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lundi 14 septembre 2015

Zeta

Je m’appelle Linda et suis née au Portugal dans un petit village que je n’ai jamais quitté. Dans ma région, les femmes sont souvent vêtues de noir car il y a toujours le deuil d’un membre de la famille à porter. Elles couvrent aussi leurs cheveux d’un long voile où elles s’enveloppent. C’est la tradition… 
Ce matin-là, je suis assise sur le pas de ma porte, me réchauffant au soleil d’hiver qui vient de se lever derrière les montagnes. La nuit a été froide, je profite de ces quelques instants de bien-être entre le départ de mon mari, à l’aube, et le lever des enfants. D’autres femmes sont assises, comme moi, silencieuses, immobiles, telles des sentinelles, devant leur maison. Le répit dure peu, il est temps de réveiller ma nichée, la faire manger, la préparer pour l’école, ranger la maison avant de rejoindre mon mari aux champs. J’emmène notre casse croûte dans un panier et marche d’un bon pas par les sentiers caillouteux.

Nos champs sont situés derrière une forêt de bambous que je dois traverser. Cet endroit m’émerveille et m’effraie à la fois: les grandes tiges de bambou se dressant vers le ciel, tout en haut leur feuillage bruissant dans la brise, l’ombre légère, les jeux de lumière du soleil, le calme mais aussi les légendes sur ce lieu, les disparitions inexpliquées…
Tout en marchant, j’ai l’impression ce matin que des yeux me scrutent à travers les broussailles, que des formes glissent furtivement. J’accélère le pas, un peu inquiète. J’essaie de me raisonner: «Ce ne sont que des histoires! Allons, ne fais pas l’enfant, un peu de courage, le sentier va bientôt sortir de la forêt et tu retrouveras ton mari!» Mais en vain! Mon cœur bat plus vite, la sueur froide coule dans mon dos. Prise de panique, je me mets à courir. Empêtrée dans ma grande robe, je trébuche et tombe au sol, ma nuque heurtant violemment une pierre. Une douleur vive, un éblouissement suivi d’un état bizarre et cotonneux, des images qui se succèdent dans ma tête: la tour de Babel en construction, dont j’ai admiré la reproduction dans le livre d’histoire de ma fille, s’impose à moi avec ses étages, ses couleurs chatoyantes, ses multiples détails. Puis cette image s’efface cédant la place à un voilier jaune fendant la mer sombre, toutes voiles dehors.
Lorsque je reprends connaissance, impossible de me lever, une douleur terrible parcourt tout mon dos. Je reste là à attendre, bougeant le moins possible, espérant être trouvée par un passant. Mon mari, lui, s’inquiètera lorsqu’il ne me verra pas arriver avec le repas de midi! Je ferme les yeux et attends. Au bout d’un moment, des fourmis commencent à me monter sur le corps. Pas de chance, je suis tombée sur l’un de leur passage! Elles s’agitent dans tous les sens, j’essaie de les chasser, elles me piquent, je n’en peux plus, pleure, gémis.
Soudain un bruit léger dans les feuillages, quelque chose s’approche doucement. J’attends, pas très rassurée. La chose, pointue, me picote le dos. Impossible de me tourner. Alors une sorte de caquètement se fait entendre: bien sûr, je la reconnais, c’est Zeta l’aigrette qui vit au bord de l’étang! A force de nous voir, elle a fini par s’apprivoiser et les enfants lui ont donné ce surnom. Elle semble étonnée de me découvrir là, me scrute de ses yeux noirs, sautille autour de moi sur ses longues pattes, pousse des petits gloussements, avalant les fourmis les unes après les autres. Merci Zeta! Je lui parle, espérant qu’elle me comprenne: «Zeta, va chercher Carlos, va vite, j’ai mal!» Elle a peut-être compris puisqu’elle s’en va, se faufilant entre les bambous.
J’attends, reperds conscience, les mêmes images reviennent, la tour de Babel inachevée, le voilier jaune. Je sens quelqu’un me secouer, j’entends mon mari: «Mais que t’est-il arrivé? Zeta est venue me chercher, elle attrapait mon pantalon avec son bec et semblait vouloir m’attirer. Intrigué, je l’ai suivie. Elle est formidable, cette aigrette, on pourrait la dresser et monter un spectacle avec elle, ça nous rapporterait un peu d’argent! Mais tu ne peux pas te lever, tu as mal où?»

Gislhaine

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