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lundi 31 décembre 2007

Les yeux du père

En ce jour de 1974, où la sage-femme emporta ce bébé si péniblement extrait de ses entrailles, bien qu’y étant préparée, Micheline n’éprouva pas le soulagement qu’elle espérait mais un horrible sentiment de vide. Elle savait pourtant que l’enfant qu’elle avait porté lui resterait à jamais étranger, elle en avait décidé ainsi, alors autant qu’on lui prenne tout de suite – il n’empêche: c’était affreux de ne même pas l’avoir regardé. Mais pourquoi se serait-elle imposée de le voir, de le toucher, de scruter son visage, et pour y lire quoi? Ne savait-elle pas tout ce qu’il y avait à savoir ? Il ou elle avait forcément la petite tête fripée d’un bébé qui vient de naître et probablement le cheveu rare et les yeux d’un bleu indistinct qui virerait ensuite au gris – des yeux qu’elle aurait dû aimer mais qui justement rendraient la chose impossible, c’était déjà trop de les imaginer. Il n’y avait rien dans cet enfant qu’elle puisse contempler avec plaisir, rien qu’elle puisse se donner le droit d’aimer. Non, aussi difficile que ce soit, elle ne voulait rien savoir de la vie de ce petit être et avait décidé que ce bébé grandirait en ne connaissant rien d’elle non plus ; non, elle n’était pas concernée par cette nouvelle vie qui commençait aujourd’hui ; pour elle cette date n’avait d’autre signification que de tourner enfin une page de sa vie à elle.

En ce jour de 1975 où sa fille fit ses premiers pas, Françoise se sentit submergée d’émotion et les larmes lui montèrent aux yeux tandis qu’elle la félicitait chaleureusement. La fillette se laissa câliner une seconde puis donna une ruade et poussa un cri quand elle voulut la soulever de terre: marcher, elle voulait marcher, le regard d’acier qu’elle lui lança témoignait de sa détermination. Premiers pas, accès à l’autonomie, Françoise se dit en tremblant que son bébé la quittait déjà…

En ce jour de 1978 où Véronique fit sa première rentrée scolaire, à la maternelle du quartier, ses parents à ses côtés, il faisait soleil dans la cour et les pleurs des petits résonnaient sous le préau. Françoise se cramponnait au bras de son époux tandis que leur fille avait déjà lâché sa main et observait silencieusement les lieux, son regard semblant traverser les autres enfants sans s’arrêter sur quelque visage que ce soit jusqu’à ce que la maîtresse vienne vers elle. Elle la fixa alors, l’écouta lui dire bonjour et répondit à sa question en indiquant son nom et son prénom d’une voix claire et distincte, puis se tourna vers ses parents et leur fit signe au revoir. «Ne vous inquiétez pas, tout ira bien», lança l’institutrice à Françoise, en plein désarroi.

En ce jour de 1979 où elle apprit en feuilletant une revue féminine dans la salle d’attente du service de gynécologie que l’enfant qu’elle avait abandonné pourrait avoir accès à son dossier s’il le souhaitait, Micheline sursauta et eut le réflexe de jeter un coup d’œil autour d’elle, se demandant si quelqu’un pouvait voir le titre de l’article qu’elle lisait. Puis, tranquillisée par l’absence de regards dans sa direction, elle se demanda ce que son dossier pouvait bien contenir: rien, en principe, puisqu’elle avait accouché sous X, mais d’un autre côté, elle se souvenait avoir quand même rempli une fiche d’admission. Pouvait-on arriver jusqu’à elle? Pouvait-on la forcer à remonter le temps? A revenir quatre ans en arrière? Cette idée lui donna la chair de poule. Elle se força à reprendre sa respiration et à envisager la situation sous tous les angles et, par une curieuse inversion de perspective, c’est à l’autre qu’elle pensa alors: elle était quelque part, dans cette ville ou ailleurs, cette femme qui élevait l’enfant du hasard. Se pourrait-il qu’elle aussi soit en train de trembler en se posant la même question qu’elle?

En ce jour de 1990 où elle attendait dans la salle d’attente du planning familial, Véronique se sentait seule mais forte. Son choix était fait, ce n’était pas une assistante sociale ou un psychologue qui la ferait changer d’avis. Il fallait seulement qu’elle s’organise pour que sa mère n’en sache rien, elle en ferait une maladie et Véronique détestait la voir prendre son regard mouillé. Elle se demanda si on devrait la garder une nuit. Dans ce cas, elle aurait à s’arranger avec une amie pour raconter qu’elle dormait chez elle. Avec sa mère, c’était facile de mentir, il suffisait de la regarder droit dans les yeux et elle croyait tout. Facile, trop facile, un vrai mystère : comment pouvait-on à la fois ne jamais rien voir et si souvent tout comprendre?

En ce jour de 1991 où pour la première fois Françoise attendit sa fille en vain le soir – c’était la première fois que Véronique ne rentrait pas à la maison sans avoir prévenu – elle ressentit un terrible sentiment d’impuissance. Les absences scolaires et les avertissements du lycée se multipliaient, elle savait que sa fille allait mal même si celle-ci n’en montrait rien. Ni scènes, ni mutisme : les symptômes habituels de l’adolescent en crise n’étaient pas son fait. Rien de tout cela, pas même le fameux «t’es pas ma mère!», pourtant si fréquent dans leur situation. La phrase de Véronique était seulement: «ma vie est à moi». Quand elle avait dit cela, elle avait tout dit. Et de plus en plus, il semblait que rien n’avait prise sur elle. Le sentiment d’échec qu’éprouvait Françoise était d’autant plus difficile à vivre qu’elle s’en voulait d’y prêter le flanc: l’important n’était-il pas d’essayer de comprendre ce que ressentait sa fille plutôt que ce qu’elle ressentait elle?

En ce jour de 1992 où elle atteint sa majorité, Véronique décida de quitter le squatt où elle avait passé les trois derniers mois et de rentrer chez ses parents. Elle avait dix-huit ans, on ne pourrait plus lui imposer les cours qu’elle aurait à sécher ni le psychologue à qui elle aurait à poser des lapins. Elle avait enfin l’âge de diriger sa vie. Et après cette parenthèse de quelques semaines, son jugement et son choix étaient faits: elle ne partageait au total pas grand chose avec ses co-locataires de hasard, elle allait arrêter la fumette, rentrer à la maison et reprendre une formation.

En ce jour de 1996 où Françoise vit sa fille avancer vers l’autel au bras de son père, passant devant l’assemblée déjà installée dans l’église, elle eut les yeux voilés mais c’était de bonheur et de fierté. Le père et la fille étaient superbes, même silhouette élancée, même élégance, jusqu’aux mêmes yeux gris qui faisaient dire à tous, initiés et non initiés, à quel point ils se ressemblaient: «elle a les yeux de son père, c’est stupéfiant». Le jeune marié accueillit sa promise et Françoise croisa les yeux de son mari quand il vint s’asseoir à la place qu’elle lui avait gardée en lui prenant la main, qu’elle avait tremblante. Elle savait ce que ses yeux disaient, elle savait que comme elle, il était bien décidé à profiter pleinement de cette journée que leur fille leur avait concédée et de toutes les promesses de la nouvelle vie qui s’offrait à leur famille à présent.

En ce jour de 2000 où fut votée la loi sur l’accès aux origines et envisagée la création du CNAOP, le Conseil National d’Accès aux Origines Personnelles, cette instance qui permettrait aux enfants nés sous X de remonter le temps, Véronique eut un instant l’impression que son cœur allait s’arrêter de battre. C’était donc possible. Elle décrocha le téléphone et appuya automatiquement sur la touche mémoire et le un, sans prendre le temps de se demander pourquoi – puis se dit qu’il le fallait : ses parents avaient certainement regardé le journal télévisé eux aussi, sa mère aurait besoin d’entendre sa voix, il fallait qu’elle lui parle. Pendant que se composait le numéro de la maison de son enfance, ses pensées se pressaient dans sa tête. Devrait-elle demander l’ouverture de son dossier et faire rechercher sa génitrice? Cela lui apprendrait-il quoi que ce soit sur elle-même et sur sa vie ? Devait-elle le faire pour son fils, si ce n’était pour elle? Quel intérêt? Cette femme qui lui avait donné le jour était une étrangère et le resterait, quoi qu’il arrive. A cet instant c’était à elle qu’elle pensait mais ce n’était pas à elle qu’elle avait envie de parler, c’était à la mère qui l’avait élevée... Pour ce qu’elle en savait ou pouvait imaginer, l’histoire de sa mère de naissance était simple : elle était jeune et seule; en 1974 la pilule n’était pas encore si facilement prescrite aux mineures et l’avortement encore illégal – y avait-il quoi que ce soit d’autre à savoir? Rien de plus, rien de plus, … – la vibration du téléphone à son oreille opérait comme un mantra…

«Bonsoir Maman», dit-elle très vite dès la sonnerie interrompue – pour éclater de rire aussitôt: elle avait parlé sans laisser à son père le temps de dire allo…



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