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mardi 5 décembre 2017

Une femme africaine

Marie-Madelaine de St Georges naît le 2 juillet 1923 à Saint André de Cubzac, en Gironde. Troisième fille d’une famille de négociants en vins installés depuis plusieurs générations dans cette petite ville prospère, elle n’est pas l’héritier espéré après Marie-Claude et Léonie. 
Très vite surnommée Mado, elle est choyée par sa sœur Léonie et par sa grand-mère. Sa mère, très attentive à l’éducation de ses enfants souhaite que ses filles deviennent érudites. Le trio se rend chaque matin à l’école de la ville. La route est longue et le petit déjeuner obligatoire. Mado déteste ce moment où elle est contrainte d’avaler un bol de lait dont l’odeur et la couleur la dégoutent. Chaque jour, elle enrage avant de vomir en chemin. Elle a 10 ans quand, pour la première fois, elle se révolte et refuse d’obtempérer. Sa grand-mère et sa mère la supplient de prendre quelque chose qui lui tienne au ventre. Elle accepte de manger du solide mais ne veut rien boire et exige une tranche de saucisson ou un morceau de fromage. 
Dans cette famille aisée, les enfants reçoivent en abondance. Les revenus de leur père suffisent à la découverte des joies des vacances avant l’heure des congés payés. Pendant l’été 1933, les enfants se rendent avec leur mère à Biarritz. Ils rencontrent la famille Pompignon, négociants en bois d’ébène. Sur la plage, le jeune Joseph parade, fort de l’expertise acquise dans le sable de Libreville où il passe le plus clair de l’année, il construit les plus beaux châteaux et raconte à Mado et Léonie ses dernières aventures africaines. Mado l’écoute fascinée lorsqu’il parle du fleuve Ogoué, de la forêt équatoriale et des drôles d’habitudes des tribus cannibales. Elle ne sait que penser de ces récits extraordinaires toujours rapportés hors de portée des oreilles des adultes. Elle se dit qu’un jour elle partira vérifier. 
1935. Mado est bonne élève. C’est la rentrée des classes. On l’envoie en pension à Bordeaux. Elle porte l’uniforme de l’institution Notre Dame : jupe bleu marine, chaussettes blanches, chemisier blanc. Pour les jours d’hiver, un pull coordonné est prévu, et pour les sorties, un blazer. Elle a l’impression d’être habillée pour un enterrement. Elle pense qu’elle a intérêt à ne pas être trop coquette. Ses cheveux clairs sont rassemblés en deux nattes. Avant de partir, sa mère a insisté pour lui apprendre à se coiffer seule, premier signe de son indépendance. Mado a des sentiments contradictoires ce matin-là. Ravie de quitter la demeure familiale et triste de ne pas être avec Léonie dans le dortoir. Elle ouvre grand ses yeux pour ne rien manquer de sa nouvelle vie. Elle sourit. 
Mado a 16 ans quand la guerre éclate. C’est le temps des privations et la fin de l’enfance. 

*** 

1948. La guerre a volé l’innocence de Mado qui a maintenant envie de s’amuser. Les affaires familiales ont souffert, cependant le négoce du vin reprend peu à peu. Mado et Léonie travaillent avec leur père et décident de partir en vacances, comme avant. Elles n’ont pas de mal à choisir leur destination. Elles retournent sur la côte Atlantique, non plus pour construire des châteaux de sable, mais pour y faire de belles rencontres. Les jeunes sont nombreux, très vite, elles se laissent entraîner par une troupe de beaux parleurs. Ils fument, boivent du bon bordeaux et goûtent parfois aux alcools plus forts. Pierre est pilote. C’est le plus beau des garçons du groupe. Il a un pied à terre au Sénégal où la vie est facile. Pour quelques francs, il peut se payer jardinier, chauffeur, femme de ménage et cuisinier. Mado écoute, subjuguée, ses récits. Ce qu’il dit de l’Afrique est bien différent de ce que Joseph lui racontait sur la plage, mais sa fascination reste entière. Elle se laisse courtiser. Elle se laisse séduire. Ils forment un beau couple. Léonie la met en garde. Mado s’imagine déjà suivre Pierre de l’autre côté de la Méditerranée. Elle pourrait trouver du travail, s’émanciper, changer de vie. En France, elle n’est pas libre de disposer de son argent, elle doit toujours demander l’autorisation à son père. En Afrique, son indépendance est possible. Un départ vers une ville serait de nature à rassurer ses parents. Au bout de 15 jours à partager ses journées et ses soirées avec Pierre, elle accepte qu’il la demande en mariage. Si pour être libre elle doit tout quitter, elle est prête. 

 *** 

Pierre et Mado vivent à Dakar depuis 10 ans. Leur union a été applaudie par leurs familles respectives, l’un et l’autre étant un bon parti. Aucun enfant n’est venu agrandir leur foyer. Au début, Mado a été déçue mais elle s’est résignée à profiter de sa liberté pour voyager et gravir les échelons du petit monde des expatriés. Elle est de toutes les fêtes. Elle apprécie le luxe. Elle a obtenu un poste dans une société d’import-export. Elle est indispensable à son patron dont elle gère rendez-vous d’affaires et vie personnelle. 
Elle côtoie le petit groupe des intellectuels africains. Diplômés des meilleures universités de métropole, ils rêvent d’indépendance. Accoudée au bar de l’hôtel Inter Continental, elle écoute le bel Henri et Léopold Senghor inventer leur Afrique, plus juste, plus belle. Elle dessine des volutes avec la fumée de sa Marlboro, un verre de whisky Schweppes posé à côté d’elle. Henri n’est pas grand mais sa voix assurée et son regard perçant forcent l’attention. Lui aussi fume, il lui sourit. Elle porte des vêtements occidentaux: tailleur et talons hauts, maquillage soigné. Ses cheveux sont clairs et coupés au carré. Elle aurait pu être mannequin. Son sourire ne dévoile pas ses dents. Ses yeux pétillent. Elle est séduisante et le sait. 
Un soir de décembre, Pierre, de retour d’un voyage à Paris lui annonce qu’il vient d’accepter une promotion à New York. Mado est stupéfaite. Il a pris sa décision seul. L’Amérique ne la fait pas rêver. Elle ne parle pas anglais. Elle ne pourra pas travailler et elle n’aura même pas d’enfant pour occuper ses journées. Elle supporte son ventre vide en l’oubliant dans le travail. Elle a gagné une reconnaissance et son indépendance. Elle n’accepte pas de ne devenir que la femme de Pierre, ni de perdre son train de vie. Elle a l’intuition que ce pays va changer, elle est certaine que l’indépendance arrivera bientôt en Afrique et que ce sera grandiose. Elle veut être le témoin de cette révolution-là. Elle ne cèdera pas, même si elle doit perdre Pierre. Alors elle lui dit simplement: «Pars, je viendrai te rejoindre dès que j’aurai du travail». 

 *** 

Mado ne quitte pas Dakar. Elle se laisse séduire par Henri et emménage chez lui. Il a laissé une femme en France car elle refuse la vie africaine. Mado n’a que faire de la bienséance. Cet homme lui plaît, elle vivra chez lui à la coutume. Elle est prête. 

 *** 

Mado devient une vraie femme africaine dont le corps traduit la réussite de son mari. Son cou est orné d’un collier de perles d’ivoire et elle porte de nombreux bijoux: bagues en or et diamant, bracelets d’ivoire et d’or, boucles d’oreilles. Elle a de grands gestes quand elle parle depuis le fauteuil sur lequel elle trône. Elle porte un grand boubou en camaïeu de rose et de gris dont l’encolure et les manches sont richement brodées. Le décolleté profond laisse deviner une poitrine généreuse. La peau burinée de ses bras charnus est marquée par des rides profondes. Sur son visage et sur son cou, quelques gouttes de sueur perlent. Elle a des cheveux coupés courts et une permanente impeccable. Le fard à paupières d’un bleu vif est assorti à ses yeux clairs. Elle a souligné ses lèvres fines d’un trait de rouge. Malgré la chaleur, son maquillage ne coule pas. Elle tient un verre de whisky à la main dans le fond duquel nage un gros glaçon. Elle domine la maisonnée. Elle appelle tout le monde «ma chérie». Sa voix est forte et assurée lorsqu’elle donne des ordres à son personnel. Il lui suffit de dire «Va me chercher à boire mon petit» pour qu’un convive se lève et lui apporte ce qu’elle veut. Lorsqu’elle parle, tout le monde écoute, même Henri, son mari s’efface pour lui laisser la place. 
Elle est au sommet de la société dahoméenne. Elle a réussi sa vie. Elle a de la chance d’avoir rencontré Henri, médecin, psychiatre et béninois, fidèle, désireux de participer à la nouvelle naissance de l’Afrique, ministre de la santé. Ils ont œuvré pour l’indépendance. Des sacrifices, il y en a eu. D’abord, la rupture familiale lors de son divorce, puis le départ de Dakar pour le Dahomey, un pays tout neuf et sans histoire, puis l’installation à Cotonou dans une famille traditionnelle dont elle ne savait rien, la difficulté de se faire une place comme femme, comme blanche, comme épouse d’un homme influent. Pourtant, elle a été plutôt bien accueillie. Léon, le chef du clan lui a même offert… deux de ses rejetons. 
Son ventre est resté vide. C’était donc elle qui ne pouvait avoir d’enfant. Elle se dit qu’elle a eu de la chance. En France, elle ne sait pas si elle aurait pu être mère. A Cotonou, deux bambins sont venus les rejoindre. Ils l’appellent Maman Mado. Ils ont simplement changé de maison et quand ils voient leur mère, ils l’appellent Maman Rosalie. Ses beaux-frères, Léon et César sont appelés papa par tous les enfants du carré, comme son mari. Henri était d’accord, il fallait adopter ces petits à la française, ne pas se contenter de fonder une famille à la mode africaine. Pour cela, ils se sont battus tous les deux pour divorcer. Cinq années de lutte et pour chacun, un grand vide, juste après. Elle ne peut plus aller chez ses parents. Marie-Claude ne lui parle plus. Seule Léonie lui écrit encore. Henri ne voit plus son premier enfant. On lui a refusé le droit d’être la belle-mère de celui-ci. 
Elle se passionne pour sa famille élargie. Elle parle mina avec son beau-père, ce beau noir aux yeux bleus. Il lui raconte ses femmes, ses enfants. Elle aime cette grande tribu, elle aime être la mère de tous les grands et la grand-mère des plus petits. Elle accueille chacun dans sa maison. 
Elle a peur parfois. La politique est dangereuse. Des rumeurs de coup d’état circulent. Avec les papiers de l’adoption, elle a fait de ses enfants des français. Ils sont majeurs. Ils étudient en région parisienne. Ils sont en sécurité. Pas son mari. Il est trop intelligent, il sait trop de choses, il ne veut pas renoncer à son idéal. Le gouvernement de Kérékou n’est pas ce dont il rêvait pour le Dahomey. Il le dit trop fort. Il se met en danger. Il doit partir. Elle restera encore un peu. 
Elle est réveillée par les coups que l’on frappe à la porte. C’est la police du parti de la révolution populaire. Elle tremble mais ne doit rien montrer. Elle leur dit qu’Henri est parti, qu’il est à un congrès de psychiatrie à Paris. Elle ment avec aplomb. Elle les laisse fouiller la maison. Elle est seule avec les domestiques. Eux ne sont pas craints par les autorités. Sa peau blanche la protège. 
Elle pense à Henri qui avance quelque part, à pied. Elle espère qu’il a déjà traversé la frontière. Elle lui a prêté des vêtements pour qu’il se déguise en vieille femme, il lui a dit qu’il marcherait jusqu’au Togo et qu’il irait retrouver son neveu, ancien ministre plus prévoyant que lui et qui a fui dès 1972. Ses affaires sont prospères à Lomé. Il aidera Henri à regagner Paris. Elle a promis de le suivre au plus vite. Elle doit partir en exil dans son propre pays. Ses amis sont presque tous partis, même les étrangers. Ils ont déjà limogé tant de personnes. Au bureau, tous les dahoméens ont été remplacés par d’autres, amis du gouvernement. Demain, elle ira à l’ambassade de France et demandera une place dans le prochain vol pour Paris. 

 *** 

Mado est assise dans le salon du funérarium. Derrière la porte se trouve la dépouille de son mari. Son maquillage est impeccable : rouge vif pour les lèvres, bleu vif pour les paupières. Sa permanente est parfaite. Elle n’a pas plus de cheveux blancs qu’il y a trente ans. Elle a toujours son collier en ivoire et ses perles de culture. Elle a maigri et des rides plus profondes creusent son visage. Des lunettes entourent maintenant ses yeux bleus. Sa coiffure ne dissimule pas totalement le sonotone. Elle est en pantalons et tient une canne dans la main droite, elle a renoncé aux bracelets et aux bagues voyantes. Il ne lui reste que son alliance. Celle de son mari pend au bout d’une chaîne en or Elle raconte les derniers jours de celui-ci. Ses enfants sont là. Il fait froid en ce mois de novembre 2009. Elle est heureuse de voir toute sa famille réunie. Elle observe les retrouvailles de tous ses enfants à la mode africaine. Certains ne se sont pas croisés depuis des décennies et les voir tous là, rassemblés est une grande joie. Alors, pour aider chacun à s’y retrouver, elle rappelle les prénoms, la filiation et les liens de chacun. Elle lance des «Ma chérie» et des «Ma fille» à des femmes qui ont pourtant son âge. Tout le monde est à son service: «Ma chérie, tu peux lacer ma chaussure s’il te plaît!». Elle veut que ce moment soit joyeux, ne se lève pas pour assister à la fermeture du cercueil. Elle raconte le bonheur des 14 années passées dans le sud, elle raconte aussi la joie de renouer avec son beau-fils pendant ces 10 dernières années passées au bord de l’océan, en Charente. Elle est le chef de la famille et ils sont nombreux à avoir quitté le sol africain pour venir enterrer un ancien en Europe. Sa voix douce et assurée berce les convives. 

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Les années passent. Elle marche difficilement. L’arthrose a usé toutes ses articulations. Elle ne conduit plus. La cataracte lui a fait perdre un œil. Il est loin le temps où elle recevait des amandes à chaque excès de vitesse. Elle ne va plus dans la maison de Cotonou. Toute une génération de femmes vient à elle, l’aïeule. Elle est rarement seule. Elle les reçoit autant que celles-ci l’assistent. Elles lui apportent de quoi confectionner un délicieux gombo, elles préparent le piment, comme là-bas. Portée par les odeurs qui échappent des casseroles, elle se revoit à 40 ans dans la cuisine de Cotonou. Elle entend le rire des enfants, les conversations animées des femmes, le bruit des voitures. 
L’éclat des voix de ses nièces chasse ses pensées. Elle doit songer à transmettre la mémoire de sa famille à l’une d’entre elles. Elle aime ces journées béninoises. C’est presque comme avant, même si elles ne sont que trois ou quatre dans sa maison. Sans le froid, on pourrait se croire à Cotonou. Elle entend les vagues, elle voit les femmes s’affairer joyeusement en cuisine. Elles portent un pagne. Elle adore le mélange des langues qu’elle entend. Quelques mots de français au milieu du mina. 

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Allongée sur son lit d’hôpital elle pense à Cotonou. Sa fille a trouvé une maison de retraite en région parisienne. Maison de retraite. MDR. Elle est vraiment en France. Aucun doute là-dessus. Là-bas, le clan la prendrait en charge. Elle trônerait au milieu de dizaines de femmes à son service. Tout le monde l’aimerait et elle pourrait encore briller. Ici, son âge ne lui donne aucun privilège. C’est le grand jour. Elle déménage pour la dernière fois.