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lundi 24 mars 2025

Ricochets

Ce jour là, Jean arrive, comme toujours depuis début juillet, sur les bords de sa rivière, l’Ardèche. 
Pose son vélo, s’apprête à mettre son maillot de bain, mais ses sens lui disent immédiatement qu’il y a quelque chose qui cloche. 
Les oiseaux nombreux sont absents ou se taisent. Son regard quitte les saules, les grands peupliers, les gros rochers au milieu du courant, sur lesquels il aime faire des bonds. 
Car ce qui capte dans l’instant son attention, c’est un grand papillon jaune dans le ciel, que conduit sur l’autre rive du gourd, une fille, ravissante blonde. Elle paraît avoir son âge, ne l’a pas vu. Aussi, habilement, il déplace son vélo derrière des roseaux. 
En petite robe d’été, elle court sur les bords de l’eau, en la frappant de ses pieds nus. 
Jean suit le fil du cerf volant, et la secousse d’émotions est immédiate. 
Pour Jean, pas question de sortir des sacoches du vélo maillot de bain, serviette, tuba et masque de plongée. 
Le cours de l’Ardèche a changé! Un joli barrage féminin, complètement nouveau, le détourne! 
La truite qu’il aime tant caresser dans le courant, avant de la saisir, vient de muter. Alors, le braconnage va être mis sur la touche. 
Mais que fait là cette beauté? 
Maintenant, caché en arrêt derrière des roseaux, il la filme. 
L’actrice, c’est elle. La caméra, ce sont les yeux de Jean, connectés directement à son cœur qui, lui, fait boum! Boum! 
Pas besoin de demander à sa vedette de reprendre la scène, elle recommence, sans arrêts. 
Chaque prise est bonne, et rentre dans la boîte! 
Le montage avec les dialogues, il fera ça ce soir dans son lit. 
«Jean, lui dit sa mère. Depuis quelques jours, je ne vois plus de truites! Ça me fait soucis!  
–Tu es sûr que tout va bien? 
– Oui maman, ne t’inquiète pas. 
– Il faut simplement que je trouve un nouvel endroit, avec un peu de courant, où elles frayent tout à leur guise. 
– Bien mais attention à ne pas te faire remarquer!» 
Maintenant, le problème, c’est comment dire des choses à la belle, quand on est timide? 
Timide, il l’est! Mais son désir fait tomber l’obstacle. 
Il décide de lui écrire sur des galets plats. 
Hop! Hop! Hop! Des ricochets* feront la poste. 
Chaque galet sera un Caloptéryx éclatant*. Ces petites libellules bleues porteront ses messages sur l’autre rive. 
Le tout est de progresser dans l’art du ricochet, et surtout faire écrire son cœur. 
Bref, ce n’est pas gagné! 
Alors dès demain contacter l’ami François qui, lui, transforme d’un seul jet un caillou en hydroglisseur. 
Le lendemain, nos deux amis à l’écart du gourd s’emploient à collecter des projectiles ad hoc. 
Jean, pas très doué, progresse pourtant rapidement, et dans les deux domaines. 
Les mots essentiels sont écrits sur les pierres. 
Cette forme de correspondance, pas commune, le rend fier! 
Ça fera puzzle. Les filles sont des curieuses, ça devrait donc lui plaire. 
Alors il se lance. Avec plusieurs projectiles gravés: «Bonjour, moi c’est Jean!» sont postés, lorsque le cerf volant est absent. 
Un est arrivé. Grimpant dans un arbre, il s’en est assuré. 
Il peut resauter de rocher en rocher, en chantant chaque fois qu’il se pose, après avoir rebondi. 
Cela le ramène à son passé d’école primaire, où il jouait à la marelle avec les filles pour aller au ciel. 
Ici tout est parti d’un grand papillon. 
Fille il y a, galet aussi, alors vas-y mon gars! Ose, tu vas ferrer une belle fario*! 
S’en suivent sur galets plats «Je connais la rivière, les oiseaux, les truites», «Comment tu t’appelles?» 
Hélas, sans réponses, Jean ne voit plus que de gros cailloux, absolument pas adaptés à rebondir, mais plutôt à lui couler son projet. 
Sa ligne émotionnelle s’embrouille de plus en plus. Le temps lui paraît long. 
Soudain, un jour arrive dans le ciel sur les ailes du papillon, un «Coucou, ici Annie». 
Les gros cailloux redeviennent plats, et des mots doux sont gravés jusqu’à très tard le soir. 
Puis un «Bisous Annie!» qui passe le rend insomniaque. 
Sa mère y revient: 
«Jean, tes yeux me disent qu’ils ne sont plus chez nous. Es-tu sûr que tu ne me caches rien? 
– Pourquoi, ramènes-tu des cailloux? 
– C’est pour une truite. 
– Et tu écris à une truite, je ne pense qu’à toi!? 
– Oui Maman! Celle-là me résiste, et je veux qu’elle le sache!» 
Puis Jean saute sur son vélo, les galets doivent partir au courrier avant la fin de l’été. 
Son grand-père avec qui il pêchait, lui, le comprendrait sûrement! 
Même peut-être la Sainte Vierge à qui il demande dans l’année de faire en sorte qu’il devienne bon en anglais. Car des miracles, elle en a déjà fait. 
Mais cette anguille semble lui échapper. Heureusement, il y a François. Lui qui a une copine le requinque. 
Le mauvais coton qu’il filait s’estompe. Son sommeil revient. 
Un gros galet bien plat hérite de «Ton numéro de téléphone Annie? Juste ça STP». 
Fin août arrive, et là des «bisous, bisous» passent très souvent, mais sans réponse à sa demande. 
Tenace, il ose y croire encore. Mais reprend quand même masque et tuba pour aller discuter avec les truites. 
Du coup, sa mère achète plus de beurre, une bonne truite l’exige! 
On touche à la fin des vacances, le papillon jaune cerf-volant a disparu depuis plusieurs jours. 
Jean transpire comme une feuille de platane qui perd sa sève avant de tomber. 
Le voilà qui recommence à baguenauder le long de son Ardèche, quand François arrive. 
«Salut Jean, t’as eu des touches avec ta blonde? 
– Oui souvent passe un Coucou Annie, et des Bisous Annie! Mais pas de numéro de téléphone! 
– Elle joue avec toi, laisse tomber! 
– Non! Je l’ai vue ramasser tous les galets, et les emporter dans la grande maison que tu vois là-bas. 
– Alors j’y crois plus que jamais! 
– Bon, et bien continue. Si tu veux y croire! 
– A bientôt. Donne de tes nouvelles.» 
Là-dessus, François laisse Jean, qui vient chaque jour arpenter le cours d’eau sous les grands peupliers, espérant découvrir une trace d’Annie rien que pour lui. 
Soudain dans un saule, une petite toile jaune emmêlée, avec «Jean, mon cœur durant ces vacances a été pour Roger, un saisonnier des vergers voisins. 
Un galet, rentre avec moi à Lyon. 
Je t’embrasse, Annie.» 

Yves PACAUT - ALLEX (Drôme) le 1er nov. 2024 

Richochets* En 1688 Vauban invente le tir en ricochets. Les boulets sont tirés sous 1’angle faible afin qu’ils rebondissent sur une grande surface, et «balayent un maximum». 



Caloptéryx éclatant* Petites libellules bleues, habituées des cours d’eau.  


La fario* est une truite de rivières.

dimanche 23 mars 2025

Rencontre

En cet après-midi doux d’octobre, Henri s’enfonce dans la forêt par un large chemin bordé de hêtres majestueux et colorés. Il se sent en forme et marche d’un pas souple et calme, s’appuyant sur ses deux bâtons sculptés, héritage de son père. Son père qui lui a révélé, avant de mourir à l’âge de 102 ans, un secret de famille bien gardé depuis des décennies. 
Ses jumelles à portée de main, Henri marche et observe la nature de tous côtés, s’arrêtant parfois, attentif au moindre bruit ou mouvement furtif dans la végétation. Il goûte les baies sauvages comme quand il était enfant. Une douceur envahit peu à peu son corps et son esprit. 
A mesure qu’il avance, le chemin rétrécit pour devenir un sentier menant à une petite clairière. Et là, Henri aperçoit un affût en branchages contre un arbre. Curieux, il s’approche et découvre de dos un jeune homme, caché, en train de regarder les alentours à la longue vue et prendre des photos. Henri s’apprête à rebrousser chemin le plus discrètement possible quand le gars se retourne, la mine contrariée. «Oh pardon! Je ne voulais pas vous déranger, je m’en vais!» chuchote Henri. Le jeune acquiesce de la tête et retourne à ses occupations. 
Henri reprend le sentier en sens inverse. Le soleil descend peu à peu, il est temps de rentrer, la nuit va bientôt tomber. Le hameau du Châtelet est encore loin, son hôtesse va s’inquiéter. 
Sur le chemin du retour, il songe à cette rencontre. «Reverrai-je ce garçon? Il doit avoir une vingtaine d’années mais semble déjà être un connaisseur, vu le matériel que j’ai aperçu dans la cabane. Il pourrait me renseigner sur la faune locale…» Il sourit à l’évocation de sa passion des animaux sauvages, née dans ses Vosges natales quand il était gamin. «Et puis, s’il est de la région, il pourrait peut-être m’aider dans mon enquête?» 
Le lendemain, il retourne dans la clairière, impatient de revoir le jeune. Et ainsi, plusieurs jours de suite. Sans succès. Un matin, enfin, alors qu’il commençait à se décourager, il le rencontre sur le sentier avec tout son attirail. 
- Bonjour jeune homme, je vous fais mes excuses pour l’autre fois… 
- Oh vous ne pouviez pas savoir… 
- Je m’intéresse moi aussi à la faune, surtout aux oiseaux… 
- Venez avec moi si vous voulez, mais pas de bruit! 
C’est ainsi qu’Henri passe plusieurs heures, immobile et silencieux, dans une cabane à guetter les animaux en compagnie d’un jeune inconnu. 
En revenant de la clairière, ils échangent quelques mots. 
- Je m’appelle Henri Dubois et compte passer quelques temps dans la Drôme. C’est une belle région que je ne connaissais pas. 
- Et moi, je suis Julien Leroy, je travaille avec mes parents à la ferme, en sortant de la forêt. 
Julien n’est pas très bavard et Henri craint de l’effaroucher en parlant trop. Ils marchent tous deux, plongés dans leurs pensées. Henri se sent étrangement apaisé en présence de Julien. 
Les jours se succèdent, les rencontres sont devenues régulières. Henri aime ces moments de silence complice, suivis peu à peu par des discussions passionnées sur la nature. Julien se révèle au fil du temps moins taiseux qu’Henri l’avait pensé et semble apprécier lui aussi cette sympathie naissante. Cependant, Henri se demande quand il osera lui parler de la raison véritable de sa présence. Il a tenté plusieurs fois mais a renoncé au dernier moment «C’est encore trop tôt…» Ils finissent par se tutoyer et se faire quelques confidences. 
- Tu sais Julien que je pourrais être ton grand-père? J’ai 79 ans! 
- Ça tombe bien, je n’ai pas connu mon grand-père, il est mort avant ma naissance! 
- Ta famille est d’ici? 
- Oui, depuis plusieurs générations. 
Henri hésite un moment puis se lance, la voix tremblante. 
- Julien, je vais te confier un secret. Je suis venu dans ce village pour une raison bien précise : ma mère était de la région mais je ne l’ai su qu’après sa mort car elle avait coupé tout contact avec ses origines. Seul mon père était au courant. Et ce n’était pas mon père biologique. Il avait épousé ma mère alors qu’elle était enceinte et m’avait reconnu et élevé comme son fils. C’est par lui que j’ai appris tout cela il y a quelques années. J’ai mis longtemps à me décider à venir… Mais je suis vieux maintenant et j’aimerais savoir avant de mourir… Tu comprends? 
Julien reste un moment silencieux puis demande: 
- Ta mère s’appelait comment? 
- Marie Chauvin. 
- Il y avait effectivement des Chauvin ici, mais ils étaient un peu sauvages et ne parlaient à personne…Les derniers descendants sont morts maintenant. Ton histoire m’intrigue, si tu es d’accord, je vais me renseigner, mine de rien! 
Henri, inquiet tout à coup, essaie de modérer Julien: 
- Je ne veux pas te créer des ennuis, Julien. Je suis né en 1945 et tu sais certainement qu’en 1944, il s’est passé des évènements tragiques au moment de la Libération. Si ma mère s’est enfuie, c’est qu’elle a vécu quelque chose de traumatisant. Elle a peut-être été violée, par qui, je ne sais pas… Si tu te mets à poser des questions sur cette période trouble, je crains que certaines personnes deviennent hostiles. Je pourrais peut-être rencontrer tes parents dans un premier temps? Tu leur as parlé de moi? 
- Un peu, mais tu sais, on ne discute pas beaucoup chez nous, ils sont écrasés par le travail et les soucis! 
- J’insiste, je pense qu’il serait plus sage que je parle d’abord à tes parents, ensuite on verra… 
- Comme tu veux, répond Julien, déçu par les réticences du vieil homme. 
Quelques jours après, Henri est invité à la ferme de Julien qui l’avertit de la méfiance de la famille à son égard. En effet, l’accueil est froid et un silence lourd suit l’exposé d’Henri sur les raisons de sa présence. Puis le père le met en garde contre le danger de réveiller les vieilles histoires. Henri a l’intuition qu’il connait la vérité mais n’ose insister devant la menace à peine voilée. Un fois rentré au gîte, il décide d’abandonner son enquête dont les conséquences pourraient être fâcheuses. 
Le lendemain, Henri et Julien se rencontrent. Henri dissuade Julien de continuer ses investigations. 
- Je ne veux pas créer des problèmes entre toi et tes parents! Tant pis pour mes origines! Je regrette de t’avoir parlé de tout ça! 
- Trop tard, je me suis disputé avec mon père hier soir. Son attitude butée et hostile m’a choqué. De toute façon, ça devait arriver, il est invivable! Je restais surtout pour ma mère. Je l’ai menacé de partir s’il ne parlait pas. Et je suis sûr qu’il est au courant de quelque chose. Dans un petit village, tout se sait! 
Henri, désespéré de la tournure prise par les évènements, sent ses forces le quitter, son esprit se brouiller. Comme il a été naïf! 
- Ne te décourage pas, mon père a accepté une nouvelle rencontre ce soir ! lui lance fièrement Julien, avec l’assurance de ses 20 ans. 
La journée est une torture pour Henri qui se rend au rendez-vous, pas très rassuré. L’accueil est aussi froid que la première fois. Henri ne peut s’empêcher de frémir devant le visage dur et les yeux soupçonneux du père. La mère se tient en retrait, silencieuse. Sur la table est ouvert un vieil album de photos. Le père pointe du doigt le portrait d’un homme d’une trentaine d’années, à la belle prestance, pris vraisemblablement chez un photographe il y a longtemps. La ressemblance avec sa propre mère et avec lui même quand il était jeune saute aux yeux d’Henri. Fébrile, il attend la suite. Le père ouvre enfin la bouche: 
- Mon grand-père Jacques et Marie Chauvin se sont fréquentés en cachette. Quand elle est tombée enceinte, les parents de Jacques avaient d’autres projets pour lui et se sont opposés à leur mariage. Elle est partie et n’a plus donné signe de vie. Jacques est resté et a épousé Élise, comme ses parents le voulaient. Voilà, maintenant, vous savez. Alors, vous allez partir, nous laisser tranquilles et ne parler de cette histoire à personne! 
Henri a du mal à réaliser. Quel signe du destin d’être tombé sur Julien! Il bredouille: 
- Je cherchais juste à savoir qui était mon père et pourquoi ma mère n’a jamais rien dit. Je ne voulais pas vous importuner! 
Il remarque alors que l’attitude du père s’est légèrement radoucie et comprend dans un éclair sa crainte: Il s’imagine que je veux une part de l’héritage, j’en suis sûr! 
- Je ne veux pas d’argent, je suis seul, sans enfant, je n’ai besoin de rien, ne vous inquiétez pas! Mais je suis tellement heureux d’avoir rencontré Julien, mon petit-neveu! 

Gislhaine

samedi 22 mars 2025

Le portrait

Viviane, la cinquantaine, était veuve depuis 19 ans. Elle était aussi mère de famille et enseignante. 
Ses enfants avaient grandi. Elle pensait qu’elle avait terminé son job de mère. Ils n’avaient pas trop souffert de l’absence de leur père, parti trop tôt. Elle avait appris le même jour sa grossesse et la mort de son mari. La vitesse d’un autre avait eu raison de sa vie à lui. Seule l’aînée avait des souvenirs de son papa, l’autre avait poussé avec seulement quelques traces et son empreinte. Personne n’avait oublié sa voix car elle avait conservé précieusement l’enregistrement du message du répondeur. Elle avait aussi développé une forme d’hypermnésie pour ne rien oublier de leur vie après avoir fait l’expérience physique de l’absence. 
Il existait une vraie complicité entre elle et ses enfants. Elle leur avait consacré beaucoup de temps. Ils avaient beaucoup échangé. Elle leur racontait ses lectures, ils l’interrogeaient sur son enfance ou sur la vie et ils allaient au cinéma ensemble. Elle était mère avant tout. 
Le nid avait pourtant commencé à se vider. Ce soir-là, elle était seule au salon. Le trio était maintenant principalement un duo et l’ado qui restait s’isolait souvent dans sa chambre, dès la fin du repas. Viviane s’installait là pour travailler ou s’abrutir devant une série, rarement pour lire. Elle réservait cette activité au confort plus douillet de sa chambre. Elle aimait lire, beaucoup. Sa bibliothèque était comme sa biographie pour qui savait déchiffrer les indices entre les titres. Les romans disaient ses rêves et ses expériences, les essais racontaient son travail et sa vie personnelle. Elle avait toujours cherché des solutions dans les livres, mais elle n’avait pas encore trouvé celui qui expliquerait les adolescences difficiles. Elle considérait pourtant la lecture comme une panacée et la bibliothérapie comme une médecine douce efficace. 
Quelques mots à peine avaient été échangés ce soir-là. Quelques banalités sur les repas, ceux du jour et ceux du lendemain et sur les horaires. Elle attribuait la pauvreté de leurs conversations à l’adolescence de l’un et la ménopause de l’autre. Le décalage des horloges biologiques pouvait conduire au silence, à la méfiance, à l’incompréhension. 
Viviane poussa la porte de sa chambre, soulagée à l’idée de se coucher enfin tôt et ravie par la perspective d’ouvrir un bon roman sur sa liseuse. Elle entra sans allumer et ouvrit son lit. Elle s’allongea. Lorsque sa joue toucha l’oreiller, une sensation étrange la fit sursauter. Elle alluma et trouva une enveloppe qui lui était adressée. C’était donc ça, la sensation étrange. Elle décacheta la missive et découvrit un portrait. 
Elle le contempla. Il ne pouvait avoir été déposé que par Leslie qui dormait encore sous son toit, mais dans quel but? Sous le portrait, un nom et une profession étaient suivis de trois dates entre parenthèses: James Barry, médecin (1789/1799-1865). Elle se concentra sur l’observation du portrait pour calmer ses interrogations. Elle parvenait souvent à s’apaiser en se focalisant sur des perceptions sensorielles. Elle voyait un homme, plutôt jeune et assez frêle, un aristocrate, sans doute. Un foulard noir enveloppait son cou et complétait le reste de sa tenue simple mais élégante: une chemise blanche et une veste noire. Elle avait réussi, une fois de plus, à calmer le tumulte de son esprit en se concentrant sur ses perceptions visuelles. Ne pas comprendre était insupportable pour elle. 
Elle ne pouvait espérer trouver le sommeil sans une explication cohérente. Réveiller Leslie n’était pas une option, elle devait d’abord en savoir plus. Elle se leva, se rendit au salon, s’assit devant son bureau, ouvrit son ordinateur et effectua rapidement quelques recherches. Elle trouva plusieurs James Barry, mais un seul pouvait correspondre au portrait. Un médecin dont le secret avait été révélé 100 ans après sa mort. Elle atterrit sur une page Wikipédia en un clic. La première chose qu’elle découvrit concernait sa véritable identité, il s’agissait en réalité de James Miranda Stuart Barry. Elle ne savait pas ce qu’elle devait chercher mais elle apprit que la vie de cet homme avait été exceptionnelle. Il avait réussi à tromper tout le monde pendant toute sa vie d’adulte et si ses dernières volontés avaient été respectées, personne ne parlerait plus de lui. 
Le cerveau de Viviane bouillonnait et elle fut soudain terrorisée. Elle étouffa un sanglot, le souffle court. Elle ne parvenait pas à déterminer si ses larmes exprimaient de la tristesse ou de la rage, mais elle savait que ses pleurs ne lui apporteraient aucune solution. Elle voulait comprendre pourquoi Leslie ne lui parlait pas. Les conversations avaient été remplacées par ses nouvelles spécialités: semer des indices et prononcer des phrases énigmatiques. Ses difficultés à communiquer étaient-elles un simple signe de l’adolescence? 
Elle connaissait assez bien les ados et leurs préoccupations grâce à son métier d’enseignante. Ils pensaient plus à leur image sur les réseaux qu’à leur avenir et certains étaient même convaincus de pouvoir faire l’impasse sur toute forme d’étude en se filmant en train d’ouvrir des colis et de pousser des cris d’extase. Elle avait toujours pensé que la culture de ses enfants leur avait évité de tomber dans ce piège. Elle les avait emmenés au cinéma, elle avait visité des expositions avec eux, découvert des villes et leurs musées: les capitales d’Europe, les grandes villes de France. Elle était convaincue que les souvenirs étaient plus précis associés aux mouvements, au goût et aux odeurs, alors elle avait utilisé la mémoire musculaire pour que ses enfants se souviennent et enrichissent leur culture pas à pas. 
Elle apaisa ses craintes en se persuadant qu’elles étaient infondées. Elle pensait qu’aucun ado n’utilisait aujourd’hui les tableaux pour faire passer des messages. Ils communiquaient par smartphone. Un SMS était pour eux beaucoup plus efficace. Son imagination l’avait emportée trop loin de la réalité. 
Elle reprit le portrait et retourna la feuille à la recherche d’un indice supplémentaire. Il avait été imprimé au format A4, certainement à la maison, elle espérait que le verso cacherait une explication. Mais Leslie ne communiquait pas plus par écrit, sauf, en cas d’urgence, par des SMS sibyllins. Contre toute attente, elle découvrit quelques mots griffonnés au stylo. «Maman, je suis comme lui.» Elle ferma les yeux avant de relire. Sa gorge se serra. Le message était bref: «Maman, je suis comme lui.» Pas de signature. Comment cinq petits mots pouvaient-ils être si mystérieux? Elle n’en savait pas plus qu’avant. Il fallait maintenant qu’elle joue au jeu des ressemblances. Quels points communs pouvait-il y avoir entre le portrait et son ado? Les cheveux, peut-être: courts, bouclés. Le foulard? Leslie n’en portait jamais. L’air absent? même pas. L’expression indéchiffrable? pourquoi pas. Elle avait toujours eu du mal à déchiffrer les émotions de Leslie alors qu’elle était plutôt douée pour l’empathie. 
Elle s’enfonça dans sa chaise, devant l’ordinateur. Elle n’avait pas fermé Wikipédia. La vie et la personnalité de James Barry s’étalaient sur son écran. Quatre titres structuraient la biographie: jeunesse, formation, carrière, retraite et mort. Comme si une vie pouvait se résumer à ces quatre étapes. Elle décida de chercher dans le texte plutôt que sur l’image. Certains mots s’imprimaient dans son cerveau en ébullition: mystérieux, mythes et spéculations. Ils n’étaient pas de nature à lui donner une explication rationnelle, mais ils collaient parfaitement à la situation. Elle ne pouvait que spéculer. Elle décida de se focaliser d’abord sur le paragraphe consacré à la carrière de Barry. À 19 ans, on peut chercher sa voie et son orientation. James était chirurgien. Peut-être que Leslie voulait faire médecine mais n’osait pas le dire. Viviane n’aurait sans doute pas pu retenir une remarque sur le monde réel: «Être médecin et avoir une aversion pour les sciences et le corps, mais à quoi tu penses?» Une mère ne devait-elle pas protéger ses enfants et les mettre en garde? Elle n’aurait pas été aussi brutale. Elle savait se montrer diplomate, mais elle aurait parlé. Leslie craignait certainement ce type de réaction, mais utiliser des messages codés pour évoquer son avenir professionnel était un peu disproportionné. 
Elle fit tourner le variateur et l’intensité de la lumière diminua. Elle pourrait mieux se concentrer si son regard vagabond ne percevait pas chacun des objets qu’elle avait disposés dans la pièce. Si elle avait pu, elle aurait éteint. Pas de lumière, pas de question, pas d’inquiétude. Comme si l’obscurité pouvait tout résoudre. Mais elle avait besoin d’y voir un peu pour comprendre. Elle sentait qu’elle évitait de s’intéresser aux détails plus dérangeants dont la signification, appliquée à Leslie, la terrorisait. James avait changé plusieurs fois d’identité. Il avait menti sur son âge. Cela expliquait la présence des trois dates sous le portrait. 
Elle se répétait en boucle la petite phrase manuscrite. «Maman, je suis comme lui.» Elle énumérait toutes les raisons de lui répondre «Non, tu n’es pas comme lui». Un jeune homme du XIXe siècle n’a rien à voir avec une ado du XXIe siècle. James Barry n’était pas connecté. James Barry avait dû se plier aux codes de l’Angleterre victorienne et avait pourtant choisi de changer d’identité. Il était né Bulkley. Une hypothèse traversa soudain son esprit: et si le nom du père était le problème? Est-ce que (ou: et si…) Leslie voulait s’en séparer? Elle sentit son pouls s’accélérer à cette idée. Après tout, ce n’était pas si simple de porter le patronyme d’un mort qu’on n’a pas connu. Le père de James avait fait de la prison, cela pouvait être une bonne raison de vouloir s’en émanciper. Le mari de Viviane, quant à lui, n’avait rien à se reprocher, que peut-on reprocher à un mort enterré depuis dix-neuf ans? 
Elle pensa aux conséquences du changement de patronyme. Elle n’aurait plus le même que Leslie. Le lien de filiation serait donc dissimulé au monde. Que resterait-il de leur famille? Elle tenta de prendre une grande inspiration et fut prise de vertiges. C’était comme si son mari allait mourir à nouveau. Comme si sa famille allait éclater. Elle serra les dents pour ne pas hurler. Elle aurait tout perdu si cela arrivait. Elle avait survécu à son deuil pour ses enfants. Ils lui avaient redonné la vie. Elle voulait qu’ils vivent à leur tour, qu’ils s’épanouissent et qu’ils soient heureux. 
Pourquoi changer de nom? Quel pouvoir cela donnait-il à ceux qui le faisaient? Ne prenaient-ils pas la place de leurs parents, au moins de manière symbolique? Le patronyme est transmis, le prénom est donné. Si on change, on arrête la chaîne, on coupe un lien. 
L’heure avançait, la maison était silencieuse. Elle n’entendait plus le lit grincer. Tout le monde devait dormir, même le chat, mais elle ne dormait pas. Elle se leva en silence, retourna dans sa chambre et s’assit au bord du lit. Rien sur la taie d’oreiller. Elle s’allongea, éteignit la lumière, ferma les yeux. Son cerveau se remit en marche. La biographie de James Barry défilait derrière ses paupières fermées comme sur un écran. Parfois, un détail du portrait lui apparaissait, parfois, un mot surgissait au premier plan. Elle refusait d’accepter ce qu’elle avait déduit. Elle s’assit dans son lit, alluma, regarda l’heure sur son réveil: 23h30. «Maman, je suis comme lui.» La petite phrase ne la quittait plus. Elle voulait demander: «Comment, tu es comme lui?» Elle réfléchit. À quelle heure devait-elle se lever le lendemain? Pouvait-elle aller frapper à la porte de Leslie? Elle se remit debout, parcourut en silence les quelques mètres qui la séparaient de la chambre et s’immobilisa devant la porte, prit une inspiration. Elle allait frapper quand elle se ravisa et colla son oreille contre le parement. Tout était silencieux. Elle crut percevoir une respiration régulière à travers l’âme creuse de la porte, mais peut-être était-ce le fruit de son imagination. Le couloir n’était éclairé que par un rayon de lumière qui venait de sa chambre à elle. Si elle frappait, elle allait provoquer la panique. Un réveil à cette heure ne pouvait qu’annoncer une catastrophe. Elle avait besoin de savoir. Elle ne supportait pas l’incertitude. 
Elle se dirigea vers son bureau. Retour à la case départ. Elle eut l’idée d’ utiliser la cohérence cardiaque pour prendre une décision éclairée : réveiller sa fille au risque de la terroriser ou se débrouiller seule pour comprendre. Elle cala le rythme de sa respiration sur celui de la vidéo qu’elle venait de lancer. Fixa le centre du cercle dont le diamètre augmentait lentement avant de se réduire. Main sur le ventre pour sentir son abdomen se gonfler, elle se concentra sur sa seule respiration pendant une minute. Elle entendait la voix de sa fille lui murmurer: «Maman, je suis comme lui.» Elle n’avait pas réussi à ne penser à RIEN, échec de la pleine conscience. Elle allait se débrouiller seule pour comprendre. La ressemblance devait être réelle si sa fille se sentait comme le jeune homme. Elle rouvrit Wikipédia et focalisa toute son attention sur les mots qu’elle n’avait pas voulu voir la première fois: «considérée comme» «connu» et «en tant que». L’étrange accord des participes passés dans tout le texte n’était pas le signe de l’inculture des internautes, il avait un sens. Elle savait. Elle relut la clé du mystère très lentement: «Barry est considérée comme la première femme médecin britannique, il est connu en tant qu’homme et a vécu sa vie d’adulte en tant que tel.» C’est de genre que Leslie lui parle à travers ce portrait, elle veut être un homme, elle est comme Miranda Bulkley. 

FAA – novembre 2024

lundi 8 janvier 2024

Balade contemplative

Un chemin qui descend vers une large clairière. Tels les pionniers se dirigeant vers l’ouest, dans un pré assez vaste pour les accueillir, de jeunes scouts ont dressé leurs tentes pour quelques jours de plein air et d’aventure. 

J’ai traversé le pré jusqu’au petit ruisseau qui file doucement sur son lit de cailloux. La nature peu à peu enveloppe le marcheur et bientôt le feuillage des arbres arrête le regard et des troncs élancés posent les limites de perspectives chahutées. Une architecture se dessine et se déploie dans une quiétude végétale enchanteresse… c’est la forêt de Sherwood ou bien celle de Merlin. 
Entre le monde réel et imaginaire la frontière s’efface. 


J’ai gravi quelques marches moussues pour gagner le petit chemin en dos d’âne qui monte jusqu’à la route nationale et je me suis arrêté. A mes pieds un petit mulot sur le dos étendu laisse quelques mouches voleter au dessus de son ventre blanc. 

C’est la vie qui s’en va, c’est la vie qui continue. C’est la nature qui respire! 

En contrebas du chemin la fontaine de pierre inspire les légendes, celle d’une fée ou bien celle d’un preux chevalier. 
L’histoire est ancienne et s’est perdue dans la nuit froide des siècles oubliés. 

Aujourd’hui le vent fait frémir la voûte végétale qui surplombe le lieu. Une odeur de terre et de pourriture monte du sol que recouvrent par endroit les feuilles mortes des châtaigniers. Les cycles de vie se succèdent. 

Au loin, du côté du pré, quelques cris et quelques rires se font entendre. C’est le jeu de ballon que se dispute les garçons du campement. Pareil à l’entomologiste avec les insectes, je les observe de loin en prenant garde à ce qu’ils ne me voient pas. 

Le ballon monte dans les airs puis retombe et de nouveau remonte tandis que les cris des garçons reprennent. 

Mais le jeu s’arrête. La scène se fige. Le ballon a roulé de mon côté jusqu’à mes pieds. J’hésite quelques secondes, le ramasse et d’un geste large du bras j’entre de nouveau dans le jeu de la vie. 



Jean-Paul - Lanvaux, juillet 2023

samedi 6 janvier 2024

La dame blanche

Je me souviens qu’iI faisait chaud. C’était la première fois que je quittais le giron maternel. J’avais 16 ans. Mes parents m’avaient envoyé passer l’été chez mes cousins pour les aider à préparer leur déménagement prévu en septembre. Toute la famille quittait Toulouse pour Lyon où mon oncle travaillerait désormais. Nous étions en 1929, au mois d’août. Nous commencions nos journées de bonne heure avant que la chaleur ne soit trop accablante. Jusqu’à midi, nous faisions le tri des livres et des objets que la famille souhaitait conserver. Je faisais des piles que ma cousine empaquetait soigneusement. C’était laborieux, mais nous étions joyeux et heureux à la perspective de cette nouvelle vie. La famille serait de nouveau réunie. Mon père et ses frères et sœurs étaient très proches. 

Nous avions pris l’habitude, Gabrielle ma cousine et moi, de nous promener sur les bords de la Garonne après 17 heures, lorsque la chaleur était un peu tombée. Près de l’eau, il faisait plus frais et puis pour s’y rendre, il nous fallait traverser une partie de la ville. C’était une belle promenade. Je prenais toujours avec moi mon appareil photo car depuis quelques mois il m’était indispensable. 

Ce jour-là donc, alors que nous passions par le jardin des plantes, je remarquai une femme et son enfant. Un homme les prenait en photo, probablement son mari et le père de l’enfant. Je fus tout de suite saisi par la grâce et la délicatesse de sa silhouette, son élégance, sa robe blanche et sa capeline légèrement rabattue sur les yeux et puis l’enfant, une petite fille, son chapeau et ses socquettes blanches de rigueur. Elle était assise au bord de sa poussette avec un air facétieux. Je m’approchai discrètement et j’appuyai sur le déclencheur. L’homme fut si surpris qu’il se retourna, furieux. Du haut de mes 16 ans, j’eus un mal fou à lui faire admettre que je n’avais pu résister au charme de sa «famille», qu’il n’y avait aucune malice et qu’il ne devait y voir que la maladresse d’un jeune photographe. 

Ce que je ne pus lui dire, c’était la mélancolie que j’avais vue sur ce visage, la ressemblance saisissante avec celui de ma propre mère. C’était le désordre et l’émotion que tout cela avait suscités. 
Je ne les ai jamais revues mais j’ai conservé la photo. J’ose espérer qu’elles ont toutes deux survécu aux sombres années à venir. 

Evelyne

jeudi 4 janvier 2024

Quid


Un jour, bien après le décès de ma mère, je décide d’ouvrir ce que nous appelons, mes frères et moi, la grande valise noire qu‘à leur demande, je conserve dans mon grenier. Nous y avons stocké les photos de famille. Il me semble qu’il est temps, que je vais pouvoir me plonger sans trop d’émotions dans la tonne de photos qu’elle renferme. Grâce au premier tri que nous avions fait, j’attaque directement la pile annotée «année 1950/1960» mais que nous aurions pu appeler «tout sur ma mère». 

Effectivement, la voici chemise à carreaux et pantalon moulant, triomphante sur un scooter flambant neuf, les cheveux au vent. En fuseau noir et blouson militaire à col de fourrure, probablement emprunté à mon père, chaussures de montagne et lunettes de soleil, tirant avec nonchalance mon frère et moi assis sur une luge, assortis dans la même combinaison à capuchon. En bikini, sur la plage, les cheveux relevés, posant debout, une jambe légèrement devant l’autre. 

Rochefort, l’Allemagne, l’Algérie, tout un programme. 

A chaque situation et chaque pays, sa tenue. A chaque photo, sa pause et sa petite mise en scène. Seule ou avec nous, rarement avec mon père qui de toute évidence prenait les photos. Ce qui me saute aux yeux aujourd’hui c’est ce soin qu’elle prenait à prendre la pose, le regard tendu vers l’objectif, tout sourire, le ventre rentré et le dos bien droit, à l’image de ces stars de cinéma dont, jeune, elle collectionnait les photos. Dans cette histoire, mon frère et moi jouions le rôle d’accessoires dans une mise en valeur de la mère idéalisée et merveilleuse. 

Une photo arrête mon attention, la voici au volant d’une 4CV à l’arrêt, la porte ouverte, dans une pose dont, une fois encore, elle seule a le secret. Jupe légèrement relevée sur les jambes, chaussures à talon, chemisier moulant et sourire racoleur. Je me dis, tiens mes parents avaient une 4CV ? Je découvre la deuxième photo, cette fois, elle est assise sur un plaid dans la même tenue, dégustant une boule de glace d’une façon extrêmement suggestive, la voiture est en arrière-plan, « déjeuner sur l’herbe en 4CV » ? Troisième photo : un homme tout sourire devant la 4CV. Il est grand, il est beau, il est blond. Ce qui est certain, c’est que cet homme n’est pas mon père. 

Evelyne

mardi 26 décembre 2023

Une annonce

Cette photo prise par Elliott Erwitt me bouleverse. 
Plus exactement, le texte que je lis, m’agresse, 

«J’achète Les croutes DE PAIN» 

Mais je ne veux pas subir ce tremblement de terre. 
Je recule. 
Je m'efforce d’analyser cette photo, de mettre en sourdine mes émotions. 
Je suis devant un objet esthétique. 


Sur un fond très sombre, sur un cadre en bois noir, comme une annonce écrite à la main, sur une ardoise, le texte que j'ai indiqué, centré sur cinq lignes. Je relis à voix basse, lentement, j’en respecte la typographie 

J'achète 
Les 
Croutes 
DE 
 PAIN 

Et pan, toi qui visites les musées, qui apprécies les créations artistiques, que réponds-tu à cela? 

Rien, je ne dis rien. Cela remue dans mon estomac qui se gonfle tandis que mes yeux embrassent l'ensemble de l’image. 

Sous ce texte, un panier en osier de couleur sombre. Se détache en contraste, plus clair, une sorte de passoire plate en aluminium. Des morceaux de pain rassis, un bout de bois. Tout est criant de réalisme. 

J’admire le talent de l’artiste. 

Mais ce qui remue en moi déferle dans la vision de tous ces mendiants que j'ai pu croiser tout au long de ma vie. A certains, je glisse quelques pièces, à d'autres, je détourne la tête. Quelle que soit l'attitude, elle relève du même sentiment de honte et d'impuissance: «Désolée, je suis vraiment désolée, je ne peux rien faire de plus». Devant cette photo, ce qui surgit, c'est l'injustice du monde, ce cri accusateur: «J'achète les croûtes de pain.». Et pourquoi dois-je m’en contenter, en dormant sur le bord d'un trottoir sale, tandis que d'autres baignent dans l'opulence? 

Un souvenir de ma première enfance arrive, comme pour me permettre de sortir de la suffocation présente, insoutenable. Au coin d'une rue trépidante, j'ai glissé dans la paume d'un mendiant loqueteux toutes les pièces que je possédais, tout mon trésor. 
Ma mère a surgi à ce moment et m'a réprimandée aussitôt: 
- Et que feras-tu si un autre mendiant te tend la main? 

Ma mère m’a ramenée à la réalité du monde. Je ne dois pas me sentir responsable de ses miséreux. Je les ai rencontrés partout, dans les pays regroupés alors sous le terme de «Tiers-Monde», dans les pays dits riches. Les associations se démènent pour soulager selon leurs moyens, mais ils sont toujours là. J'ai même l'impression que la situation s'est aggravée. 
Ce jour-là, ma mère a tenu avec fermeté ma main et nous avons continué notre route. 

Myosotis