Attention, droits réservés

Creative Commons License
Les textes des Ateliers Ecritures Colombines mis à disposition sur ce blog par Nadine Fontaine sont régis par les termes de la licence Creative Commons. Leur citation n'est permise qu'assortie du lien indiquant leur origine.

vendredi 1 décembre 2017

Jeff

Il fait très chaud ce 14 juillet 1947 lorsque nait Jean-François Chaumont. Saint Nazaire est en ruines. Les rationnements alimentaires sont sévères. Souriant et enjôleur, son énergie, sa seule existence redonnent la joie de vivre à ses parents après les épreuves de la guerre. Son frère Michel nait deux ans plus tard.   

Jean-François apprend vite. Il raconte des histoires de korrigans à Michel. Il aime se déguiser en chevalier, en général des armées. Sa mère reboutonne le col du polo qui baille. Il a les cheveux coupés en brosse stricte. Ses yeux noirs n’empêchent pas le regard d’être clair, pénétrant. La voix est trop grave pour un gamin de son âge, voilée par un léger zozotement. 
Le jour de ses huit ans ses parents l’emmènent au défilé du 14 juillet pour la première fois. Ils sont heureux de ces festivités qu’ils peuvent savourer sans arrière goût de guerre dans Saint Nazaire qui renait. Les petites majorettes bleu blanc rouge, caparaçonnées de dorures ouvrent la marche du cortège sous les confettis. Au premier rang Jean-François est abasourdi. Puis arrive la fanfare, tambour major en tête, suivi des cuivres rutilants. Tonnerres d’applaudissements. Le petit Jean-François saute de joie sur place, trépigne, mêle ses cris au tohu-bohu ambiant. Il emboite le pas à l’orchestre en imitant le tambour major, celui qui fait le plus de bruit, celui qui mène la troupe, celui qui focalise son admiration. Après une moules-frites dans une guinguette du port Jean-François assiste à son premier spectacle pyrotechnique. Emporté par le bruit, les couleurs, les odeurs, c’est le plus beau jour de sa vie. Pendant plusieurs années Jean-François se demande pourquoi Saint Nazaire tire un feu d’artifice pour son anniversaire. 
Le 15 juillet 1955 au petit déjeuner il réclame un tambour et une veste rouge. Inscrit à l’école de musique il apprend le solfège, la chorale et la clarinette. Son père s’est opposé à la batterie.  


Au collège il travaille correctement sans gloire. Il est trop occupé à faire rire les copains pour avoir de bons résultats. Complice avec Michel pour les bêtises, il chipe des gâteaux, tire les sonnettes des voisins, attache un grelot à la queue du chien et fume des gauloises en cachette. Souvent insatisfait il est entêté, capricieux.   

Au lycée Jean-François, JF pour ses copains, continue le solfège et troque la clarinette pour la guitare. A l’affut de l’univers musical anglo-saxon il monte à Paris pour un concert des Beatles. Il hurle et trépigne avec les autres, emporté par la Beatlemania. Les lumières, l’odeur de transpiration, le son. Le son qui submerge tout sur son passage. Les riffs de basse, les claquements de la batterie résonnent jusque dans ses poumons. JF n’existe plus, il se noie dans l’orage des décibels, il devient sonorité, éther tonitruant. Les lacérations de pédale wa -wa vrillent son cerveau. Il côtoie le divin. Aucune ivresse, aucun orgasme ne lui a procuré un tel sentiment d’infini. 
En sortant du concert, la tête dans les étoiles, il se couche sur l’asphalte, il peut mourir maintenant. Avant de se relever il sait que le seul endroit où il peut atteindre ce nirvana païen à volonté c’est la scène. Au bistrot du lycée les longues jambes de JF barrent le chemin entre les tables. Le cendrier est plein, le verre presque vide. Il déplie sa carcasse, entraine le flipper dans une danse érotique qui capte les regards. Noirs les yeux, les pantalons, le pull, l’écharpe, les chaussures. Il passe sa main dans les boucles de jais de ses cheveux trop longs. L’œil provocateur suit les déplacements des filles qui essayent de l’approcher. Il en rigole avec ses copains. 
Dans le garage des parents de Paul, le batteur, ils répètent les tubes de leurs groupes préférés. Très vite JF découvre les Doors, Cream, Jimmy Hendricks. Il commence à écrire ses compositions. 

L’été, JF fait la manche sur la plage. Il se donne à fond à sa propre jouissance, il caresse sa guitare, joue de son corps comme d’un instrument. Ses feulements rauques font vibrer l’air d’été. Charismatique il accroche les badauds et ramasse un petit pécule chaque soir. Jeff perfectionne chaque jour son plaisir, essaye tout pour jouir toujours plus intensément. Les filles se succèdent. Michel et Paul en profitent aussi. 
Il choisit avec Flo son premier pantalon en cuir. Elle dessine le logo du groupe sur les T-shirts. Elle sait sa bière préférée. Elle seule connait Jean-François sans complaisance envers Jeff. C’est Jeff qui baise, qui boit. C’est Jean-François qui ne peut pas faire vibrer son public sans elle. Seule Flo sait qu’il ne peut pas s’endormir sans chaussettes. 

L’été 71 Jeff a 24 ans. Il est de plus en plus souvent reconnu dans la rue en France et en Angleterre. Il est 23 heures boulevard Saint Germain quand Flo lui secoue le bras, elle lui montre un type au bar. C’est Jim Morrison. Jeff n’en croit pas ses yeux, il l’accoste. L’Américain, visiblement éméché, l’envoie promener. 
Jeff fait tout à l’excès, boire, fumer, conduire. Inévitable. Le tonneau en DS se solde par un bras cassé et 13 points de suture. Paul s’est pris le pare brise. Pronostic vital engagé. Deux jours plus tard Jeff écoute la radio sur son lit d’hôpital. Brève d’info: Jim Morrison a été retrouvé mort dans son appartement parisien. Jeff a les larmes aux yeux.  

Show me the way to the next whisky bar 
Oh don’t ask why, oh don’t ask why 
I tell you, I tell you we must die   

Jeff chante, seul dans son lit, pour Jim, pour Paul. Il chante sur son rêve qui prend un goût de sang et de cendres. Secoué de sanglots, Jeff envisage qu’il ne jouera peut-être plus de guitare, que Paul ne tapera plus sur ses toms. Il est terrifié à l’idée de finir comme Jim, adulé, obèse, seul.   
A 40 ans Jeff est un personnage majeur de la scène pop-rock. En osmose avec sa musique sa vie est aussi distordue que ses riffs et les fumigènes sur écran géant. Démesure. Spectacle à lui tout seul. Il se goinfre de notoriété jusqu’à la nausée. 
Grace à Flo il se terre à Amorgos. Surprenant, il travaille. Il travaille beaucoup, compose, répète des nuits entières. Une vie en tranches: 
Ombre / Lumière 
Fureur / Silence 
Héroïne / Tzatziki 
Méditerranée / Van de tournée 
Paparazzi / Labradors 
Suffragette City / Flo 

Sa propre jouissance a davantage de valeur que l’argent qu’il gagne. Il peut tout acheter mais son essence est l’insatisfaction. Il aurait aimé savoir peindre. Si ses parents l’avaient emmené au Louvre au lieu du défilé qui sait? Il s’offre un Hokusai et deux Basquiat. 
Au bar du Négresco, sombre, Jeff dégage un érotisme lascif. Chaque apparition est une partition ciselée. Pantalon en cuir moulant, plateforme shoes bleu électrique, chemise noire ouverte sur un T-shirt blanc, il feint le naturel. Son timbre de voix, l’éclat d’une lourde bague qui glisse dans la cascade de cheveux noirs font le reste. Chacun attend qu’il dise un mot de cette voix si reconnaissable. 
Un soir à Los Angeles, le décor feutré la suite VIP du Hyatt l’exaspère. Les moulures rococo dégoulinent de rose poudré, de tons écœurants. Armé d’une bombe de peinture et d’une paire de ciseaux Jeff refait la déco version street art. 
Dépravation de toxico, génie, les avis divergent. Jeff s’en tape. Il téléphone à Michel, il veut voir sa nièce qui vient de naître. Il n’y a pas de place pour les enfants dans son univers de larsens dit Flo.   

Au fil des années, Jeff passe plus de temps à Amorgos avec Flo et leurs chiens. Seul Michel a le droit de venir. Les fêtes avec les amis, les bœufs, les bouffes ont lieu à Cannes. Là où les journalistes guettent la limousine. Il arrive la veille en bateau. 
Il sort parfois un nouvel album et fait quelques dates qui se vendent en 20 minutes. Ça ne l’ennuie pas, ça ne lui procure juste plus le même plaisir intense. Ça l’amuse. Ça le rassure. Il adore donner des interviews, se déguiser, provoquer encore. Il sait que c’est un jeu qu’il gagne toujours. Sa Fender bleue et or à ses pieds, le regard souligné d’eye-liner, l’œil est acéré, le verbe précis, un soupçon d’impatience. Il joue des codes en orfèvre. Le monde est pendu à ses lèvres dans l’attente d’un sourire ravageur ou du live du dernier morceau. 
Face caméra Jean-François n’existe pas, Jeff prend toute la place. Sur Hall of Fame c’est la main de Jeff. D’une certaine façon Jeff a volé la vie de Jean-François. Ils alternent les déguisements. Qui est l’autre? Il ne s’appartient pas. Il n’est qu’une image. La colère contre cette dualité le pousse à chanter encore. Jean-François ressent de la jouissance en manipulant Jeff le pantin. Les fans ne voient qu’une face. Pour cela Jean-François les déteste. Pour cela Jeff ne peut pas se passer de leur dévotion. 
Jeff sort des concerts épuisé, un marathon de deux heures pour satisfaire son public, amoureux inconnu dans un jeu de scène sciemment érotisé. Jean-François doit faire du sport régulièrement pour tenir.   

Le 31décembre 2008, Jeff participe à un concert à Nice. Date unique avec les Stones et ACDC. Ils s’éclatent sur scène en impros et reprises. Dans la maison de Cannes le bœuf continue à huis clos. La soirée est mémorable. Le Pouligny Montrachet coule à flot. Ils font un barbecue et tirent un feu d’artifices sur la plage.         

Dépêche AFP: 02 janvier 2009-19h07  Le monde de la musique est en deuil – Le bimoteur noir de Jeff Monty s’est abimé en Méditerranée. L’appareil a disparu des écrans radars – les débris n’ont pas été retrouvés.         

Brigitte 

Allex juillet 2017

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Vous avez aimé ce texte ?
Dites-le !