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mardi 10 février 2009

Tout là-bas là-bas

D’une certaine manière, elles ne se connaissent pas mais elles n’en forment pas moins un groupe; elles s’écrivent, tout au moins s’envoient des messages, parfois se téléphonent, en tout cas se soutiennent. Elles n’ont en commun que cette chose-là, qui les réunit, mais à ce moment-là, cette chose-là c’est toute leur vie et ça, seule l’une d’entre elles peut le comprendre. Et peu leur importe que pour le reste, qu’en dehors de ce «ça» qui les définit, elles ne se ressemblent pas forcément.
Il y a parmi elles des blondes et des brunes, des petites et des grandes, des grosses et des minces. Trente ans à peine pour l’une, près de cinquante pour l’autre, voire plus: une génération les sépare parfois mais pour elles, ça n’a pas d’importance. Parler de leur métier ne vous renseignera pas plus: infirmière, ou secrétaire, institutrice ou directrice d’école, chef d’entreprise, musicienne… tout est possible. Leurs goûts? C’est pareil. L’une préfère le thé au café tandis que pour l’autre, c’est le contraire. Et puis celle qui préfère le thé pratique un sport alors que l’autre fait de la broderie – à moins que ce ne soit l’inverse et au fait, laquelle des deux tient un blog? Peut-être que l’une d’elles fait tout cela à la fois, ou bien encore que c’en est une autre…
Peut-être aussi qu’une de ces femmes habite près de chez vous, à la ville ou à la campagne – ce qui ne veut pas dire que vous la connaissiez. Et même si vous la saluez à l’occasion, qui dit que vous savez son secret? Vous la voyez passer, vous apercevez un petit bout de sa vie, vous savez qu’elle a un mari – ou pas… parfois un enfant, plus rarement deux. Elle est… – comment dire? Elle est seulement… tellement comme tout le monde.
Ça fait des années qu’elle est comme tout le monde, qu’elle vit comme tout le monde, qu’elle encaisse des chagrins, des pertes, des deuils, des ruptures. Elle fait comme tout un chacun, elle se construit avec ça. Et comme tout le monde, elle a aussi de belles choses à son actif, elle le sait et ça la rend forte. Et il faut bien qu’elle soit forte. Heureusement qu’elle est forte.
Car ça fait un an, deux ans, trois ans… qu’elle est forte et plus forte que jamais et qu’elle sait qu’elle n’a pas le choix. Ça fait un an, deux ans, trois ans, qu’elle ne sait pas combien de temps encore elle devra tenir le coup mais qu’elle sait qu’elle tiendra. Parce qu’il le faut. Parce qu’au bout du chemin, tout là-bas, au bout de ces années d’attente, au bout de cette dépense d’énergie, au bout de ces chagrins, de ces deuils, de ces espoirs aussi, au bout d’un fil invisible qui depuis toujours relie hier à demain, aujourd’hui il y a un visage, il y a une respiration, il y a un enfant.

Entre elles, elles s’appellent les mamans d’enfants toulabalaba. Comme bien d’autres, elles ont fait des démarches, elles détiennent un agrément pour l’adoption, elles ont constitué un dossier – plusieurs, parfois. Mais elles, elles ont cette chose en plus, que leur envient celles qui ne l’ont pas – ou qui les terrifie, ça dépend : elles ont dans leur porte-cartes et sur leur ordinateur une photo, elles peuvent murmurer un prénom et lui associer un visage, elles ne savent ni le jour ni l’heure mais elles savent où grandit leur enfant, qui il est, qui s’occupe de lui. Et du jour où elles la voient cette photo, la photo de cet enfant-là, elles savent qu’elles sont maman, curieusement maman mais maman – maman d’une photo.
Parfois – souvent – elles reçoivent des nouvelles, d’autres photos et ça dure, ça dure, ça peut durer des mois, un an, deux ans. Et l’enfant toulabalaba a ses premières dents, voilà qu’il marche, qu’il grandit sur les photos et très vite il n’est plus un bébé, ni l’enfant du premier cliché. Bien souvent, quel que soit son âge, c’est un drôle d’enfant, il a l’air triste, ou pensif – comme s’il se demandait pourquoi… pourquoi elle tarde tant à venir, cette maman toulabalaba. Comme s’il savait qu’en regardant la photo, elle allait d’abord sourire, puis pleurer, sa maman promise, sa maman d’enfant toulabalaba. Comme s’il se posait les mêmes questions qu’elle : quand ce dossier va-t-il être étudié, quand obtiendrai-je le feu vert et pourquoi cela dure-t-il aussi longtemps, devrais-je téléphoner à nouveau pour avoir des nouvelles, pour accélérer les démarches, mais à qui, n’ai-je oublié aucune pièce du dossier, ne va-t-il surgir aucun obstacle, quel délai va-t-on encore m’opposer?
Tant de questions qui prennent toute la place, avec ce sentiment d’injustice qui les accompagne, tant elles voudraient l’avoir dans leur bras, l’enfant de la photo, l’enfant toulaba…
C’est de cela qu’elles parlent, entre elles, le soir, devant leur ordinateur, sur des listes de discussion, sur des sites dédiés, sur des blogs où elles enregistrent des commentaires, qu’elles signent de leur nom ou d’un pseudonyme – à mamans virtuelles, amies virtuelles... Elles disent où elles en sont, elles s’échangent des tuyaux, les plus avancées fournissent des explications aux autres, elles énumèrent: pré-dossier, gros dossier, légalisation, surlégalisation, entrée au Parquet, requête, audience, consentement éclairé, jugement, délai de non recours…; elles parlent des orphelinats, des pouponnières, des crèches, c’est selon; elles font des pronostics sur les dates de départ, elles saluent l’avancée des dossiers des unes et des autres, elles s’échangent les photos de leurs enfants vanille, caramel ou chocolat, bébé miel ou bébé marron, petit prince à la mèche blonde, Esméralda aux yeux de braise ou perle des Caraïbes; l’une d’elles fait des montages photographiques, les autres s’extasient, elles se congratulent, toutes se réjouissent quand enfin un enfant est arrivé, mille messages félicitent à nouveau la jeune maman – une maman qui souvent disparaît des écrans, au moins pour quelque temps, à présent qu’il y a chez elle un enfant qui n’arrive pas à s’endormir et qu’il faut consoler, à présent qu’elle peut user ses doigts autrement qu’en caressant un clavier.

Parfois d’autres questions émergent, qui ne relèvent pas des aspects pratiques. Une future maman qui va s’orienter vers un pays dans lequel on ne procède à l’apparentement que sur place et pas à distance, et pas sur photo, ou bien une postulante qui hésite encore entre plusieurs destinations, l’une ou l’autre – l’un ou l’autre à vrai dire car parfois, c’est d’un homme qu’il s’agit – évoque le sujet, interroge, d’une toute petite voix, en cherchant les mots pour ne pas blesser… puis trébuche sur une tournure de phrase, renonce, c’est trop dur. Et c’est seulement en face de son miroir que chacune d’elles se les pose, ces questions-là: toi, maman d’enfant toulaba, dis-moi, quelle maman seras-tu pour cet enfant-là quand il va sortir de la photo, cet enfant qu’on dit le tien mais que d’autres aident à grandir, cet enfant qui pour l’instant n’a de chair et de présence que de papier et de pixels, qui n’est indocile que d’être si loin, cet enfant que tu ne berces que par la pensée et qui n’en sait rien, ou pire, cet enfant à qui on a dit qu’il avait une maman, oui, mais quel genre de maman peut bien être une maman qui le laisse grandir sans elle – et cette maman c’est toi… Sauras-tu l’aimer, cet enfant quand il sera là, quand il bougera, quand il sortira de l’écran, quand il sera lui – et non plus l’enfant dont tu rêves en regardant tes photos?
Elles se les posent ces drôles de mamans, toutes ces questions, bien sûr qu’elles se les posent, mais elles n’ont pas les réponses, tout au moins pas toutes – ou bien elles ont des réponses, mais elles ne savent pas si ce sont les bonnes, ni même s’il en existe, de bonnes réponses, ou des mauvaises. Et comme leur vie n’est faite que de questions pour l’instant, et d’un enfant sur des photos, elles se disent que c’est avec ça qu’elles doivent tenir. Tenir. Pour leur enfant toulaba.
Tenir. Attendre.
Mais parfois, c’est dur.

Car elles espèrent beaucoup mais aussi, elles tremblent, les mamans d’enfants toulaba. Et elles ont des raisons de trembler. Et parfois l’une d'elles vient hurler sa peine sur son clavier et immédiatement son message éclabousse de larmes le visage de ses amies d’adoption, ses sœurs en attente, ses compagnes de galère, il crève l’écran des forums de discussion: mon bébé est mort, dit la maman. C’était un timoun, un enfant pauvre né des plus pauvres de ce pays pauvre, un enfant né après plusieurs autres, que ses parents de naissance avait essayé de sauver en le confiant à l’adoption quand la maman n’avait plus eu de lait, mais c’était trop tard, la procédure a duré trop longtemps. Un méchant virus, la malnutrition, le manque de soins… l’enfant de la photo s’est endormi pour toujours, la maman qui lui a donné la vie ne viendra plus le bercer pas plus qu’il ne rencontrera la maman qui l’attendait, il ne prendra pas l’avion, il n’a pas pu attendre, son destin lui a filé entre les doigts. Plusieurs milliers d’enfants vivront cette année, sans lui, l’aventure qui lui était promise, plusieurs centaines d’entre eux prendront cet avion-là, celui qu’il devait prendre. Et si loin tout là-bas, dans le pays d’atterrissage de l’avion qui aurait dû être le sien et qu’il ne connaîtra jamais, c’est mille personnes au moins qui lisent ce message et pleurent son décès, le décès d’un si petit enfant, qui habitait un pays si beau mais si misérable, un gamin dont l’horizon se limitait aux murs d’un orphelinat et qui ne savait pas pourquoi on le prenait en photo régulièrement. Un enfant chétif, au visage chocolat et au ventre ballonné, que pleure une maman qui ne l’a jamais tenu dans ses bras.

Janvier 2009

Geneviève Alméras


1 commentaire:

  1. J'avais déjà lu ce texte, quand il est sorti.
    Cette fois encore, j'ai pleuré.
    Et pensé à certains de ces enfants, pas arrivés.

    Les miens sont là.
    Je suis une des chanceuses "drôles de maman".

    Merci pour ce texte magnifique.

    IMA.

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