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jeudi 27 juin 2013

Souviens-toi

Les humains tiennent pour acquis que nous avons sept vies. Je ne sais pas d’où vient cette affirmation farfelue mais foi de félin, je peux vous affirmer que c’est faux. Des vies, on en a dix, à condition qu’on ne revienne jamais vivre deux fois au même endroit. D’ailleurs, quel chat pourrait être assez stupide pour vivre une vie qu’il connaît déjà? Nous, c’est l’aventure qui nous plaît, l’inconnu, la liberté, la nouveauté et pour la plupart d’entre nous la recherche du confort absolu. 


Quand mon temps s’est terminé sur la table froide d’un vétérinaire sous le regard larmoyant de la vieille bique qui partageait mon lit, je n’étais pas mécontente car j’avais déjà d’autres projets et j’en avais soupé du colin en boîte! Lorsque je me suis installée dans l’arbre de Saint Félix pour discuter avec lui de ma nouvelle affectation, j’avais mangé du tigre et j’allais me battre comme une lionne pour obtenir une dérogation. Mon dossier était en béton et même si, comme on m'en avait informé, la comptabilité ôtait trois vies à mon capital si mon choix était retenu, j’étais prête à en assumer les conséquences. 

Mon vœu était de retourner, non pas chez la vieille mais chez sa fille. J’exposai au patron que j’y avais laissé une partie de moi-même et que j’étais en compte avec ces gens-là. Je me gardais bien de lui dévoiler mon plan arguant plutôt d’un attachement immodéré aux deux parties en présence. Après avoir essayé de me faire changer d’avis, avoir récité les rappels d’usage du règlement du Comité International de la Réincarnation Féline et consulté méticuleusement mon dossier de chatte exemplaire, Saint Félix accéda à ma requête et me souhaita bonne chance et beaucoup de bonheur. Regrettant tout de même que cette nouvelle vie soit ma dernière. 

C’est ainsi que je suis arrivée dans le jardin d’Anne-Marie Roche, jeune mariée et déjà pleine, fille de ma précédente nourrice. Mon installation ne fut pas si facile, son abruti de mari craignait qu’un chat vienne salir les tapis et surtout mette des poils partout et notamment dans la chambre du futur héritier qui n’allait pas tarder à naître. Il fallut que je minaude, que je leur laisse voir que j’étais une femelle ce qui rassura madame. C’est vrai ça, quoi de plus maternelle qu’une chatte? Mes visites quotidiennes dans leur jardin jouèrent en ma faveur, je m’y montrais sous mon meilleur jour. J’étais douce, attentive et câline, mon nouveau pelage bleu faisait sensation, mes yeux d’ambre fascinaient la future maman. 
Petit à petit, elle me laissa venir couver son ventre rond lorsqu’elle s’installait dans la chaise longue sous le pommier. Elle affirmait à l’abruti que mes ronronnements apaisaient le bébé et lui prodiguaient, à elle, un bien-être indispensable. Je profitais de ses caresses, des flatteries sur mon apparence et d’une nourriture excellente. Parfois la vielle bique chez qui j’avais passé 15 ans venait s’extasier devant la rondeur abdominale de sa fille et me gratifiait de quelques gratouillis au menton geignant encore du vide qu’avait laissé sa pauvre grosse rouquine, oh pas si belle que moi mais si câline. Tu parles! 

Chaque jour me rapprochait un peu plus de mon but. Je m’étais tellement fondue dans le décor que je vivais maintenant dans la maison où les canapés du salon étaient parfaitement adaptés à mes siestes, orientés de telle façon que je pouvais toujours m’étaler dans une bande de velours inondée de soleil. Anne-Marie disparut quelques jours durant lesquels l’abruti oublia de me nourrir et me cantonna au jardin. Il ne perdait rien pour attendre celui-là. M’obliger, moi, à chasser des souris et fouiller les poubelles! Heureusement ma détermination restait intacte. J’étais revenue pour une mission ultime qui valait bien que je sacrifie mes moelleux coussins durant quelques nuits. Et voilà qu’un jour d’été, Anne-Marie revint à la maison, accompagnée de l’abruti qui portait avec précaution une caisse en plastique contenant ce que j’attendais: l’héritier. 

Le petit d’homme fut installé dans la chambre à laquelle je n’avais jamais accès et Anne-Marie vint me prendre dans ses bras pour aller s’installer sur la chaise longue du jardin. Je magnifiai mon opération séduction à grand renfort de ronronnements, de coups de museau humide sur sa joue, de regards intenses et attendris. Il ne fallut pas longtemps pour qu’elle fonde sous mon charme. Je lui avais manqué. A moi aussi elle avait manqué, j’avais hâte d’en finir. 

L’occasion se présenta une semaine plus tard par une nuit très chaude. Les jeunes parents épuisés par les vagissements de l’héritier s’étaient écroulés comme des masses laissant la porte de la chambre interdite entrouverte. J’étais donc perchée sur la commode dominant le panier dans lequel dormait le petit. Les humains ne peuvent faire qu’un petit à la fois, moi j’en avais fait trois, Anne-Marie s’en souvenait-elle? 
Se souvenait-elle du jour où elle était venue chez sa mère pour la débarrasser de cette portée inopportune? 
Se souvenait-elle de moi épuisée par l’effort la laissant mettre mes petits dans un sac? 
Se souvenait-elle de ce qu’elle avait pensé en fermant le sac avec un élastique? 
Se souvenait-elle du temps qu’avaient mis mes bébés à mourir asphyxiés? 

La lune était pleine. Une douce lumière bleutée envahissait l’espace quand je me suis lovée sur la frimousse de l’héritier. Il n’a pas bougé. Comme mes petits, il n’a pas réagi. Comme mes petits, il était chaud et doux. 
La maison était silencieuse, je suis restée là un moment à profiter du confort du berceau. Lorsque les premières lueurs du jour ont pointé à l’horizon, je suis sortie par la lucarne du sous-sol. Je suis allée renifler une dernière fois la chaise longue où j’avais patiemment attendu que justice soit rendue puis j’ai traversé la haie. La fraîcheur de l’herbe allait sans doute me manquer. 

J’attendais le passage d’une voiture, couchée sur la nationale encore déserte, quand j’ai entendu les hurlements d’Anne-Marie. 

6 commentaires:

  1. Merci Nadine pour tes précieux conseils.

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  2. Cathy, je ne sais pas quel bout prendre les mots que j'ai envie de te dire.
    Je n'ai pas aimé, je n'ai pas dévoré, je n'ai pas été émue, j'ai littéralement été fascinée par ton texte. (je vais dire la même chose chez toi)

    Bravo, c'est rien à côté de ce que je pense de ton texte.

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  3. Sidérant, en effet. On reste sous le choc. Même si on avait bien senti la tension monter - mais à ce point... non. Bravo.

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  4. Merci beaucoup, je suis très touchée.

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  5. n'hésitez pas à faire lire la nouvelle du chat aux dix vies !

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