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lundi 16 novembre 2009

Le jour où le mur tomba

Ou précisons plutôt: la nuit où le mur tomba, je dormais. Je dormais car ma grossesse avancée me faisant roupiller comme une marmotte, j'étais allée me coucher relativement de bonne heure. J'avais laissé Norbert, mon compagnon, et notre copain Klaus, un ami allemand vivant à Paris, qui était de passage chez nous à Berlin, à leur conversation nocturne dans notre petite cuisine.
Je dormais lorsque la sonnerie prolongée du téléphone me tira de mon sommeil.
«Hallo Odile! Hier ist Harald! Ich bin im «Kuckucksei»!
- Was? Wieso im Kuckucksei?
- Wie, weißt du das gar nicht???? Die Mauer ist gefallen!!!»

J'avais du mal à réaliser ce que je venais d'entendre. Harald, un ami photographe de longue date, résidant à Berlin-Est, dans un café à Berlin-Ouest? Qu'est-ce que c'était que cette histoire...? Je lui répondis que j'allais voir, que je ne savais pas où était Norbert... et je raccrochai.

Et sur le coup, j'ai compris pourquoi, lorsque, inspectant toutes les pièces de l'appartement, Norbert et Klaus avaient disparu. On aurait pu croire qu'ils avaient dû prendre la fuite: toutes les lumières étaient restées allumées, une chaise gisait à terre, les verres sur la table étaient encore à moitié remplis, toutes les portes étaient grand ouvertes...
L'ère des téléphones portables n'ayant pas encore vraiment sonné, je n'avais aucune possibilité de les joindre. Berlin est grand. Comment auraient-ils pu savoir que j'étais allée retrouver Harald au «Kuckucksei»? «Das Kuckuckusei»: c'était un café situé à l'ombre du mur en quelque sorte, où un vieil ami de Harald, surnommé «Der Koch» et qui avait quitté l'Est quelques années auparavant, travaillait comme cuisinier. J'étais plutôt désemparée – je me voyais mal vadrouiller toute seule en pleine nuit avec mon gros ventre... Je regagnai donc mon lit pour continuer mon sommeil de marmotte sans même penser à allumer la télé, sans m'imaginer que Norbert et Klaus étaient en train de faire la fête à cheval sur le mur parmi la foule... Voilà comment, bien que vivant au cœur de Berlin et à 10 minutes en vélo du mur, j'ai raté ce moment historique: Ich hab's verpennt!!

Les jours suivants, notre quotidien fut bouleversé: les gares de métro étaient bondées; ce fut un va-et-vient incroyable. A la sortie du boulot, je filais avec Norbert vers Checkpoint Charlie ou la Potsdamer Platz pour observer ce qui s'y passait – toutes ces Trabis qui passaient la frontière qui en fait n'en était plus une, tous ces gens qui pleuraient d'émotion, et puis très vite, tout le monde se mit à «tomber le mur», au vrai sens du terme, armé de marteaux et de massues. Nous aussi d'ailleurs – travail difficile d'ailleurs car le béton armé ne se laissait pas abattre si facilement. La Potsdamer Platz qui était à l'époque un immense terrain vague plutôt désertique, devint très vite un point de cristallisation pour tout le monde. Mais l'image la plus forte qui me reste, ce sont ces nuages d'étourneaux qui tourbillonnaient dans le ciel clair de novembre sans se soucier d'aucune frontière, passant et repassant au-dessus de ce mur se désagrégeant de jour en jour. Pur symbole de liberté à part entière.
Quelques semaines plus tard, notre petite fille Manon vit le jour dans un Berlin réunifié. Elle vit depuis peu à Prenzlauer Berg, un quartier dans l'ex Berlin-Est donc. Ironie de l'histoire: c'est elle qui me fait découvrir cette partie de la ville maintenant que je ne reconnais plus tant elle a changé en vingt ans, alors que tout ce qui était «mon domaine» à l'Ouest, entre le Ku'damm et le Winterfeldplatz lui est très peu familier.


Odile Vassas
Dresde, le 15 novembre 2009

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