le matin se libère. Oh que ça fait du bien ! Louis propose d’aller marcher un peu avant de nous coucher. 
– Quelle bonne idée ! 
Nous montons sur le plateau de l’Aye, redescendons vers Aiguebonne pour revenir par les Côtes. L’air est doux, la nuit commence à tomber, les étoiles apparaissent peu à peu dans le ciel, les lumières s’allument dans la campagne, les merles chantent encore, le petit duc lance son “tut” monotone. Nous rencontrons d’autres promeneurs, échangeons quelques mots. Cette sérénité campagnarde nous apaise. La pensée de la lettre de Papa est là, dans un coin de ma tête, mais je décide d’écouter Louis, de ne pas m’emballer. Dans quelques jours quand tout sera rangé, nous aviserons. 
Une fois rentrés, nous nous couchons tout de suite. Bizarrement, je m’endors sans tarder alors que je m’attendais à passer une nuit blanche. Le chant du coq me réveille à cinq heures du matin. 


Gislhaine, Allex 2016