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vendredi 12 février 2021

Youssef

1. LA VIE AU VILLAGE 

Youssef est né et a toujours vécu à Ifrane, petit village au pied de l’Atlas marocain. A 25 ans, il vient de se marier avec sa cousine Najia; ils étaient destinés l’un à l’autre depuis l’enfance comme le veut la tradition. Elle est belle mais discrète, douce, travailleuse et sera certainement une bonne épouse et une bonne mère. Avant elle, Youssef a aimé une autre fille mais les parents se sont opposés à leur union. 
Grand, mince, le teint mat, les yeux clairs hérités de ses ancêtres berbères, le regard doux, les cheveux noirs et frisés, c’est un bel homme, aîné de dix enfants. Ils vivent tous, pour le moment, avec leurs parents. Les plus grands sont encore célibataires. Un mariage coûte cher, surtout pour le garçon, car il doit payer la dot de la fille en plus des frais liés à la fête. Les négociations peuvent prendre du temps et parfois le mariage ne se réalise pas car les deux familles ne parviennent pas à s’entendre. 
Le père de Youssef a construit une maison qui n’est plus assez grande pour accueillir tout le monde. Il envisage de rajouter une pièce sur la terrasse pour le jeune couple mais les terres et le troupeau ne suffisent plus à nourrir toutes les bouches. Aussi, Youssef a pris la décision, avec l’accord de son père, de partir en France. Le pays n’est plus en guerre avec l’Allemagne depuis quinze ans et il paraît qu’on y trouve facilement du travail. Le recrutement et le transport sont organisés par les entreprises françaises. 
Youssef est résistant et courageux, il a appris des rudiments de français à l’école quand il avait le temps d’y aller, son père ayant souvent besoin de lui à la ferme. Il gagnera de l’argent pour aider sa famille et économiser, le temps de revenir au pays s’installer à son compte. Il rêve de tenir un commerce en ville. Le règlement ne lui permet pas d’emmener Najia; sa jeune épouse va lui manquer mais il la laissera chez ses parents; sa mère l’apprécie, tout se passera bien, il en est sûr. Il reviendra une fois par an, pendant ses congés. 


2. LE DEPART DU VILLAGE 

C’est le grand jour. Plusieurs hommes du village ont été recrutés. Youssef va partir avec eux. Il a été embauché dans une entreprise de maçonnerie. Un camion passe les prendre tôt le matin. Il est impatient de partir pour une nouvelle vie, mais c’est dur de laisser sa famille, son village, ses amis. Il a la gorge serrée et envie de pleurer. 
«Il faut que je tienne le coup, je suis un homme!» se répète-t-il. 
Son père le serre contre lui comme il ne l’a jamais fait, ses yeux brillent. 
«Bonne chance mon fils. Sois honnête et travailleur. L’honneur de la famille est entre tes mains. Bismalah !» 
Sa mère est à côté, avec tous les enfants autour d’elle, les plus jeunes blottis dans ses grandes jupes, la dernière-née serrée dans le foulard sur son dos. Youssef porte les mains maternelles à ses lèvres, des mains couvertes de tatouages, teintées aux henné, usées par le travail. L’espace d’une seconde, il se revoit petit quand elle lui chantait une berceuse en lui caressant la tête. 
«Nini a momo, nini a momo…» Il respire une dernière fois son odeur, un mélange d’épices, de pain, de lait, de chèvres, de sueur. C’est le parfum de sa mère, il le reconnaîtrait les yeux fermés. Elle l’embrasse sur le front. 
«Prends soin de toi mon fils et donne-nous de tes nouvelles de temps en temps. Que Dieu te protège. Inch Allah !» 
Ses frères et sœurs ne parlent pas, les grands lui font un sourire crispé et un petit signe de la main, les petits sentent la tristesse générale et commencent à pleurnicher. 
Il voudrait serrer Najia dans ses bras mais n’ose pas devant ses parents. Il se contente de la regarder, de lui prendre les mains et de lui dire tout bas: 
«Un an ça passera vite, tu verras. J’écrirai, mes frères vous liront mes lettres et me répondront. J’enverrai un mandat chaque fois que je toucherai ma paye. Je te confie à mes parents, écoute-les, tout ira bien. Et j’espère que tu portes un petit enfant dans ton ventre, il sera né quand je reviendrai.» 
Il se retourne brusquement et monte dans le camion. Les autres l’attendent. 


3. LE VOYAGE VERS LA FRANCE 

Ils roulent vers Tanger, a dit le chauffeur à une vingtaine d’hommes entassés sur des banquettes à l’arrière de la cabine, secoués, étouffés par la poussière, avec à leurs pieds un pauvre sac contenant quelques habits, un repas frugal, une bouteille d’eau, leurs maigres économies rangées dans une pochette suspendue à leur cou, sous la chemise, un couteau dans la poche de leur pantalon; on leur a dit de se méfier des voleurs qui dévalisent les immigrés. 
Youssef regarde le paysage comme s’il ne devait jamais revenir, essayant de tout fixer dans sa mémoire, les montagnes de l’Atlas encore enneigées en ce mois de mars, les forêts de cèdres d’Ifrane, la rivière, grosse et grondante à cette époque, les prés couverts de fleurs sauvages puis les grands plateaux ondulés où les céréales commencent à pousser et verdoyer les sols. Le printemps est la plus belle saison, pense Youssef, mais il ne dure pas longtemps, la chaleur devient vite accablante. Et l’hiver est rude au pied des montagnes. Ça sera sûrement moins dur en France… Le camion traverse ensuite des plaines avec des villes où il n’est jamais allé et dont il déchiffre les noms sur les panneaux: Meknès, Fès… Elles sont grandes, grouillantes de monde, bruyantes, rien à voir avec son village. Il admire le long de la route bordée d’eucalyptus les champs de légumes, d’arbres fruitiers. 
«Qu’est-ce-que je mangerai en France? Moui, Najia et mes sœurs ne seront pas là pour cuisiner… » 
Puis le camion passe les montagnes du Rif, arides, rocailleuses. De maigres ruisseaux bordés de lauriers coulent au fond de vallées étroites. Quand ils arrivent enfin à Tanger, le soleil est déjà haut dans le ciel. Youssef est ébloui par l’immensité bleue de la mer qu’il voit pour la première fois, les maisons blanches qui escaladent la colline. Il aperçoit à l’horizon une terre noyée dans la brume. On lui dit que c’est l’Espagne. Après le contrôle des papiers, il monte dans le bateau avec ses compagnons. Quelques instants après, celui-ci quitte le port de Tanger. Youssef regarde la côte marocaine s’éloigner avec un pincement au cœur, partagé entre l’enthousiasme de la découverte et la crainte de l’inconnu. Il se souvient des leçons de géographie, c’était sa matière préférée à l’école, sa façon à lui, pauvre petit paysan, de voyager. Le bateau traverse le détroit de Gibraltar en quelques heures. La mer est calme, heureusement pour lui qui n’a jamais navigué. Il en profite pour manger de bon appétit ce que sa mère lui a préparé tout en découvrant avec émerveillement le jeu des dauphins, le cri des oiseaux marins, l’odeur des embruns. Puis l’Espagne et là, le Maroc n’est plus qu’une terre aux contours flous à l’horizon. A la descente du bateau, nouveau contrôle des papiers et échange de quelques dirhams en pesetas puis son groupe est pris en charge par un autre camion qui va les emmener en France. C’est un voyage long et fatigant, deux jours par des routes souvent en mauvais état, entrecoupés de courts arrêts pour dormir un peu, couchés par terre, se ravitailler dans les épiceries ou les fermes, faire leurs besoins, se rafraîchir aux fontaines publiques… Le chauffeur est logé à la même enseigne qu’eux. Les nuits sont encore froides, Youssef est transi, il a emporté seulement une natte légère pour ne pas se charger. Les journées ne sont pas trop chaudes mais il est dans un état second, fatigué pour apprécier les paysages qui défilent sous ses yeux. Enfin, le camion gravit les Pyrénées et arrive à la frontière française. Contrôle des papiers, échange de dirhams en francs. Le camion descend vers la plaine, longeant par moment la Méditerranée, traversant plusieurs villes avant de parvenir à Marseille. Youssef connaît bien ce nom-là dont parlent souvent les Marocains partis en France. Il se souvient aussi de certaines cartes postales avec la ville toute blanche autour du port. 
Mohamed, un père de famille, le plus ancien du groupe, en a tout naturellement pris la direction. Parlant mieux le français que les autres, il facilite les échanges. Ils doivent à présent prendre un véhicule qui les emmènera à Grenoble où les attend l’entreprise qui les a recrutés. Youssef ne sait pas où se trouve Grenoble, on lui dit que c’est dans la montagne, il est soulagé: «Je ne serai pas trop dépaysé!» Ils roulent encore des heures et des heures: «Je suis en France, je suis en France, on arrive bientôt, enfin!» La route suit un grand fleuve, le Rhône; Youssef est impressionné par son eau boueuse et ses vagues redoutables; certaines maisons ont les pieds dans l’eau, Youssef apprend le mot «inondation». «Au Maroc, on manque d’eau et ici il y en a trop…» Puis la route quitte le fleuve et se dirige vers les Alpes, il apprend tout cela grâce au bout de carte que Mohamed a sorti de son sac. Grenoble apparaît, entourée de montagnes enneigées. Le véhicule s’arrête devant les bureaux de l’entreprise Peretti. Ils descendent. Un vent glacial souffle dans les rues, le ciel est dégagé et les trottoirs sont brillants et glissants. Un homme les attend, se présente froidement comme leur chef, il faudra l’appeler Monsieur Lombardo. 
«Vous dormirez ce soir ici dans un dortoir et demain matin à 7 heures, on vous emmènera sur le chantier. Si vous voulez manger, il y a une épicerie au bout de la rue.» 
Il demande leurs papiers, il les leur rendra plus tard. Une fois l’homme parti, Youssef pense tout haut: 
«Ce Monsieur Lombardo n’est pas très accueillant!» 
Mohamed lui conseille: «Ne fais pas de commentaires si tu ne veux pas avoir d’ennuis.» 
Ils n’ont pas le courage d’aller jusqu’à l’épicerie, se contentent des restes de repas qu’ils ont dans leur sac et s’endorment rapidement, trouvant d’un grand confort les matelas et couvertures sales après les trois jours qu’ils viennent de vivre. 


4. LE TRAVAIL

Grâce à un vieux réveil trouvé dans le dortoir, ils se lèvent à 6h30, font une toilette rapide à l’eau froide du lavabo. Le poêle s’est éteint dans la nuit, le jour n’est pas encore levé, ils grelottent, ont faim mais leurs provisions sont épuisées. Il reste un peu de thé vert dans un sachet, ils en préparent sur le réchaud à gaz dans une théière cabossée. Ça les réchauffe. Youssef se demande avec anxiété quel travail les attend, où ils seront logés. Il croise le regard de Mohamed qui lui intime silencieusement d’avoir confiance. Le chef arrive à 7h, leur distribue des habits et des chaussures de chantier, leur ordonne de monter dans un camion, à même la benne. C’est lui qui conduit. Au bout de quelques kilomètres, ils arrivent sur un terrain clôturé où sont alignés des tas de sable, de gravier, de ferrailles, de sortes de pierres qui n’en sont pas, le chef leur dit que ce sont des briques, des moellons. Il leur montre, dans un entrepôt fermé à clé, les outils, les engins, les sacs d’une poudre qu’il appelle du ciment.  
«Tout le chantier est sous votre responsabilité. S’il y a un problème, gare à vous!» 
Ils sont six; à part Mohamed qui a une expérience du métier de maçon sur des constructions françaises au Maroc, ils ne connaissent que les maisons faites en pierre et en terre. Les techniques modernes leur sont inconnues. Le chef explique à Mohamed le travail de la journée. 
«Quand ce sera nécessaire, d’autres ouvriers viendront vous compléter, surtout pour la conduite des engins. Ce sera un immeuble de logements, le temps presse et si vous ne donnez pas satisfaction, vous retournerez au bled à vos propres frais et d’autres prendront votre place. Ils sont nombreux à attendre! Compris? Ah! Encore une chose, vous logerez dans la baraque, au fond du terrain; il y a une épicerie un peu plus loin. Je viendrai le matin et le soir, le reste du temps vous faites ce que Mohamed vous dit.» 
«Dis Mohamed, ils sont tous comme ça les Français? Tu as vu comme il nous parle avec son air méprisant? On n’est pas des chiens!» 
La présence de Mohamed rassure Youssef, il a l’âge de son père, de l’expérience, de l’instruction et l’air honnête et calme. Ils vont poser leur sac dans la baraque, se changent et se mettent au travail. Il fait froid mais bouger les réchauffe, Youssef se dit qu’il s’achètera des gants avec ses économies. Vers midi la faim les tenaille, ils se dépêchent d’aller à l’épicerie. Une bonne surprise les attend: c’est un marchand arabe, Larbi. 
 «Il est algérien, mais on ne va pas faire les difficiles! Que c’est bon d’acheter des produits du pays, de sentir les odeurs des épices!» 
Ils font quelques courses, mangent en vitesse dans leur baraque qu’ils inspecteront mieux le soir et reprennent le travail jusqu’à la tombée de la nuit. Fourbus, sales, ils peuvent enfin s’installer dans l’endroit où ils vont vivre tous les six pendant plusieurs mois. 


5. LA BARAQUE 

C’est une petite maison rectangulaire, en bois recouvert d’une sorte de papier goudronné noir. Elle est posée sur des moellons. On y entre par deux marches. La porte est au milieu, entourée de deux fenêtres. A l’intérieur, tout est en bois, du plancher au plafond. Sur la droite, la cuisine avec une table, deux bancs, des étagères avec un peu de vaisselle, un réchaud à gaz, un poêle, un évier mais pas de robinet, des récipients pour stocker l’eau. 
Sur la gauche, la chambre avec des lits superposés, une étagère le long de chaque couchage. Les matelas sont mous et tachés, les couvertures usées et sales; la baraque est en bon état mais les locataires précédents ne l’ont pas nettoyée avant de partir! Youssef est habitué à la vie dure de la campagne mais pas à la saleté. Il cherche tout de suite sur le terrain où peut bien se trouver le puit. Ici, pas de puit comme à Ifrane, mais un robinet à une dizaine de mètres de la baraque. 
«C’est bien moins fatigant que de remonter un seau du fond d’un puit», s’extasie Youssef. Quant à la cabane pour faire leurs besoins, ils l’ont déjà découverte dans la journée, elle se situe de l’autre côté du terrain. 
Ils passent la soirée à rendre leur baraque un peu plus propre, à ranger leurs maigres bagages, à chercher de l’eau pour la toilette et la cuisine, du bois pour le poêle. Youssef fait le tour du terrain, ramasse toutes les vieilles planches qu’il peut trouver, ils pourront utiliser ensuite les arbres morts entassés dans un coin. Ils vont acheter à manger chez Larbi, prennent leur repas autour du feu, c’est un bon moment de repos, de chaleur. Ils forment une sorte de famille, un peu comme au pays. Mohamed leur propose de partager les tâches et les dépenses de base, car, dit-il, c’est important de rester soudés. Ils approuvent sa sagesse. Youssef pense que cet homme est un peu comme le chef du village. Il s’endort vite en pensant à tout ce qui s’est passé depuis son départ. 


6. LES PREMIERS CONGES 

Au fil des mois, Youssef apprend à connaître les lois françaises. La semaine de travail est de 45 heures du lundi au vendredi mais on peut faire des heures supplémentaires le samedi si le chantier est en retard. Le dimanche est le jour de repos des roumis, les chrétiens. Il y a aussi d’autre jours de congé dans l’année, ils les appellent fériés. Les ouvriers ont droit l’été, en plus, à trois semaines de congés payés. C’est un bel avantage : être payé à ne rien faire ! Mais il faut avoir travaillé un an pour y avoir droit. L’entreprise ferme au mois d’août. Or Youssef, la première année, n’a pas assez d’économies pour retourner au bled. Il n’a travaillé que quatre mois. Il s’est rendu compte que la vie était plus chère en France qu’au Maroc. Quand il a reçu sa première paye, il a découvert sur la fiche les cotisations qui diminuent le montant du salaire, en bas de la page. Il a découvert aussi que l’entreprise retenait une somme pour le logement, que toutes les heures travaillées n’étaient pas payées… 
«Mohamed, explique-moi, je croyais toucher plus!» 
Chacun se tourne vers Mohamed, qui lit des journaux le soir, s’intéresse à la politique. 
«Soyez patients, bien sûr qu’on est moins bien traités que les Français, mais ça changera, certains se battent pour ça. Pour le moment, apprenez le métier, économisez pour pouvoir rentrer au pays l’an prochain. Ensuite, vous pourrez chercher du travail dans une autre entreprise. Il y a du boulot partout!» 
«Heureusement que tu es là, tu en sais tellement plus que nous!» s’exclame Youssef en regardant Mohamed avec admiration. 
«Puisque tu es allé un peu à l’école, essaie de lire les journaux que je rapporte et demande-moi si tu ne comprends pas. 
 - Ça coûte cher tous ces journaux? 
- Non je les récupère dans les poubelles ou chez les commerçants!» 
Il reste donc à Grenoble tout le mois d’août avec ses compagnons. Ils se reposent, profitent de leur temps libre pour visiter la ville, faire de nouvelles connaissances mais dépensent le moins possible car ils n’ont pas de salaire. Grenoble possède un quartier italien très important. Il y a aussi un quartier arabe. Ils se sont vite aperçus que les Français et les Italiens n’aimaient pas les Arabes qui viennent, disent-ils, leur prendre le boulot. 
«Pourquoi alors les entreprises continuent à embaucher des gars chez nous s’il n’y a pas assez de boulot? 
- Ne les écoute pas, ils sont jaloux, regarde tous les chantiers, il y a du travail pour tout le monde. Mais ce qui est sûr, c’est que les entreprises ont intérêt à embaucher des Arabes car elles les payent moins! Ils ne connaissent pas les lois et se laissent plus facilement berner. Et puis, depuis que la situation est tendue avec la France en Afrique du Nord, les Arabes font peur.» 
Youssef découvre avec surprise que le monde est bien compliqué. 
«Dans mon village, on ne s’intéressait pas à la politique et quand il y avait un problème, on allait voir le cheïk.» 
Il s’est mis à la lecture comme le lui a conseillé Mohamed et y prend goût. Le temps passe plus vite et cela lui permet de discuter. Les autres ne savent pas lire mais écoutent avec attention et donnent leur avis. Ils forment toujours un groupe uni. Quand il y a des tensions, Mohamed calme tout le monde. C’est leur cheïk. 
Youssef envoie tous les mois un mandat à sa famille. Avec ce qui reste, il vit modestement et arrive difficilement à mettre de l’argent à la Caisse d’Epargne. Il s’est résolu à ouvrir un compte par peur de se faire voler. 
Il donne régulièrement des nouvelles, des cartes postales de la France qu’il écrit maladroitement. Des cartes différentes mais avec toujours les mêmes mots: «Je vais bien, je vais bientôt rentrer…» 
Comment pourrait-il dire que c’est dur, le travail, la solitude, le mal du pays? Il a sa fierté. 
Ses frères répondent par des cartes du Maroc qu’il colle à côté de son lit. En novembre, Najia donne naissance à leur premier enfant, Karim. Il est heureux et désespéré à la fois. 
«Mohamed, je suis bloqué ici, ils me manquent tous, je ne peux même pas retourner pour voir mon fils, j’aurais dû rester au bled! 
 - Arrête de te plaindre, nous sommes tous dans le même cas, travaille, instruis-toi et ne tombe pas malade.» 


7. LE PREMIER RETOUR AU BLED 

Après 15 mois de travail, Youssef et ses compagnons sont parvenus à avoir quelques économies et ont décidé de rentrer ensemble au pays. Ils prennent le car, emmenant avec eux un bagage plus important qu’à l’aller: ce sont les petits cadeaux qu’ils apportent à chaque membre de la famille. Ces achats modestes ont tout de même bien entamé leur budget mais il est impensable pour eux de revenir les mains vides. Le voyage est moins fatigant que dans le camion, ils profitent mieux du paysage mais sentent l’impatience les envahir au fur et à mesure qu’ils se dirigent vers le sud. Ils roulent nuit et jour, les deux chauffeurs se relayant. Au soir du deuxième jour, ils arrivent et se séparent sur la place du village où les laisse le car, rejoignant chacun leur famille. Il fait nuit. Youssef s’approche de la maison, la porte s’ouvre brusquement et le voilà assailli par ses frères et sœurs qui le serrent dans leurs bras, les filles poussant des youyous de joie. Tout le monde a les larmes aux yeux, les petits sont stupéfaits et prêts à pleurer. Un peu en arrière, son père, très digne, sa mère, souriante, et Najia, resplendissante avec le petit Karim dans les bras. Il desserre l’étreinte des bras et se dirige vers son père puis sa mère pour les saluer et recevoir leur bénédiction. Enfin, il arrive devant sa femme qui lui présente leur fils. En prenant l’enfant, il éclate en sanglots. Il est entraîné à l’intérieur de la maison où l’attend un repas de fête. 
«Moui, si tu savais comme ta cuisine m’a manqué!» 
Tout en mangeant, il demande ce qui s’est passé dans le village depuis l’année précédente, son père raconte, sa mère reste silencieuse et le contemple, les yeux brillants. Les enfants, petits et grands, écoutent. Puis son père lui demande comment est sa vie en France. 
«Baba, j’écoute ton conseil, je suis travailleur et honnête, alors tout se passe bien. J’apprends le métier de maçon. 
- Ce n’est pas trop dur? 
- Un peu mais pas plus que le travail ici à la ferme. 
- Et les Français, ils sont comment? 
- Je fréquente surtout des Arabes. 
- Le chef, il est français? 
- Non, italien. 
- Ah ! Tu ne fais pas de politique au moins? 
- Non. 
- Tu as raison, avec ce qui se passe en ce moment, il ne faut pas te faire remarquer. Et la prière, tu la fais? Il y a un imam, une mosquée? 
- Oui, je la fais autant que je peux, mais il n’y a pas de mosquée ni d’imam là où j’habite.» 
Sa mère, à son tour, lui pose de questions sur sa vie quotidienne. 
«Tu es bien logé? 
- Oui ça va. 
- Tu n’as pas faim? Qui s’occupe de tes repas, de ton linge, de ton ménage? 
- Moui, ne t’inquiète pas. Les six d’Ifrane, nous sommes restés ensemble et avons appris à faire à manger, laver, nettoyer. Bien obligés puisque nous avons laissé ici nos mères, nos sœurs, nos épouses. 
- Quand même, tenir une maison, ce n’est pas un travail pour les hommes!» 
Les frères et sœurs veulent à leur tour savoir comment est la France. Youssef n’en finit pas de raconter mais il est fatigué et se languit de rejoindre Najia dans leur chambre. Seize mois qu’il ne l’a pas serrée dans ses bras ! Elle ne dit rien, les yeux baissés, le petit Karim endormi contre elle. 
Les trois semaines passent très vite. La famille a attendu la présence de Youssef pour préparer la fête de naissance de Karim. C’est beaucoup de travail car les invités seront accueillis pendant plusieurs jours. C’est beaucoup d’argent aussi. Youssef donne à son père la somme qu’il a préparée pour l’occasion. La fête est très réussie, tout le monde est heureux. 
Le jour du départ approche et Youssef pose la question à Najia: 
«L’Etat français parle d’autoriser les femmes à rejoindre leur mari avec les enfants. Tu voudrais venir avec moi? Pas cette année, mais une autre fois, quand j’aurai trouvé un logement?» 
Najia le regarde effrayée: 
«Non, non, je préfère rester ici dans la famille. Tu me manques, bien sûr, mais j’ai trop peur de la France. Ça serait mieux que tu reviennes, toi! 
- De quoi vivrons-nous ici? Je reviendrai quand j’aurai mis assez d’argent de côté pour ouvrir un commerce.» 
Quelques jours plus tard, Youssef part. C’est le déchirement comme la première fois, mais désormais, il sait ce qui l’attend en France. En montant dans le car, il retrouve Mohamed et trois autres compagnons, le quatrième ayant décidé de ne pas repartir. 
«Le chef ne sera pas content mais il lui trouvera vite un remplaçant!» pense Youssef. 


8. LE FOYER SONACOTRA 

Après leur retour, la vie reprend son cours: travail, baraque, repos, envoi des mandats, échange des cartes postales, lecture, discussions… Ils ont un nouveau compagnon, un Marocain du village voisin d’Ifrane. 
Le chef semble satisfait de leur équipe mais ils ne sont pas mieux payés pour autant. Youssef trouve que le changement évoqué par Mohamed n’arrive pas vite. 
 Un jour, M. Lombardo leur dit: 
«L’Etat a décidé de construire des immeubles pour loger les immigrés. Alors vous allez bientôt déménager.» 
Ils sont tout à coup très inquiets devant ce changement brusque dans leur vie quotidienne: 
«On va aller où? Ce sera loin du chantier? 
- Ça coûtera cher? 
- On restera ensemble? 
- Vous verrez. De toute façon vous n’avez pas le choix, c’est l’Etat qui décide!» 
Effectivement, au bout de quelques mois, ils découvrent leur nouveau logement. Il est écrit au-dessus de l’entrée de l’immeuble «foyer Sonacotra». Ils ont chacun leur chambre avec le chauffage central; la cuisine et les sanitaires sont communs par étage avec la douche et l’eau chaude. Le grand luxe! Après avoir vécu à six dans une petite baraque sans confort, ils apprécient d’avoir une pièce rien que pour eux et de se retrouver à certains moments de la journée pour cuisiner, manger, discuter. Le foyer est à environ deux kilomètres du chantier, ils y vont à pied. 


9. LA SOLITUDE 

Au pays, Najia donne naissance à leur second enfant, une fille, Fatiha. Youssef ne peut rentrer pendant les congés, il n’a pas assez d’argent. La fête de naissance se déroule sans lui. Le premier chantier terminé, il se retrouve sur une autre construction, coupé de ses compagnons. Il a maintenant de l’expérience mais Mohamed lui manque. Celui-ci a fait venir sa femme et ses enfants et s’est installé dans le quartier arabe de Grenoble où il a trouvé un appartement pas trop cher. Deux des autres compagnons ont fait comme Mohamed, les deux autres restent au foyer. 
Youssef, dans ses cartes postales, essaie de fléchir Najia mais elle reste sur sa position. Il continue à voir Mohamed le dimanche matin au marché. Mais il se sent très seul toute la semaine. Il est un bon ouvrier mais son salaire ne bouge guère. Jamais un encouragement de la part du chef, juste du mépris. Youssef voit s’éloigner son rêve de revenir ouvrir un commerce au Maroc. 
«Je n’y arriverai jamais! se plaint-il à Mohamed. 
- Sois patient, ton tour viendra, commence à chercher du travail ailleurs. 
- Oh toi avec ta patience! Je suis tout seul ici, toi tu as ta famille maintenant, tu ne peux pas comprendre!» 
Youssef en veut à la terre entière mais ne baisse pas les bras. Il regarde les petites annonces et après beaucoup d’hésitation se présente chez l’entreprise Durand. 
«Un nom bien français, ils seront peut-être plus corrects que les Italiens!» 
L’entreprise recherche un maçon intéressé par une formation de grutier. Youssef n’a pas de diplôme mais au bout de quelques jours d’essai, le chef est satisfait et l’embauche. Le salaire est un peu plus élevé que chez Peretti et le chef moins désagréable. Les ouvriers sont tous arabes. Youssef commence sa formation de grutier et découvre ce métier qui l’enthousiasme. Cela demande de la précision, du calme, du sang froid, surtout quand le vent souffle. Le matin, il monte allègrement l’échelle de son engin et là-haut, domine la ville avec ses nombreux chantiers tout autour. Les immeubles poussent un peu partout. 
Youssef s’est attaché à cette ville entourée de montagnes. 
«Depuis que je suis en France, je ne suis jamais sorti de la ville. J’ai envie d’aller dans la forêt, de découvrir les villages…» 
Il propose à Mohamed d’y aller ensemble. Mais celui-ci est moins libre depuis que sa famille est venue le rejoindre. Dépité, Youssef décide alors de partir seul à la découverte de la région. Il s’achète un vélo d’occasion et parcourt la campagne dès qu’il le peut. Certains paysages lui rappellent l’Atlas mais les maisons sont différentes. Il rencontre d’autres immigrés comme lui, essaie d’échanger avec les Français. Certains sont carrément hostiles. Dans un café, on lui dit: 
«Ici on ne sert pas les bougnoules!» 
D’autres sont simplement méfiants. Les évènements en Afrique du Nord n’arrangent pas les choses. Le Maroc et la Tunisie sont indépendants depuis 1956, l’Algérie depuis peu. 
Les contrôles policiers envers les Arabes sont nombreux et il vaut mieux ne pas faire le malin. La période est troublée et violente : on entend parler de ratonnades… 


10. LA RENCONTRE 

Youssef rentre au pays tous les deux ans quand il a l’argent nécessaire, retrouve Najia et les enfants, la famille s’agrandit. Il est tiraillé entre rester au Maroc et vivre pauvrement ou vivre seul en France pour aider les siens. Pendant le mois passé au pays, il se sent de plus en plus étranger à sa propre famille, ignorant des évènements qu’ils ont vécus jour après jour, comme eux ignorent les détails de sa vie en France. Il a perdu certaines habitudes, s’est familiarisé avec une autre façon de vivre. Il se surprend à étouffer sous le poids des traditions et à attendre avec impatience le retour pour retrouver une certaine liberté. 
C’est dans cet état d’esprit qu’à l’âge de trente ans Youssef revient à Grenoble. Il reprend sa routine. Il voit moins Mohamed mais leur amitié demeure. Les sorties à vélo lui sont devenues nécessaires et il connaît de mieux en mieux la région. 
Un jour, il est convoqué au bureau de l’entreprise. Il s’y rend très anxieux: 
«Que lui veut-on?» 
La secrétaire, qui leur distribue habituellement leur enveloppe mensuelle, lui dit: 
«La police nous a demandé des renseignements sur votre compte. Nous avons dit que vous faisiez partie de nos meilleurs ouvriers, mais soyez prudents, Youssef! 
- Mais je n’ai rien fait de mal! 
- Il faut peut-être surveiller vos fréquentations?» 
Youssef est ébranlé. Que veut-elle dire? Il n’ose pas demander des explications. Cette jeune femme tente de l’avertir d’un danger mais lequel? Cette nuit-là il ne dort pas, se répète la conversation avec la secrétaire, fait dans sa tête la liste de ses amis et soudain comprend: 
«Mais bien-sûr Mohamed! Il lit des journaux, s’intéresse à la politique, il est toujours occupé, on ne se voit presque plus, peut-être ce n’est pas à cause de sa famille?» 
A partir de ce jour-là, Youssef évite son ami, la mort dans l’âme. Il se sent lâche mais ne veut pas perdre son travail, être emprisonné, renvoyé au Maroc, il pense à ce que lui a dit son père. Un jour où il rencontre Mohamed dans la rue, il lui explique son attitude brièvement. Son ami le regarde longuement: 
«Je comprends que tu ne veuilles pas prendre de risques mais souviens-toi bien que certains en prennent pour que tous les ouvriers soient traités de la même façon, français ou immigrés. A chacun son chemin. Un jour tout ira mieux pour nous. J’y crois! Bonne chance, tu restes mon ami!» 
Youssef le quitte bouleversé: 
«Où trouve-t-il cette force, ce courage?» 
Les jours suivants, il est à nouveau convoqué au bureau. La jeune femme lui demande s’il a réfléchi depuis leur dernière conversation. 
«Oui, oui, bafouille-t-il. 
- Tant mieux, je suis soulagée!» 
Elle a l’air sincère mais c’est peut-être un piège pour le faire parler, il ne doit absolument pas trahir Mohamed. Tout se mélange dans sa tête, il ne sait plus quoi penser. En plus, elle est tellement belle avec ses grands yeux clairs et ses longs cheveux dorés, on dirait une berbère. Youssef s’enfuit du bureau en marmonnant un vague au revoir. 


11. LA DOUBLE VIE 

Les jours suivants, Youssef ne parvient pas à chasser l’image de la jeune femme de ses pensées. Il a beau se dire: 
«Je suis marié, père de famille, j’aime Najia, elle va peut-être accepter enfin de venir en France. Et même si j’étais libre, cette fille n’est pas pour moi, c’est une Française, elle est instruite, sa famille ne m’accepterait pas; je suis un Arabe, un paysan exilé devenu ouvrier pour aider les siens; je ne dois pas les trahir…» 
Il en perd le sommeil. A la fin du mois, il la revoit en allant chercher sa paye. Elle le regarde d’une telle façon quand elle lui tend l’enveloppe qu’il en est profondément troublé. C’est la première fois que cela lui arrive depuis son arrivée en France. Bien-sûr, il rêve de retrouver sa femme tous les soirs, de faire l’amour avec elle, deux ans sans la voir, c’est long. Il lui arrive d’avoir des mauvaises pensées devant des filles rencontrées dans la rue mais il n’ose pas les aborder. Ce sont la plupart du temps des Françaises. Et si ce sont des Arabes, elles sortent peu et sont très surveillées. Alors oui, il lui arrive d’aller voir une prostituée, toujours la même, Fatima. C’est une Marocaine, elle est gentille avec lui. Il se demande ce qui a pu lui arriver pour qu’elle se retrouve là… Mais il y va le moins possible car il a peur de s’attacher à elle et ça serait trop compliqué. 
Les jours passent lentement, Youssef attend la fin du mois avec impatience pour apercevoir Hélène (il a pu savoir son prénom) et son beau sourire. Il vit dans un état second, pense de moins en moins au Maroc, continue à envoyer des mandats ainsi que des cartes pour ne pas inquiéter sa famille mais le cœur n’y est plus. Il se demande comment cette histoire va finir, voudrait parler à Hélène mais n’ose pas devant les autres. Il faudrait qu’il puisse la rencontrer seul, mais comment? C’est Hélène qui fait le premier pas: un jour, il trouve une lettre dans sa boîte: 
«Bonjour Youssef. J’ai appris que vous visitiez la région à vélo pendant vos jours de congé. Ça tombe bien, moi aussi! Seriez-vous d’accord pour que nous fassions une balade ensemble ce dimanche? Je vous attendrai sur la place de St Martin le Vinoux à 9 heures. C’est un petit village tranquille. De là nous pourrons rouler vers le massif de la Chartreuse. J’espère que vous pourrez venir. Hélène.» 
Youssef lit et relit la lettre, il n’en revient pas et pense tout haut: 
«Elle a un sacré toupet. Comment a-t-elle su que je fais du vélo? Elle a mené une enquête, ma parole! Mais ça me plaît bien, cette liberté. Enfin un peu d’aventure dans ma vie bien triste. Je vais aller à son rendez-vous mais il faudra être discret…» 
Le dimanche arrive enfin. A 9 heures moins le quart, il est déjà sur la place de St Martin le Vinoux. C’est le printemps, il fait encore frais. Quand 9 heures sonnent au clocher, Hélène arrive, les cheveux attachés, les joues rosies par l’effort, les yeux pétillants, le sourire éclatant. Elle porte un pantalon en jean et un pull moulant. La tenue sportive lui va bien. Elle lui tend la main, il la lui serre. Il est troublé, maladroit, elle semble plutôt à l’aise. Pendant quelques secondes, il craint un guet-apens puis le charme opère, il décide de faire confiance. Inch Allah! 
Ils pédalent une grande partie de la journée, prenant le temps de contempler le paysage, de s’arrêter dans les villages. Hélène aime visiter les chapelles ou les églises, il n’ose pas l’accompagner. Au Maroc, un non musulman ne peut pas entrer dans une mosquée…
 Ils parlent peu tout en roulant mais se rattrapent au moment du casse-croûte, font plus ample connaissance. Ils se parlent de leur pays, de leurs enfances respectives, de leurs projets, de leurs rêves… Youssef est sous le charme, Hélène aussi lui semble-t-il. 
«Que peut-elle bien me trouver?» se demande-t-il, à la fois inquiet et fier. 
Au moment de le quitter, Hélène l’embrasse sur la joue rapidement en rougissant: 
«J’ai passé une très belle journée avec toi. On recommence dimanche prochain?» 
Youssef, confus, n’a pas la force de répondre autre chose qu’un petit oui. Il languit de se retrouver dans sa chambre pour repenser à chaque moment de cette rencontre. Il est heureux mais honteux. Marié, père de famille, ce n’est pas bien de se lancer dans une telle aventure. Mais Najia s’entête à rester au Maroc, il est obligé de travailler ici pour aider les siens et ne supporte plus la solitude. Il lui suffit d’être discret et personne n’en saura rien… 
Youssef a désormais plus le cœur à l’ouvrage, il est gai, ses collègues l’ont remarqué et le taquinent. 
«Pourvu qu’ils ne m’aient pas vu avec Hélène. Il faut absolument éviter les racontars au pays» 
Il ne vit que pour les dimanches. Leur relation devient de plus en plus intime et Youssef pressent qu’un jour, il faudra bien parler d’avenir. Il finit par avouer à Hélène qu’il n’est pas célibataire. Elle n’a pas l’air étonnée, peut-être le savait-elle? Elle lui demande frontalement: 
«Que comptes-tu faire? 
- Je ne sais pas, je suis partagé. J’ai appris une expression d’ici : avoir le cul entre deux chaises. Eh bien, c’est mon cas  
- Ta femme ne veut pas venir en France et toi, tu ne veux pas retourner vivre au pays tant que tu n’as pas mis assez d’argent de côté. Alors je te propose que nous vivions ensemble jusque là. Pourquoi se priver de bonheur, on ne sait pas ce que l’avenir nous réserve! Mais je ne supporte plus que l’on se voit en cachette, je n’ai pas honte de sortir avec toi. 
Youssef s’affole: 
- Vivre ensemble? Tu n’y penses pas? Tout le monde sera au courant, et ma famille aussi un jour ou l’autre. Non c’est impossible!» 
Hélène est très déçue mais comprend dans quelles contradictions Youssef se débat. 
«Réfléchis jusqu’à dimanche prochain!» 
Ils se quittent, tendus, en s’embrassant désespérément comme si c’était la dernière fois. La semaine est très longue pour Youssef qui pèse le pour et le contre, tergiverse. Il voudrait parler à quelqu’un de confiance, demander conseil, mais à qui? Il pense à Fatima, la prostituée qu’il n’est pas allé voir depuis longtemps. Elle est heureuse qu’il vienne juste pour lui parler, comme à une amie: 
«Vis ton amour, Youssef, c’est une belle histoire. Ne sacrifie pas ton bonheur. On n’est pas maître de son cœur. Je pense que le mieux serait de parler sincèrement à ta femme et tes parents avant qu’ils n’apprennent la vérité par le téléphone arabe.» 
Youssef est réconforté par les paroles de Fatima, si généreuse. Il ne comprend toujours pas comment elle peut faire ce «métier». Un jour, il faudra oser le lui demander… 
Une rude tâche l’attend: rentrer au Maroc et tout avouer, qu’il a rencontré une femme avec qui il va vivre mais qu’il n’abandonne pas pour autant sa famille, qu’il continuera à venir en vacances, à envoyer des mandats et des nouvelles… Après tout, dans son pays, certains hommes ont plusieurs épouses et ça ne choque personne! 
L’été arrive et c’est justement l’année où il doit aller au bled. Jusque-là, il continue à voir Hélène le dimanche, toujours discrètement. Elle patiente, comprenant combien c’est difficile pour lui. 


12. LE CHOIX 

De retour au pays, dès qu’il se retrouve en tête à tête avec Najia, il se jette à l’eau. 
«Je dois t’avouer quelque chose. 
- Oui, je t’écoute. 
- Ça va te faire mal mais il faut que je te le dise, tu sais que je déteste mentir. Voilà, j’aime une Française. 
- … 
- Tu ne dis rien? 
- Je m’en doutais. Même loin de toi, je sentais que tu avais changé. Qu’attends- tu de moi? 
- Ça n’a pas l’air de te toucher beaucoup! Je pensais que tu allais pleurer, te mettre en colère! 
- Que sais-tu de ma souffrance? Tu me connais bien mal si tu crois que je suis une femme qui ne sait pas se contrôler. Mais c’est vrai qu’on n’a pas vécu assez longtemps ensemble pour que tu me connaisses vraiment. Qu’attends-tu de moi? 
- Ça me gêne de te le demander: acceptes-tu que je continue cette liaison en France tout en étant toujours ton mari? 
- Te rends-tu compte de ce que tu me demandes? Tu me manques de respect et n’as aucune fierté pour ta famille. Eh bien moi je te demande de choisir: c’est elle ou moi! 
- … 
- Puisque tu n’arrives pas à choisir, je vais le faire moi-même. Ta lâcheté me déçoit beaucoup mais je t’aime depuis toujours. Petite fille, je rêvais d’être ton épouse alors je ne vais pas t’abandonner à une autre. Demain, va au consulat pour demander le dossier, je veux te suivre en France avec les enfants.» 

Gislhaine

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