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mardi 24 juin 2008

Les silhouettes de papier

Il était une fois – il n’y a pas si longtemps que ça, dans un pays étrange – mais pas si lointain que ça, une commode à tiroirs dans laquelle habitaient de simples silhouettes découpées dans des feuilles de papier, blanchâtres, parfois un peu froissées aux extrémités. Qui les avait découpées selon quels pointillés? Pourquoi personne ne les avait coloriées? Nul ne se le rappelait. Certaines silhouettes étaient grandes, d’autres plus petites; certaines se tenaient ensemble comme des farandoles à deux, trois ou plus nombreuses, mais souvent le fragile point de papier qui les rattachait se déchirait.
Leur vie était assez triste.

Elles ne voyaient pas le soleil se lever, chaque matin, parce qu’elles n’avaient pas d’yeux,
Elles n’allaient pas cueillir de fleurs au printemps, parce qu’elles n’avaient pas de pieds,
Leur peau était sèche et cassante, alors elles n’aimaient pas se caresser,
Leurs épaules tombaient, et leurs mains ne pouvaient rien saisir,
Elles n’avaient pas d’oreilles – quelqu’un avait oublié de les leur découper,
Leur visage était blanc, sans même une esquisse de bouche: elles étaient muettes.
Le plus triste, c’est qu’elles n’étaient même pas vraiment tristes de cette vie, parce que leur cœur était tout plat, comme une feuille de papier.
Elles vivaient jetées ça et là dans leur commode, dans les tiroirs poussiéreux. Elles pressentaient parfois un éclair de lumière à travers les fentes du bois des tiroirs, ou bien elles s’effrayaient de deviner un bruit martelé sur les côtés de la commode. Parfois, une de ces silhouettes de papier tombait d’un tiroir à l’autre, et dans son nouveau tiroir, elle s’habituait vite à ses nouveaux compagnons, qui ressemblaient aux précédents. Mais la plupart du temps, elles restaient immobiles.
Un jour, quelque chose de terrible arriva. Tous les tiroirs de la commode commencèrent à trembler, à s’ouvrir, un grand courant d’air souffla, les parois de la commode s’effondrèrent, son plateau fut arraché par la tempête. Quelques unes des silhouettes furent poussées au fond des tiroirs, où elles se coincèrent dans des double-fonds – nul n’a jamais su ce qu’elles sont devenues. Quelques unes tombèrent hors de la commode, et furent dissoutes assez vite par l’eau stagnante des flaques. Quelques unes voletèrent vers une autre commode, pas très loin, et continuèrent à y vivre comme avant.
La plus petite des silhouettes était si légère qu’elle s’envola par la fenêtre, jusqu’à un petit nuage blanc en forme de mouton qui passait par là. Le nuage était doux, chaud et moelleux, mais la petite silhouette ne sentait pas sa douceur, ni sa chaleur, ni son moelleux. Elle ne sentait presque rien – sauf, confusément, qu’elle était seule et que les autres silhouettes n’étaient pas avec elle sur ce nuage. Le nuage volait tout doucement, avec beaucoup d’égards pour la petite silhouette qu’il portait sur son dos, mais il ne savait pas très bien quoi faire de plus. Il savait seulement qu’il devait mettre cette petite silhouette de papier en lieu sûr, car le premier orage venu risquait de l’emporter cette fois pour toujours.
Il l’amena chez sa marraine, qui avait presque tout ce qu’il fallait pour être heureuse.
Elle avait des yeux pour voir, des pieds pour gambader, une peau chaude à caresser, des épaules solides et des mains agiles, des oreilles pour entendre et un nez pour sentir, et enfin une bouche pour parler: oh, oui! elle parlait toujours beaucoup, la marraine. Elle avait aussi un cœur, mais son cœur petit à petit se resserrait, parce qu’il savait, au fond, son cœur.....
Que ses yeux ne voyaient pas l’essentiel,
Que ses pieds la menaient vers des lieux de plus en plus absurdes,
Que sa peau voulait connaitre de toutes nouvelles caresses,
Que ses épaules languissaient d’un fardeau tendre à porter, et ses mains d’une autre main à serrer,
Que ses oreilles et son nez se bouchaient à force de gouter et sentir trop de saveurs exotiques,
Que sa bouche retrouverait un vrai sourire le jour où elle apprendrait à chanter des berceuses.
Le cœur savait tout ça depuis longtemps, même si ça ne faisait pas très longtemps que la marraine avait réussi à l’expliquer à son filleul le nuage. Le nuage avait très bien compris, et maintenant il était presque sûr qu’il avait raison d’amener la petite silhouette de papier à sa marraine. Il atterrit dans le jardin, lui dit : «regarde»; et elle dit: «d’accord, tu as bien fait». Ils installèrent la petite silhouette sur un lit de mousse sous un arbre, et le nuage repartit.
Alors la marraine prit une immense inspiration : son cœur se gonfla si fort de peur, de joie, d’inquiétude et de certitude à la fois que des larmes lui vinrent aux yeux et qu’elle sentit ses mains trembler. Mais au fond, elle savait ce qu’elle allait faire.
Elle prit un pastel bleu très tendre, pour ne pas blesser la petite silhouette, et dessina deux grands yeux ouverts sur le monde, bleus comme le ciel et comme les yeux de toute sa lignée. Et dans ces yeux, elle vit de la tristesse. Elle attendit longtemps en essuyant délicatement les larmes avec un mouchoir, pour que le visage de papier ne soit pas mouillé. Puis elle vit de la peur. Elle attendit encore longtemps en souriant jusqu’à ce que l’ombre froide au fond des yeux disparaisse. Ensuite elle vit de la colère, et cela lui prit encore beaucoup de temps avant de réussir à apprivoiser les éclairs qui jaillissaient des prunelles sombres. Enfin elle vit de la curiosité, elle remarqua une petite tache jaune qu’elle n’avait pas elle-même dessinée dans l’œil droit. Les yeux se mirent à bouger et le regard se dirigea sur pieds de la marraine, qui bougeaient tout le temps.
Elle prit un crayon noir bien taillé, avec une gomme pour corriger les éventuelles erreurs, et dessina les pieds de la petite silhouette : avec des orteils fins, et de petits ongles brillants. Et sur ces pieds elle adapta de bonnes chaussures, pas trop petites et qui ne blessaient pas. La petite silhouette se mit debout. D’abord elle sauta à en perdre haleine, comme pour se secouer de toute son immobilité passée, puis elle dansa, puis elle marcha. Enfin elle fit le tour du jardin sur la pointe des pieds pour ne pas effrayer les oiseaux, qu’elle voyait aussi avec ses yeux tout neufs.
La petite silhouette se recoucha, fatiguée, et sembla vouloir s’endormir, mais elle n’était plus immobile comme avant, elle se tortillait et gémissait comme si elle voulait quelque chose d’autre. Alors la marraine prit un pinceau de soie, le trempa dans une aquarelle très légère, et peignit la peau de la petite silhouette. Un blanc délicat sur le ventre, des reflets nacrés autours des yeux, et de petites taches de rousseur à peine visibles sur le visage. Et la petite silhouette de papier commença à s’étoffer. A chaque coup de pinceau elle sentait le plaisir de son corps qui se gonflait, tout doucement, et n’était plus plat comme une feuille de papier. Cela dura très longtemps, car elles devaient s’habituer, toutes les deux, à ces changements. Et la petite silhouette, qui commençait à avoir la forme d’une petite fille, aimait beaucoup ces caresses de pinceau, surtout sur le ventre, et en redemandait. Dans le jardin, elle testait sa nouvelle peau sur tout ce qu’elle pouvait : la chaleur du soleil, la rudesse de l’écorce, la fraîcheur de l’herbe.
La peau se développait bien partout, et recouvrait un corps chaud et pétillant, qui n’avait plus l’air du tout d’une feuille de papier. La marraine vérifia alors si la peau des épaules était déjà suffisamment solide, et y fixa un petit sac a dos, fait de tissu coloré. La petite fille regarda avec étonnement ses mains, dont elle n’avait plus besoin pour porter tout ce qu’elle avait désormais dans son sac à dos, alors elle prit la main de la marraine dans sa main, et l’entraina hors du jardin. Main dans la main, elles firent le tour du monde, et connurent le sable qui file entre les doigts dans le désert, la neige froide qui fond sur la paume chaude, les coccinelles porte-bonheur qui s’envolent du bout de l’ongle, et la moiteur des mains qui se serrent pour danser.
La marraine parlait tout le temps, mais elle ne savait pas si la petite fille entendait ; en fait, elle n’entendait pas bien. Mais la marraine ne savait pas dessiner les oreilles. Elles allèrent donc voir un magicien, qui donna à la petite fille une potion magique pour l’expédier au pays des songes profonds. Pendant qu’elle était inconsciente, le magicien effleura du bout de sa baguette magique les deux côté de sa tête, et fit apparaître deux jolies petites oreilles roses. Quand la petite fille revint du pays des songes, elle entendit soudain le chant des oiseaux, le moteur des motos, les plaisanteries des autres enfants. Mais surtout, elle entendit la voix de la marraine, dont elle ne connaissait jusque là que le bleu des yeux, la force des pieds, la douceur de la peau, et la chaleur de la main.
Un jour, la marraine reçut d’Amérique un tout petit tube de rouge à lèvres, décoré d’étoiles brillantes et qui sentait la groseille. La petite fille trépigna de désir et d’excitation, et fit signe qu’elle le voulait, là, tout de suite. La marraine se pencha sur son visage et lui dessina une bouche luisante, dont les lèvres s’ouvrirent dans un sourire immédiat. Derrière les lèvres, il y avait deux rangées de petites dents bien blanches ; celle du haut étaient très écartées. «C’est le chemin du bonheur», dit la marraine. Alors la petite fille ouvrit la bouche, et se mit à parler. A zozoter. A chanter. A chuchoter. A crier. A appeler. Et la marraine comprit enfin ce qui avait manqué à ses oreilles, depuis si longtemps.
Des mois passèrent. Un jour, la petite fille dit: «J’ai des yeux bleus pour voir le monde que tu me montres, des pieds musclés pour marcher avec toi, une peau douce que tu me caresses tous les soirs, une main chaude pour tenir la tienne, des oreilles fines qui entendent ta voix, et une bouche rose pour te dire tout ça. Mais mon cœur, mon cœur de papier, est-ce que je l’ai encore?» Et la marraine dit: «Bien sûr, tu l’as encore. Regarde comme il est devenu grand et beau, il est partout. Je t’ai colorié des yeux, mais c’est ton cœur qui les ouverts; je t’ai dessiné des pieds, mais c’est ton cœur qui les as mis en mouvement; je t’ai caressé la peau au pinceau de mon aquarelle, mais c’est ton cœur qui en voulu plus, tous les soirs; je t’ai cousu un petit sac à dos, mais c’est ton cœur qui a pris ma main pour partir en voyage; le magicien t’a fait des oreilles, mais c’est ton cœur qui écoute la musique ; j’ai mis du rouge sur ta petite bouche, mais c’est ton cœur qui a fait briller tes lèvres.» Et la petite fille répondit: «Quand je saurai écrire, je prendrai mon cœur comme feuille de papier pour écrire toute cette histoire»
NB
Juin 2008



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