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lundi 31 décembre 2007

La vie en noir et blanc

Tout d’abord, je les ai trouvés affreusement blancs, et pour tout dire d’un blanc crasseux. Pourtant, c’est sûr, ils s’étaient lavé la figure au moins trois fois avant de me rencontrer. Ce sont des malades de l’hygiène corporelle. Douche tous les soirs, bains les jours sans école, brossage de dents au moins deux fois par jour – trois fois si je déjeune sous leur nez –, égalisation des ongles de pieds et de mains, et j’en passe. Mais le blanc de leur visage n’était pas aussi immaculé que la robe de sœur Marie-de-la-Charité, par exemple. Ils étaient d’un blanc multicolore: blanc rosé sur les joues, blanc bleuté sous les yeux, blanc grisâtre sur son menton à lui, blanc verdâtre sur ses paupières à elle. Blancs d’angoisse. J’avais sous les yeux deux Blancs blancs de peur. Je ne sais pas si c’était pour m’assortir à eux, mais sœur Marie-de-la-Charité m’avait habillée d’une très jolie robe blanche en batiste – je me demande encore où elle avait dégoté ce magnifique exemple de tenue endimanchée pour petite fille sage et pourquoi je n’avais encore vu aucune d’entre nous habillée comme ça – d’ordinaire, nous portions des guenilles marronnasses. Malheureusement, je n’ai pas pu emporter ma jolie robe de dentelle blanche dans ma nouvelle vie et pour tout dire, je ne l’ai pas portée très longtemps, deux heures maximum.

La rencontre a eu lieu dans le «parloir», la seule pièce de la maison qui donnait sur l’unique arbre – comme nous l’appelions alors qu’il s’agissait tout au plus d’un arbrisseau rabougri – dont s’enorgueillissait notre courette poussiéreuse et désolée. À la fois curieuse et pleine d’appréhension, je me tenais dans un coin, droite comme un i, les mains derrière le dos, les pieds bien joints, comme me l’avait conseillé sœur Marie-de-la-Charité. «Il s’agit, m’avait-elle répété toute la semaine, de faire bonne impression, ta vie dépend de cette rencontre.» Quel fardeau, me dis-je aujourd’hui, pesait sur les frêles épaules d’une fillette de sept ans, malingre, pouilleuse, noire et ignorante. Après quelques interminables minutes sans événement notable, ils ont décollé de leur coin à eux, tout près de la porte que sœur Marie-de-la-Charité avait doucement refermée en me lançant un petit signe d’encouragement. Leurs premiers mouvements m’ont fait ouvrir de grands yeux perplexes et m’ont alarmée: impossible en l’état de dire si je leur avais fait bonne impression, mais je peux certifier que, à moi, ils ont fait d’emblée une très mauvaise impression, car lui s’est soudain mis à quatre pattes et à ramper dans ma direction et elle à sortir de son sac des machins impossibles à identifier et qu’elle me tendait en faisant des bruits bizarres avec sa bouche – un peu comme chez nous on appelle les poules pour qu’elles viennent picorer. Ils se sont retrouvés assis sur leurs talons à un mètre de moi et à grand renfort de gestes, m’ont dit: «papamamacristel». Les machins se sont révélés être des objets qui m’étaient pour la plupart inconnus à l’époque mais dont certains ressemblaient à des bébés. Il ne s’est pas passé grand chose d’autre ce jour-là. Quand ils sont repartis, elle pleurait et lui la tenait par les épaules. Ma nouvelle vie ne commençait pas sous les meilleurs auspices.
Le lendemain, sœur Marie-de-la-Charité m’a obligée à mettre de nouveaux vêtements qui ne me plaisaient pas du tout: il y avait une jupe plissée qui me serrait à la taille mais me descendait jusqu’aux chevilles – je ne comprends toujours pas comment une jupe pouvait être à la fois trop serrée et trop longue – puis un corsage rouge boutonné jusqu’au cou et qui m’étranglait. Mais le pire, c’était les chaussures. Je n’en avais jamais mis, pour ainsi dire jamais vu si ce n’est les espèces de savates que portaient les sœurs. J’ai appris plus tard que les miennes s’appellent des « chaussures vernies », elles étaient jolies – j’adorais tout ce qui brillait – mais elles me faisaient horriblement mal aux pieds. Une torture inédite, mais non moins pénible. La veille, on m’avait mis une espèce de fichu sur la tête en m’expliquant qu’il valait mieux cacher mes cheveux tondus. Ceux-ci n’avaient pas poussé pendant la nuit, pourtant, je suis allée à mon deuxième rendez-vous tête nue. Il aurait été préférable qu’il en soit autrement, bien sûr, encore une de ces petites déceptions évitables si les adultes réfléchissaient un peu. Car cette fois-ci, ils avaient emporté plein de petites boules de toutes les couleurs qu’ils ont malgré tout sortis de leur sac. Je ne voyais pas du tout ce que j’étais censée faire avec et, à tout hasard, je les réunissais en petits tas que je faisais et défaisais. Passionnant. Ce n’est que bien plus tard, quand enfin mes cheveux ont été assez longs, que j’ai compris à quoi servaient les jolies boules multicolores: à pendre au bout de mes petites tresses et à faire de la musique quand je secouais la tête. Cela a dû la frustrer car à l’époque il n’y avait pas l’ombre d’une chance de faire ne serait-ce qu’une minuscule tressette.
Nous allions ainsi de déception en déception, je ne comprenais toujours pas ce que signifiait ce «papamamacristel» que j’entendais à tout bout de champ. Sans doute ont-ils pensé que j’étais sourde et muette ou idiote ou tout ça en même temps ; je n’ouvrais pas la bouche, ne souriais pas mais observais intensément ces drôles de Blancs de plus en plus blancs avec qui j’allais vivre ma nouvelle vie. Un jour, contre toute attente et de façon tout à fait absurde et incompréhensible, je me suis retrouvée dans leurs bras. On formait une espèce d’amas de chiffons mouillés jetés par terre au milieu du parloir.

Extrait de «La Vie en noir et blanc» in Déliens, recueil de nouvelles en recherche d’éditeur



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1 commentaire:

  1. Très fort, ce texte. La distance est parfaite, dans l'émotion et dans les mots choisis. Bravo !

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