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vendredi 12 février 2021

Youssef

1. LA VIE AU VILLAGE 

Youssef est né et a toujours vécu à Ifrane, petit village au pied de l’Atlas marocain. A 25 ans, il vient de se marier avec sa cousine Najia; ils étaient destinés l’un à l’autre depuis l’enfance comme le veut la tradition. Elle est belle mais discrète, douce, travailleuse et sera certainement une bonne épouse et une bonne mère. Avant elle, Youssef a aimé une autre fille mais les parents se sont opposés à leur union. 
Grand, mince, le teint mat, les yeux clairs hérités de ses ancêtres berbères, le regard doux, les cheveux noirs et frisés, c’est un bel homme, aîné de dix enfants. Ils vivent tous, pour le moment, avec leurs parents. Les plus grands sont encore célibataires. Un mariage coûte cher, surtout pour le garçon, car il doit payer la dot de la fille en plus des frais liés à la fête. Les négociations peuvent prendre du temps et parfois le mariage ne se réalise pas car les deux familles ne parviennent pas à s’entendre. 
Le père de Youssef a construit une maison qui n’est plus assez grande pour accueillir tout le monde. Il envisage de rajouter une pièce sur la terrasse pour le jeune couple mais les terres et le troupeau ne suffisent plus à nourrir toutes les bouches. Aussi, Youssef a pris la décision, avec l’accord de son père, de partir en France. Le pays n’est plus en guerre avec l’Allemagne depuis quinze ans et il paraît qu’on y trouve facilement du travail. Le recrutement et le transport sont organisés par les entreprises françaises. 
Youssef est résistant et courageux, il a appris des rudiments de français à l’école quand il avait le temps d’y aller, son père ayant souvent besoin de lui à la ferme. Il gagnera de l’argent pour aider sa famille et économiser, le temps de revenir au pays s’installer à son compte. Il rêve de tenir un commerce en ville. Le règlement ne lui permet pas d’emmener Najia; sa jeune épouse va lui manquer mais il la laissera chez ses parents; sa mère l’apprécie, tout se passera bien, il en est sûr. Il reviendra une fois par an, pendant ses congés. 


2. LE DEPART DU VILLAGE 

C’est le grand jour. Plusieurs hommes du village ont été recrutés. Youssef va partir avec eux. Il a été embauché dans une entreprise de maçonnerie. Un camion passe les prendre tôt le matin. Il est impatient de partir pour une nouvelle vie, mais c’est dur de laisser sa famille, son village, ses amis. Il a la gorge serrée et envie de pleurer. 
«Il faut que je tienne le coup, je suis un homme!» se répète-t-il. 
Son père le serre contre lui comme il ne l’a jamais fait, ses yeux brillent. 
«Bonne chance mon fils. Sois honnête et travailleur. L’honneur de la famille est entre tes mains. Bismalah !» 
Sa mère est à côté, avec tous les enfants autour d’elle, les plus jeunes blottis dans ses grandes jupes, la dernière-née serrée dans le foulard sur son dos. Youssef porte les mains maternelles à ses lèvres, des mains couvertes de tatouages, teintées aux henné, usées par le travail. L’espace d’une seconde, il se revoit petit quand elle lui chantait une berceuse en lui caressant la tête. 
«Nini a momo, nini a momo…» Il respire une dernière fois son odeur, un mélange d’épices, de pain, de lait, de chèvres, de sueur. C’est le parfum de sa mère, il le reconnaîtrait les yeux fermés. Elle l’embrasse sur le front. 
«Prends soin de toi mon fils et donne-nous de tes nouvelles de temps en temps. Que Dieu te protège. Inch Allah !» 
Ses frères et sœurs ne parlent pas, les grands lui font un sourire crispé et un petit signe de la main, les petits sentent la tristesse générale et commencent à pleurnicher. 
Il voudrait serrer Najia dans ses bras mais n’ose pas devant ses parents. Il se contente de la regarder, de lui prendre les mains et de lui dire tout bas: 
«Un an ça passera vite, tu verras. J’écrirai, mes frères vous liront mes lettres et me répondront. J’enverrai un mandat chaque fois que je toucherai ma paye. Je te confie à mes parents, écoute-les, tout ira bien. Et j’espère que tu portes un petit enfant dans ton ventre, il sera né quand je reviendrai.» 
Il se retourne brusquement et monte dans le camion. Les autres l’attendent. 


3. LE VOYAGE VERS LA FRANCE 

Ils roulent vers Tanger, a dit le chauffeur à une vingtaine d’hommes entassés sur des banquettes à l’arrière de la cabine, secoués, étouffés par la poussière, avec à leurs pieds un pauvre sac contenant quelques habits, un repas frugal, une bouteille d’eau, leurs maigres économies rangées dans une pochette suspendue à leur cou, sous la chemise, un couteau dans la poche de leur pantalon; on leur a dit de se méfier des voleurs qui dévalisent les immigrés. 
Youssef regarde le paysage comme s’il ne devait jamais revenir, essayant de tout fixer dans sa mémoire, les montagnes de l’Atlas encore enneigées en ce mois de mars, les forêts de cèdres d’Ifrane, la rivière, grosse et grondante à cette époque, les prés couverts de fleurs sauvages puis les grands plateaux ondulés où les céréales commencent à pousser et verdoyer les sols. Le printemps est la plus belle saison, pense Youssef, mais il ne dure pas longtemps, la chaleur devient vite accablante. Et l’hiver est rude au pied des montagnes. Ça sera sûrement moins dur en France… Le camion traverse ensuite des plaines avec des villes où il n’est jamais allé et dont il déchiffre les noms sur les panneaux: Meknès, Fès… Elles sont grandes, grouillantes de monde, bruyantes, rien à voir avec son village. Il admire le long de la route bordée d’eucalyptus les champs de légumes, d’arbres fruitiers. 
«Qu’est-ce-que je mangerai en France? Moui, Najia et mes sœurs ne seront pas là pour cuisiner… » 
Puis le camion passe les montagnes du Rif, arides, rocailleuses. De maigres ruisseaux bordés de lauriers coulent au fond de vallées étroites. Quand ils arrivent enfin à Tanger, le soleil est déjà haut dans le ciel. Youssef est ébloui par l’immensité bleue de la mer qu’il voit pour la première fois, les maisons blanches qui escaladent la colline. Il aperçoit à l’horizon une terre noyée dans la brume. On lui dit que c’est l’Espagne. Après le contrôle des papiers, il monte dans le bateau avec ses compagnons. Quelques instants après, celui-ci quitte le port de Tanger. Youssef regarde la côte marocaine s’éloigner avec un pincement au cœur, partagé entre l’enthousiasme de la découverte et la crainte de l’inconnu. Il se souvient des leçons de géographie, c’était sa matière préférée à l’école, sa façon à lui, pauvre petit paysan, de voyager. Le bateau traverse le détroit de Gibraltar en quelques heures. La mer est calme, heureusement pour lui qui n’a jamais navigué. Il en profite pour manger de bon appétit ce que sa mère lui a préparé tout en découvrant avec émerveillement le jeu des dauphins, le cri des oiseaux marins, l’odeur des embruns. Puis l’Espagne et là, le Maroc n’est plus qu’une terre aux contours flous à l’horizon. A la descente du bateau, nouveau contrôle des papiers et échange de quelques dirhams en pesetas puis son groupe est pris en charge par un autre camion qui va les emmener en France. C’est un voyage long et fatigant, deux jours par des routes souvent en mauvais état, entrecoupés de courts arrêts pour dormir un peu, couchés par terre, se ravitailler dans les épiceries ou les fermes, faire leurs besoins, se rafraîchir aux fontaines publiques… Le chauffeur est logé à la même enseigne qu’eux. Les nuits sont encore froides, Youssef est transi, il a emporté seulement une natte légère pour ne pas se charger. Les journées ne sont pas trop chaudes mais il est dans un état second, fatigué pour apprécier les paysages qui défilent sous ses yeux. Enfin, le camion gravit les Pyrénées et arrive à la frontière française. Contrôle des papiers, échange de dirhams en francs. Le camion descend vers la plaine, longeant par moment la Méditerranée, traversant plusieurs villes avant de parvenir à Marseille. Youssef connaît bien ce nom-là dont parlent souvent les Marocains partis en France. Il se souvient aussi de certaines cartes postales avec la ville toute blanche autour du port. 
Mohamed, un père de famille, le plus ancien du groupe, en a tout naturellement pris la direction. Parlant mieux le français que les autres, il facilite les échanges. Ils doivent à présent prendre un véhicule qui les emmènera à Grenoble où les attend l’entreprise qui les a recrutés. Youssef ne sait pas où se trouve Grenoble, on lui dit que c’est dans la montagne, il est soulagé: «Je ne serai pas trop dépaysé!» Ils roulent encore des heures et des heures: «Je suis en France, je suis en France, on arrive bientôt, enfin!» La route suit un grand fleuve, le Rhône; Youssef est impressionné par son eau boueuse et ses vagues redoutables; certaines maisons ont les pieds dans l’eau, Youssef apprend le mot «inondation». «Au Maroc, on manque d’eau et ici il y en a trop…» Puis la route quitte le fleuve et se dirige vers les Alpes, il apprend tout cela grâce au bout de carte que Mohamed a sorti de son sac. Grenoble apparaît, entourée de montagnes enneigées. Le véhicule s’arrête devant les bureaux de l’entreprise Peretti. Ils descendent. Un vent glacial souffle dans les rues, le ciel est dégagé et les trottoirs sont brillants et glissants. Un homme les attend, se présente froidement comme leur chef, il faudra l’appeler Monsieur Lombardo. 
«Vous dormirez ce soir ici dans un dortoir et demain matin à 7 heures, on vous emmènera sur le chantier. Si vous voulez manger, il y a une épicerie au bout de la rue.» 
Il demande leurs papiers, il les leur rendra plus tard. Une fois l’homme parti, Youssef pense tout haut: 
«Ce Monsieur Lombardo n’est pas très accueillant!» 
Mohamed lui conseille: «Ne fais pas de commentaires si tu ne veux pas avoir d’ennuis.» 
Ils n’ont pas le courage d’aller jusqu’à l’épicerie, se contentent des restes de repas qu’ils ont dans leur sac et s’endorment rapidement, trouvant d’un grand confort les matelas et couvertures sales après les trois jours qu’ils viennent de vivre. 


4. LE TRAVAIL

Grâce à un vieux réveil trouvé dans le dortoir, ils se lèvent à 6h30, font une toilette rapide à l’eau froide du lavabo. Le poêle s’est éteint dans la nuit, le jour n’est pas encore levé, ils grelottent, ont faim mais leurs provisions sont épuisées. Il reste un peu de thé vert dans un sachet, ils en préparent sur le réchaud à gaz dans une théière cabossée. Ça les réchauffe. Youssef se demande avec anxiété quel travail les attend, où ils seront logés. Il croise le regard de Mohamed qui lui intime silencieusement d’avoir confiance. Le chef arrive à 7h, leur distribue des habits et des chaussures de chantier, leur ordonne de monter dans un camion, à même la benne. C’est lui qui conduit. Au bout de quelques kilomètres, ils arrivent sur un terrain clôturé où sont alignés des tas de sable, de gravier, de ferrailles, de sortes de pierres qui n’en sont pas, le chef leur dit que ce sont des briques, des moellons. Il leur montre, dans un entrepôt fermé à clé, les outils, les engins, les sacs d’une poudre qu’il appelle du ciment.  
«Tout le chantier est sous votre responsabilité. S’il y a un problème, gare à vous!» 
Ils sont six; à part Mohamed qui a une expérience du métier de maçon sur des constructions françaises au Maroc, ils ne connaissent que les maisons faites en pierre et en terre. Les techniques modernes leur sont inconnues. Le chef explique à Mohamed le travail de la journée. 
«Quand ce sera nécessaire, d’autres ouvriers viendront vous compléter, surtout pour la conduite des engins. Ce sera un immeuble de logements, le temps presse et si vous ne donnez pas satisfaction, vous retournerez au bled à vos propres frais et d’autres prendront votre place. Ils sont nombreux à attendre! Compris? Ah! Encore une chose, vous logerez dans la baraque, au fond du terrain; il y a une épicerie un peu plus loin. Je viendrai le matin et le soir, le reste du temps vous faites ce que Mohamed vous dit.» 
«Dis Mohamed, ils sont tous comme ça les Français? Tu as vu comme il nous parle avec son air méprisant? On n’est pas des chiens!» 
La présence de Mohamed rassure Youssef, il a l’âge de son père, de l’expérience, de l’instruction et l’air honnête et calme. Ils vont poser leur sac dans la baraque, se changent et se mettent au travail. Il fait froid mais bouger les réchauffe, Youssef se dit qu’il s’achètera des gants avec ses économies. Vers midi la faim les tenaille, ils se dépêchent d’aller à l’épicerie. Une bonne surprise les attend: c’est un marchand arabe, Larbi. 
 «Il est algérien, mais on ne va pas faire les difficiles! Que c’est bon d’acheter des produits du pays, de sentir les odeurs des épices!» 
Ils font quelques courses, mangent en vitesse dans leur baraque qu’ils inspecteront mieux le soir et reprennent le travail jusqu’à la tombée de la nuit. Fourbus, sales, ils peuvent enfin s’installer dans l’endroit où ils vont vivre tous les six pendant plusieurs mois. 


5. LA BARAQUE 

C’est une petite maison rectangulaire, en bois recouvert d’une sorte de papier goudronné noir. Elle est posée sur des moellons. On y entre par deux marches. La porte est au milieu, entourée de deux fenêtres. A l’intérieur, tout est en bois, du plancher au plafond. Sur la droite, la cuisine avec une table, deux bancs, des étagères avec un peu de vaisselle, un réchaud à gaz, un poêle, un évier mais pas de robinet, des récipients pour stocker l’eau. 
Sur la gauche, la chambre avec des lits superposés, une étagère le long de chaque couchage. Les matelas sont mous et tachés, les couvertures usées et sales; la baraque est en bon état mais les locataires précédents ne l’ont pas nettoyée avant de partir! Youssef est habitué à la vie dure de la campagne mais pas à la saleté. Il cherche tout de suite sur le terrain où peut bien se trouver le puit. Ici, pas de puit comme à Ifrane, mais un robinet à une dizaine de mètres de la baraque. 
«C’est bien moins fatigant que de remonter un seau du fond d’un puit», s’extasie Youssef. Quant à la cabane pour faire leurs besoins, ils l’ont déjà découverte dans la journée, elle se situe de l’autre côté du terrain. 
Ils passent la soirée à rendre leur baraque un peu plus propre, à ranger leurs maigres bagages, à chercher de l’eau pour la toilette et la cuisine, du bois pour le poêle. Youssef fait le tour du terrain, ramasse toutes les vieilles planches qu’il peut trouver, ils pourront utiliser ensuite les arbres morts entassés dans un coin. Ils vont acheter à manger chez Larbi, prennent leur repas autour du feu, c’est un bon moment de repos, de chaleur. Ils forment une sorte de famille, un peu comme au pays. Mohamed leur propose de partager les tâches et les dépenses de base, car, dit-il, c’est important de rester soudés. Ils approuvent sa sagesse. Youssef pense que cet homme est un peu comme le chef du village. Il s’endort vite en pensant à tout ce qui s’est passé depuis son départ. 


6. LES PREMIERS CONGES 

Au fil des mois, Youssef apprend à connaître les lois françaises. La semaine de travail est de 45 heures du lundi au vendredi mais on peut faire des heures supplémentaires le samedi si le chantier est en retard. Le dimanche est le jour de repos des roumis, les chrétiens. Il y a aussi d’autre jours de congé dans l’année, ils les appellent fériés. Les ouvriers ont droit l’été, en plus, à trois semaines de congés payés. C’est un bel avantage : être payé à ne rien faire ! Mais il faut avoir travaillé un an pour y avoir droit. L’entreprise ferme au mois d’août. Or Youssef, la première année, n’a pas assez d’économies pour retourner au bled. Il n’a travaillé que quatre mois. Il s’est rendu compte que la vie était plus chère en France qu’au Maroc. Quand il a reçu sa première paye, il a découvert sur la fiche les cotisations qui diminuent le montant du salaire, en bas de la page. Il a découvert aussi que l’entreprise retenait une somme pour le logement, que toutes les heures travaillées n’étaient pas payées… 
«Mohamed, explique-moi, je croyais toucher plus!» 
Chacun se tourne vers Mohamed, qui lit des journaux le soir, s’intéresse à la politique. 
«Soyez patients, bien sûr qu’on est moins bien traités que les Français, mais ça changera, certains se battent pour ça. Pour le moment, apprenez le métier, économisez pour pouvoir rentrer au pays l’an prochain. Ensuite, vous pourrez chercher du travail dans une autre entreprise. Il y a du boulot partout!» 
«Heureusement que tu es là, tu en sais tellement plus que nous!» s’exclame Youssef en regardant Mohamed avec admiration. 
«Puisque tu es allé un peu à l’école, essaie de lire les journaux que je rapporte et demande-moi si tu ne comprends pas. 
 - Ça coûte cher tous ces journaux? 
- Non je les récupère dans les poubelles ou chez les commerçants!» 
Il reste donc à Grenoble tout le mois d’août avec ses compagnons. Ils se reposent, profitent de leur temps libre pour visiter la ville, faire de nouvelles connaissances mais dépensent le moins possible car ils n’ont pas de salaire. Grenoble possède un quartier italien très important. Il y a aussi un quartier arabe. Ils se sont vite aperçus que les Français et les Italiens n’aimaient pas les Arabes qui viennent, disent-ils, leur prendre le boulot. 
«Pourquoi alors les entreprises continuent à embaucher des gars chez nous s’il n’y a pas assez de boulot? 
- Ne les écoute pas, ils sont jaloux, regarde tous les chantiers, il y a du travail pour tout le monde. Mais ce qui est sûr, c’est que les entreprises ont intérêt à embaucher des Arabes car elles les payent moins! Ils ne connaissent pas les lois et se laissent plus facilement berner. Et puis, depuis que la situation est tendue avec la France en Afrique du Nord, les Arabes font peur.» 
Youssef découvre avec surprise que le monde est bien compliqué. 
«Dans mon village, on ne s’intéressait pas à la politique et quand il y avait un problème, on allait voir le cheïk.» 
Il s’est mis à la lecture comme le lui a conseillé Mohamed et y prend goût. Le temps passe plus vite et cela lui permet de discuter. Les autres ne savent pas lire mais écoutent avec attention et donnent leur avis. Ils forment toujours un groupe uni. Quand il y a des tensions, Mohamed calme tout le monde. C’est leur cheïk. 
Youssef envoie tous les mois un mandat à sa famille. Avec ce qui reste, il vit modestement et arrive difficilement à mettre de l’argent à la Caisse d’Epargne. Il s’est résolu à ouvrir un compte par peur de se faire voler. 
Il donne régulièrement des nouvelles, des cartes postales de la France qu’il écrit maladroitement. Des cartes différentes mais avec toujours les mêmes mots: «Je vais bien, je vais bientôt rentrer…» 
Comment pourrait-il dire que c’est dur, le travail, la solitude, le mal du pays? Il a sa fierté. 
Ses frères répondent par des cartes du Maroc qu’il colle à côté de son lit. En novembre, Najia donne naissance à leur premier enfant, Karim. Il est heureux et désespéré à la fois. 
«Mohamed, je suis bloqué ici, ils me manquent tous, je ne peux même pas retourner pour voir mon fils, j’aurais dû rester au bled! 
 - Arrête de te plaindre, nous sommes tous dans le même cas, travaille, instruis-toi et ne tombe pas malade.» 


7. LE PREMIER RETOUR AU BLED 

Après 15 mois de travail, Youssef et ses compagnons sont parvenus à avoir quelques économies et ont décidé de rentrer ensemble au pays. Ils prennent le car, emmenant avec eux un bagage plus important qu’à l’aller: ce sont les petits cadeaux qu’ils apportent à chaque membre de la famille. Ces achats modestes ont tout de même bien entamé leur budget mais il est impensable pour eux de revenir les mains vides. Le voyage est moins fatigant que dans le camion, ils profitent mieux du paysage mais sentent l’impatience les envahir au fur et à mesure qu’ils se dirigent vers le sud. Ils roulent nuit et jour, les deux chauffeurs se relayant. Au soir du deuxième jour, ils arrivent et se séparent sur la place du village où les laisse le car, rejoignant chacun leur famille. Il fait nuit. Youssef s’approche de la maison, la porte s’ouvre brusquement et le voilà assailli par ses frères et sœurs qui le serrent dans leurs bras, les filles poussant des youyous de joie. Tout le monde a les larmes aux yeux, les petits sont stupéfaits et prêts à pleurer. Un peu en arrière, son père, très digne, sa mère, souriante, et Najia, resplendissante avec le petit Karim dans les bras. Il desserre l’étreinte des bras et se dirige vers son père puis sa mère pour les saluer et recevoir leur bénédiction. Enfin, il arrive devant sa femme qui lui présente leur fils. En prenant l’enfant, il éclate en sanglots. Il est entraîné à l’intérieur de la maison où l’attend un repas de fête. 
«Moui, si tu savais comme ta cuisine m’a manqué!» 
Tout en mangeant, il demande ce qui s’est passé dans le village depuis l’année précédente, son père raconte, sa mère reste silencieuse et le contemple, les yeux brillants. Les enfants, petits et grands, écoutent. Puis son père lui demande comment est sa vie en France. 
«Baba, j’écoute ton conseil, je suis travailleur et honnête, alors tout se passe bien. J’apprends le métier de maçon. 
- Ce n’est pas trop dur? 
- Un peu mais pas plus que le travail ici à la ferme. 
- Et les Français, ils sont comment? 
- Je fréquente surtout des Arabes. 
- Le chef, il est français? 
- Non, italien. 
- Ah ! Tu ne fais pas de politique au moins? 
- Non. 
- Tu as raison, avec ce qui se passe en ce moment, il ne faut pas te faire remarquer. Et la prière, tu la fais? Il y a un imam, une mosquée? 
- Oui, je la fais autant que je peux, mais il n’y a pas de mosquée ni d’imam là où j’habite.» 
Sa mère, à son tour, lui pose de questions sur sa vie quotidienne. 
«Tu es bien logé? 
- Oui ça va. 
- Tu n’as pas faim? Qui s’occupe de tes repas, de ton linge, de ton ménage? 
- Moui, ne t’inquiète pas. Les six d’Ifrane, nous sommes restés ensemble et avons appris à faire à manger, laver, nettoyer. Bien obligés puisque nous avons laissé ici nos mères, nos sœurs, nos épouses. 
- Quand même, tenir une maison, ce n’est pas un travail pour les hommes!» 
Les frères et sœurs veulent à leur tour savoir comment est la France. Youssef n’en finit pas de raconter mais il est fatigué et se languit de rejoindre Najia dans leur chambre. Seize mois qu’il ne l’a pas serrée dans ses bras ! Elle ne dit rien, les yeux baissés, le petit Karim endormi contre elle. 
Les trois semaines passent très vite. La famille a attendu la présence de Youssef pour préparer la fête de naissance de Karim. C’est beaucoup de travail car les invités seront accueillis pendant plusieurs jours. C’est beaucoup d’argent aussi. Youssef donne à son père la somme qu’il a préparée pour l’occasion. La fête est très réussie, tout le monde est heureux. 
Le jour du départ approche et Youssef pose la question à Najia: 
«L’Etat français parle d’autoriser les femmes à rejoindre leur mari avec les enfants. Tu voudrais venir avec moi? Pas cette année, mais une autre fois, quand j’aurai trouvé un logement?» 
Najia le regarde effrayée: 
«Non, non, je préfère rester ici dans la famille. Tu me manques, bien sûr, mais j’ai trop peur de la France. Ça serait mieux que tu reviennes, toi! 
- De quoi vivrons-nous ici? Je reviendrai quand j’aurai mis assez d’argent de côté pour ouvrir un commerce.» 
Quelques jours plus tard, Youssef part. C’est le déchirement comme la première fois, mais désormais, il sait ce qui l’attend en France. En montant dans le car, il retrouve Mohamed et trois autres compagnons, le quatrième ayant décidé de ne pas repartir. 
«Le chef ne sera pas content mais il lui trouvera vite un remplaçant!» pense Youssef. 


8. LE FOYER SONACOTRA 

Après leur retour, la vie reprend son cours: travail, baraque, repos, envoi des mandats, échange des cartes postales, lecture, discussions… Ils ont un nouveau compagnon, un Marocain du village voisin d’Ifrane. 
Le chef semble satisfait de leur équipe mais ils ne sont pas mieux payés pour autant. Youssef trouve que le changement évoqué par Mohamed n’arrive pas vite. 
 Un jour, M. Lombardo leur dit: 
«L’Etat a décidé de construire des immeubles pour loger les immigrés. Alors vous allez bientôt déménager.» 
Ils sont tout à coup très inquiets devant ce changement brusque dans leur vie quotidienne: 
«On va aller où? Ce sera loin du chantier? 
- Ça coûtera cher? 
- On restera ensemble? 
- Vous verrez. De toute façon vous n’avez pas le choix, c’est l’Etat qui décide!» 
Effectivement, au bout de quelques mois, ils découvrent leur nouveau logement. Il est écrit au-dessus de l’entrée de l’immeuble «foyer Sonacotra». Ils ont chacun leur chambre avec le chauffage central; la cuisine et les sanitaires sont communs par étage avec la douche et l’eau chaude. Le grand luxe! Après avoir vécu à six dans une petite baraque sans confort, ils apprécient d’avoir une pièce rien que pour eux et de se retrouver à certains moments de la journée pour cuisiner, manger, discuter. Le foyer est à environ deux kilomètres du chantier, ils y vont à pied. 


9. LA SOLITUDE 

Au pays, Najia donne naissance à leur second enfant, une fille, Fatiha. Youssef ne peut rentrer pendant les congés, il n’a pas assez d’argent. La fête de naissance se déroule sans lui. Le premier chantier terminé, il se retrouve sur une autre construction, coupé de ses compagnons. Il a maintenant de l’expérience mais Mohamed lui manque. Celui-ci a fait venir sa femme et ses enfants et s’est installé dans le quartier arabe de Grenoble où il a trouvé un appartement pas trop cher. Deux des autres compagnons ont fait comme Mohamed, les deux autres restent au foyer. 
Youssef, dans ses cartes postales, essaie de fléchir Najia mais elle reste sur sa position. Il continue à voir Mohamed le dimanche matin au marché. Mais il se sent très seul toute la semaine. Il est un bon ouvrier mais son salaire ne bouge guère. Jamais un encouragement de la part du chef, juste du mépris. Youssef voit s’éloigner son rêve de revenir ouvrir un commerce au Maroc. 
«Je n’y arriverai jamais! se plaint-il à Mohamed. 
- Sois patient, ton tour viendra, commence à chercher du travail ailleurs. 
- Oh toi avec ta patience! Je suis tout seul ici, toi tu as ta famille maintenant, tu ne peux pas comprendre!» 
Youssef en veut à la terre entière mais ne baisse pas les bras. Il regarde les petites annonces et après beaucoup d’hésitation se présente chez l’entreprise Durand. 
«Un nom bien français, ils seront peut-être plus corrects que les Italiens!» 
L’entreprise recherche un maçon intéressé par une formation de grutier. Youssef n’a pas de diplôme mais au bout de quelques jours d’essai, le chef est satisfait et l’embauche. Le salaire est un peu plus élevé que chez Peretti et le chef moins désagréable. Les ouvriers sont tous arabes. Youssef commence sa formation de grutier et découvre ce métier qui l’enthousiasme. Cela demande de la précision, du calme, du sang froid, surtout quand le vent souffle. Le matin, il monte allègrement l’échelle de son engin et là-haut, domine la ville avec ses nombreux chantiers tout autour. Les immeubles poussent un peu partout. 
Youssef s’est attaché à cette ville entourée de montagnes. 
«Depuis que je suis en France, je ne suis jamais sorti de la ville. J’ai envie d’aller dans la forêt, de découvrir les villages…» 
Il propose à Mohamed d’y aller ensemble. Mais celui-ci est moins libre depuis que sa famille est venue le rejoindre. Dépité, Youssef décide alors de partir seul à la découverte de la région. Il s’achète un vélo d’occasion et parcourt la campagne dès qu’il le peut. Certains paysages lui rappellent l’Atlas mais les maisons sont différentes. Il rencontre d’autres immigrés comme lui, essaie d’échanger avec les Français. Certains sont carrément hostiles. Dans un café, on lui dit: 
«Ici on ne sert pas les bougnoules!» 
D’autres sont simplement méfiants. Les évènements en Afrique du Nord n’arrangent pas les choses. Le Maroc et la Tunisie sont indépendants depuis 1956, l’Algérie depuis peu. 
Les contrôles policiers envers les Arabes sont nombreux et il vaut mieux ne pas faire le malin. La période est troublée et violente : on entend parler de ratonnades… 


10. LA RENCONTRE 

Youssef rentre au pays tous les deux ans quand il a l’argent nécessaire, retrouve Najia et les enfants, la famille s’agrandit. Il est tiraillé entre rester au Maroc et vivre pauvrement ou vivre seul en France pour aider les siens. Pendant le mois passé au pays, il se sent de plus en plus étranger à sa propre famille, ignorant des évènements qu’ils ont vécus jour après jour, comme eux ignorent les détails de sa vie en France. Il a perdu certaines habitudes, s’est familiarisé avec une autre façon de vivre. Il se surprend à étouffer sous le poids des traditions et à attendre avec impatience le retour pour retrouver une certaine liberté. 
C’est dans cet état d’esprit qu’à l’âge de trente ans Youssef revient à Grenoble. Il reprend sa routine. Il voit moins Mohamed mais leur amitié demeure. Les sorties à vélo lui sont devenues nécessaires et il connaît de mieux en mieux la région. 
Un jour, il est convoqué au bureau de l’entreprise. Il s’y rend très anxieux: 
«Que lui veut-on?» 
La secrétaire, qui leur distribue habituellement leur enveloppe mensuelle, lui dit: 
«La police nous a demandé des renseignements sur votre compte. Nous avons dit que vous faisiez partie de nos meilleurs ouvriers, mais soyez prudents, Youssef! 
- Mais je n’ai rien fait de mal! 
- Il faut peut-être surveiller vos fréquentations?» 
Youssef est ébranlé. Que veut-elle dire? Il n’ose pas demander des explications. Cette jeune femme tente de l’avertir d’un danger mais lequel? Cette nuit-là il ne dort pas, se répète la conversation avec la secrétaire, fait dans sa tête la liste de ses amis et soudain comprend: 
«Mais bien-sûr Mohamed! Il lit des journaux, s’intéresse à la politique, il est toujours occupé, on ne se voit presque plus, peut-être ce n’est pas à cause de sa famille?» 
A partir de ce jour-là, Youssef évite son ami, la mort dans l’âme. Il se sent lâche mais ne veut pas perdre son travail, être emprisonné, renvoyé au Maroc, il pense à ce que lui a dit son père. Un jour où il rencontre Mohamed dans la rue, il lui explique son attitude brièvement. Son ami le regarde longuement: 
«Je comprends que tu ne veuilles pas prendre de risques mais souviens-toi bien que certains en prennent pour que tous les ouvriers soient traités de la même façon, français ou immigrés. A chacun son chemin. Un jour tout ira mieux pour nous. J’y crois! Bonne chance, tu restes mon ami!» 
Youssef le quitte bouleversé: 
«Où trouve-t-il cette force, ce courage?» 
Les jours suivants, il est à nouveau convoqué au bureau. La jeune femme lui demande s’il a réfléchi depuis leur dernière conversation. 
«Oui, oui, bafouille-t-il. 
- Tant mieux, je suis soulagée!» 
Elle a l’air sincère mais c’est peut-être un piège pour le faire parler, il ne doit absolument pas trahir Mohamed. Tout se mélange dans sa tête, il ne sait plus quoi penser. En plus, elle est tellement belle avec ses grands yeux clairs et ses longs cheveux dorés, on dirait une berbère. Youssef s’enfuit du bureau en marmonnant un vague au revoir. 


11. LA DOUBLE VIE 

Les jours suivants, Youssef ne parvient pas à chasser l’image de la jeune femme de ses pensées. Il a beau se dire: 
«Je suis marié, père de famille, j’aime Najia, elle va peut-être accepter enfin de venir en France. Et même si j’étais libre, cette fille n’est pas pour moi, c’est une Française, elle est instruite, sa famille ne m’accepterait pas; je suis un Arabe, un paysan exilé devenu ouvrier pour aider les siens; je ne dois pas les trahir…» 
Il en perd le sommeil. A la fin du mois, il la revoit en allant chercher sa paye. Elle le regarde d’une telle façon quand elle lui tend l’enveloppe qu’il en est profondément troublé. C’est la première fois que cela lui arrive depuis son arrivée en France. Bien-sûr, il rêve de retrouver sa femme tous les soirs, de faire l’amour avec elle, deux ans sans la voir, c’est long. Il lui arrive d’avoir des mauvaises pensées devant des filles rencontrées dans la rue mais il n’ose pas les aborder. Ce sont la plupart du temps des Françaises. Et si ce sont des Arabes, elles sortent peu et sont très surveillées. Alors oui, il lui arrive d’aller voir une prostituée, toujours la même, Fatima. C’est une Marocaine, elle est gentille avec lui. Il se demande ce qui a pu lui arriver pour qu’elle se retrouve là… Mais il y va le moins possible car il a peur de s’attacher à elle et ça serait trop compliqué. 
Les jours passent lentement, Youssef attend la fin du mois avec impatience pour apercevoir Hélène (il a pu savoir son prénom) et son beau sourire. Il vit dans un état second, pense de moins en moins au Maroc, continue à envoyer des mandats ainsi que des cartes pour ne pas inquiéter sa famille mais le cœur n’y est plus. Il se demande comment cette histoire va finir, voudrait parler à Hélène mais n’ose pas devant les autres. Il faudrait qu’il puisse la rencontrer seul, mais comment? C’est Hélène qui fait le premier pas: un jour, il trouve une lettre dans sa boîte: 
«Bonjour Youssef. J’ai appris que vous visitiez la région à vélo pendant vos jours de congé. Ça tombe bien, moi aussi! Seriez-vous d’accord pour que nous fassions une balade ensemble ce dimanche? Je vous attendrai sur la place de St Martin le Vinoux à 9 heures. C’est un petit village tranquille. De là nous pourrons rouler vers le massif de la Chartreuse. J’espère que vous pourrez venir. Hélène.» 
Youssef lit et relit la lettre, il n’en revient pas et pense tout haut: 
«Elle a un sacré toupet. Comment a-t-elle su que je fais du vélo? Elle a mené une enquête, ma parole! Mais ça me plaît bien, cette liberté. Enfin un peu d’aventure dans ma vie bien triste. Je vais aller à son rendez-vous mais il faudra être discret…» 
Le dimanche arrive enfin. A 9 heures moins le quart, il est déjà sur la place de St Martin le Vinoux. C’est le printemps, il fait encore frais. Quand 9 heures sonnent au clocher, Hélène arrive, les cheveux attachés, les joues rosies par l’effort, les yeux pétillants, le sourire éclatant. Elle porte un pantalon en jean et un pull moulant. La tenue sportive lui va bien. Elle lui tend la main, il la lui serre. Il est troublé, maladroit, elle semble plutôt à l’aise. Pendant quelques secondes, il craint un guet-apens puis le charme opère, il décide de faire confiance. Inch Allah! 
Ils pédalent une grande partie de la journée, prenant le temps de contempler le paysage, de s’arrêter dans les villages. Hélène aime visiter les chapelles ou les églises, il n’ose pas l’accompagner. Au Maroc, un non musulman ne peut pas entrer dans une mosquée…
 Ils parlent peu tout en roulant mais se rattrapent au moment du casse-croûte, font plus ample connaissance. Ils se parlent de leur pays, de leurs enfances respectives, de leurs projets, de leurs rêves… Youssef est sous le charme, Hélène aussi lui semble-t-il. 
«Que peut-elle bien me trouver?» se demande-t-il, à la fois inquiet et fier. 
Au moment de le quitter, Hélène l’embrasse sur la joue rapidement en rougissant: 
«J’ai passé une très belle journée avec toi. On recommence dimanche prochain?» 
Youssef, confus, n’a pas la force de répondre autre chose qu’un petit oui. Il languit de se retrouver dans sa chambre pour repenser à chaque moment de cette rencontre. Il est heureux mais honteux. Marié, père de famille, ce n’est pas bien de se lancer dans une telle aventure. Mais Najia s’entête à rester au Maroc, il est obligé de travailler ici pour aider les siens et ne supporte plus la solitude. Il lui suffit d’être discret et personne n’en saura rien… 
Youssef a désormais plus le cœur à l’ouvrage, il est gai, ses collègues l’ont remarqué et le taquinent. 
«Pourvu qu’ils ne m’aient pas vu avec Hélène. Il faut absolument éviter les racontars au pays» 
Il ne vit que pour les dimanches. Leur relation devient de plus en plus intime et Youssef pressent qu’un jour, il faudra bien parler d’avenir. Il finit par avouer à Hélène qu’il n’est pas célibataire. Elle n’a pas l’air étonnée, peut-être le savait-elle? Elle lui demande frontalement: 
«Que comptes-tu faire? 
- Je ne sais pas, je suis partagé. J’ai appris une expression d’ici : avoir le cul entre deux chaises. Eh bien, c’est mon cas  
- Ta femme ne veut pas venir en France et toi, tu ne veux pas retourner vivre au pays tant que tu n’as pas mis assez d’argent de côté. Alors je te propose que nous vivions ensemble jusque là. Pourquoi se priver de bonheur, on ne sait pas ce que l’avenir nous réserve! Mais je ne supporte plus que l’on se voit en cachette, je n’ai pas honte de sortir avec toi. 
Youssef s’affole: 
- Vivre ensemble? Tu n’y penses pas? Tout le monde sera au courant, et ma famille aussi un jour ou l’autre. Non c’est impossible!» 
Hélène est très déçue mais comprend dans quelles contradictions Youssef se débat. 
«Réfléchis jusqu’à dimanche prochain!» 
Ils se quittent, tendus, en s’embrassant désespérément comme si c’était la dernière fois. La semaine est très longue pour Youssef qui pèse le pour et le contre, tergiverse. Il voudrait parler à quelqu’un de confiance, demander conseil, mais à qui? Il pense à Fatima, la prostituée qu’il n’est pas allé voir depuis longtemps. Elle est heureuse qu’il vienne juste pour lui parler, comme à une amie: 
«Vis ton amour, Youssef, c’est une belle histoire. Ne sacrifie pas ton bonheur. On n’est pas maître de son cœur. Je pense que le mieux serait de parler sincèrement à ta femme et tes parents avant qu’ils n’apprennent la vérité par le téléphone arabe.» 
Youssef est réconforté par les paroles de Fatima, si généreuse. Il ne comprend toujours pas comment elle peut faire ce «métier». Un jour, il faudra oser le lui demander… 
Une rude tâche l’attend: rentrer au Maroc et tout avouer, qu’il a rencontré une femme avec qui il va vivre mais qu’il n’abandonne pas pour autant sa famille, qu’il continuera à venir en vacances, à envoyer des mandats et des nouvelles… Après tout, dans son pays, certains hommes ont plusieurs épouses et ça ne choque personne! 
L’été arrive et c’est justement l’année où il doit aller au bled. Jusque-là, il continue à voir Hélène le dimanche, toujours discrètement. Elle patiente, comprenant combien c’est difficile pour lui. 


12. LE CHOIX 

De retour au pays, dès qu’il se retrouve en tête à tête avec Najia, il se jette à l’eau. 
«Je dois t’avouer quelque chose. 
- Oui, je t’écoute. 
- Ça va te faire mal mais il faut que je te le dise, tu sais que je déteste mentir. Voilà, j’aime une Française. 
- … 
- Tu ne dis rien? 
- Je m’en doutais. Même loin de toi, je sentais que tu avais changé. Qu’attends- tu de moi? 
- Ça n’a pas l’air de te toucher beaucoup! Je pensais que tu allais pleurer, te mettre en colère! 
- Que sais-tu de ma souffrance? Tu me connais bien mal si tu crois que je suis une femme qui ne sait pas se contrôler. Mais c’est vrai qu’on n’a pas vécu assez longtemps ensemble pour que tu me connaisses vraiment. Qu’attends-tu de moi? 
- Ça me gêne de te le demander: acceptes-tu que je continue cette liaison en France tout en étant toujours ton mari? 
- Te rends-tu compte de ce que tu me demandes? Tu me manques de respect et n’as aucune fierté pour ta famille. Eh bien moi je te demande de choisir: c’est elle ou moi! 
- … 
- Puisque tu n’arrives pas à choisir, je vais le faire moi-même. Ta lâcheté me déçoit beaucoup mais je t’aime depuis toujours. Petite fille, je rêvais d’être ton épouse alors je ne vais pas t’abandonner à une autre. Demain, va au consulat pour demander le dossier, je veux te suivre en France avec les enfants.» 

Gislhaine

Le corps dans tous les sens

Portrait chinois des cinq sens 


Si c’était la VUE, ce serait la lecture dans la nature renaissante du printemps ou flamboyante de l’automne. 
Si c’était l’OUIE, ce serait le chant des oiseaux. 
Si c’était l’ODORAT, ce serait le parfum de l’humus dans la forêt. 
Si c’était le GOUT, ce serait les poires chapelans caramélisées que ma grand-mère laissait des heures sur le coin du fourneau. 
Si c’était le TOUCHER, ce serait le moelleux de la mousse dans les bois. 


La nuit dans la forêt 


Un jour que je marchais avec des amis dans le Vercors, sur le retour nous nous sommes trompés de chemin et avons dû revenir sur nos pas. Le jour baissait quand nous avons retrouvé le bon sentier qui traversait une forêt de sapins. Ma frontale éclairait le marcheur devant moi mais de chaque côté, l’obscurité était de plus en plus profonde, les arbres serrés et parallèles ne laissaient pas passer les dernières lueurs du jour et formaient un mur menaçant. J’avais beau me raisonner: «Nous sommes sur le bon chemin, après la forêt on arrive au village», rien n’y faisait, l’angoisse montait en moi, mon cœur battait plus vite, j’étais essoufflée. 
Soudain, je me suis revue petite, avec ma grand-mère me tenant par la main d’un côté, mon jeune frère de l’autre. Elle nous avait emmenés chercher des champignons dans les bois et ne retrouvait plus le chemin du retour. Or la nuit tombait. Nous nous serrions tous deux contre elle et commencions à pleurnicher, apeurés par l’obscurité qui envahissait peu à peu la forêt, les bruits de la nature, une branche qui craquait, un oiseau qui s’envolait bruyamment… Je pensais à la chèvre de M. Seguin que le loup avait dévorée. Certainement sentions-nous aussi confusément que Mémé commençait à s’affoler. Pourtant elle se contentait de marcher tout en nous rassurant: «n’ayez pas peur, je suis là, on va retrouver le sentier». Effectivement, au bout d’un moment qui m’a paru très très long, nous avons retrouvé le sentier. Quel bonheur quand on est arrivés dans la cuisine chaude et éclairée. Nous étions enfin en sécurité! 
 

Petite nature 


J’ai peur à la vue du sang, j’ai peur de la souffrance, de la maladie. Je choisis avec soin les films ou spectacles que je vais voir ou les livres que je lis: les images et les textes effrayants ou angoissants ne sont pas pour moi! 
Un matin, j’allai au laboratoire d’analyses médicales pour subir une prise de sang. Depuis la veille, j’étais angoissée: j’avais peur de la réaction de mon corps. C’était une époque où j’étais sujette à des crises de spasmophilie au moindre stress. J’essayais de me détendre, de respirer profondément, de me raisonner: «ça ne fait pas si mal et je n’ai qu’à fermer les yeux». Être à jeun n’arrangeait rien. 
D’habitude je prenais un petit déjeuner consistant et là, je commençais à ressentir la faim. Mon énergie s’enfuyait. 
La salle d’attente était bondée. Je feuilletais une revue pour penser à autre chose, sans grand succès. Enfin ce fut mon tour. J’entrai dans la petite cabine, suivie par une jeune infirmière. Tout en m’asseyant dans le fauteuil, je commençai à m’alarmer: «zut c’est certainement une débutante, elle va me charcuter». Elle tâta mes veines au creux du coude, à gauche, à droite, et dit, sceptique: «vos veines sont fines, ça ne va pas être facile». Je me contractai un peu plus et ne regardai surtout pas la seringue. 
Elle me mit le garrot au bras gauche, chercha la veine, piqua, ne la trouva pas, enleva le garrot, le mit au bras droit, chercha la veine mais n’eut pas le temps de piquer. Je sentis que je prenais mal, me levai précipitamment, m’allongeai par terre. Bras, jambes et visage tétanisés, poitrine serrée par un poids invisible, aucun mot, aucun geste et la peur de mourir. 
La jeune femme appela à l’aide, un collègue arriva rapidement, ouvrit la fenêtre, la fraîcheur me soulagea, il me parla calmement, peu à peu la crise s’atténua et je pus me relever mais je n’avais plus de forces, tout mon corps était douloureux. Je reconnus le responsable du laboratoire qui me demanda si je souhaitais revenir une autre fois ou retenter l’expérience tout de suite. Dans ce cas, il pratiquerait lui-même la prise de sang. Je répondis: «tout de suite avec vous». Son âge, son expérience et sa douceur me mettaient en confiance. Et il aurait été étonnant que deux crises surviennent coup sur coup. Je me réinstallai dans le fauteuil, fermai les yeux, respirai calmement et tout se passa bien. De retour chez moi, je me mis au lit, exténuée. 
 

Nos amis les chiens 


J’avais sept ou huit ans et jouais dans la cuisine de la ferme avec Dick, un jeune chien de garde noir. Mes parents et mon frère étaient dehors. Dick était un peu fou comme le sont souvent les jeunes chiens. A un moment il m’a mordillé le ventre. Prise d’une panique soudaine, j’ai appelé ma mère en criant. Ma réaction a excité l’animal qui m’a alors mordue à l’oreille. Maman est arrivée en courant et a tiré le chien. La blessure n’était pas grave mais j’avais eu très peur. Le lendemain, ne voyant pas Dick, j’ai demandé où il était. Papa m’a répondu qu’il l’avait abattu car il était dangereux. J’ai pleuré. 
Depuis ce temps, le simple fait de m’approcher d’un chien de la taille d’un berger allemand me met mal à l’aise. Je me méfie, ne m’approche pas et s’il est agressif, j’ai des sueurs froides, mon cœur bat plus vite, je n’ose pas le regarder en face, j’ai envie de fuir et cherche un endroit où me réfugier pour échapper aux crocs. Si c’est un petit roquet hargneux, j’arrive mieux à me raisonner car il lui est impossible de me sauter à la gorge, il peut tout au plus me mordre les mollets et recevoir un coup de pied de ma part. 
Quand je me promène seule, je suis aux aguets et il m’arrive de rebrousser chemin, la peur étant plus forte que la volonté. Aussi je pars rarement en solitaire dans des endroits isolés. Quand je suis avec d’autres personnes qui n’ont pas peur des chiens, je suis moins saisie par la panique et me sens protégée par le groupe. 

Il m’est arrivé une fois une chose étrange. Nous nous promenions en famille dans le Diois. Nous avons été repérés par un patou qui gardait un troupeau de chèvres. Il n’y avait pas de berger. Le chien nous a suivis un moment le long de la clôture en aboyant. Mon premier réflexe a été la peur mais ma petite fille, paniquée, s’est collée contre moi et m’a pris la main. J’ai été surprise de voir que ma propre peur avait reflué, toute occupée que j’étais à rassurer l’enfant. 


Le mystère de l’eau 


Dans la famille, on allait pique-niquer au bord de la rivière, on pêchait, on barbotait dans vingt centimètres d’eau mais on ne se baignait pas vraiment. Personne ne savait nager. Mon père avait perdu un petit frère par noyade et la peur de l’eau s’était transmise d’une génération à une autre. Je n’ai pas appris la natation à l’école, les sorties à la piscine étaient très rares. 
Quand j’ai rencontré mon mari, il était très à l’aise dans l’eau et ne comprenait pas que j’aie peur. Il me brusquait et son attitude accentuait mon appréhension. Aussi j’allais rarement à la baignade avec lui ni plus tard avec les enfants car je ne voulais pas leur transmettre ma crainte. 
Après mon divorce, j’ai fréquenté des amis passionnés de natation. De les voir se mouvoir dans l’eau avec aisance, jouer, plonger me faisait très envie mais je me disais que c’était trop tard, que je n’arriverais jamais à apprendre à nager. Cependant je les rejoignais toutes les semaines à la piscine accompagnée de ma fille qui attendait ces moments avec impatience. Peu à peu je me familiarisai avec cet élément dangereux et un jour je me lançai un défi et décidai de prendre des cours de natation. J’avais quarante ans ! Pendant plusieurs mois, j’ai été très assidue, guidée par un moniteur compréhensif. Et au bout de ce temps, je savais nager la brasse là où je n’avais pas pied. C’était une grande victoire pour moi. 
Ensuite j’ai participé à des séances d’aquagym qui m’ont aidée à voir l’eau comme une source de plaisir. Je me souviens de ma joie la première fois où j’ai fait l’étoile de mer. C’était si simple, il suffisait de se détendre et de se laisser flotter. Comment avais-je pu si longtemps passer à côté de cette sensation d’apesanteur, les membres souples, les mains et les pieds frémissant légèrement quand le corps s’enfonçait, les oreilles dans l’eau qui assourdissait les bruits ambiants, le visage baigné par la lumière? 
Pourtant, bien que sachant nager, je suis incapable de jouer dans l’eau si la profondeur est importante. De la même façon, à la mer, je ne peux pas m’aventurer là où je n’ai pas pied. Imaginer l’inconnu au-dessous de moi me paralyse. Je me contente donc du plaisir de faire des longueurs à la piscine, de sentir mon corps glisser dans l’eau, se propulser, de respirer régulièrement, de me renverser en étoile quand je suis fatiguée. Ce n’est déjà pas si mal… 


La salopette de Pépé 


C’était un jour de repos, la famille au grand complet était accueillie par un cousin. Après le repas, certains discutaient, d’autres jouaient aux cartes ou à la pétanque. Julien, Nathalie et leurs enfants, citadins privés de nature, décidèrent de se dégourdir les jambes dans cette campagne qu’ils ne connaissaient pas. Ils longèrent la rivière, traversèrent les parcelles de vignes et s’arrêtèrent devant un cabanon utilisé par les ouvriers agricoles pendant leur temps de pause. Curieux, les enfants poussèrent la porte qui n’était pas fermée à clé et entrèrent dans la maisonnette. Leur père les suivit. Il y faisait sombre, les enfants ressortirent rapidement, un peu effrayés: «C’est tout noir et ça sent mauvais!» 
Julien, lui, demeura immobile, dans un état second. Cette odeur aigrelette qui piquait un peu le nez, où l’avait-il déjà sentie? Il ferma les yeux, inspira longuement. C’était une odeur paysanne qui se frayait un passage dans sa mémoire, une odeur qui venait de loin, de l’enfance avant qu’il ne devienne un parfait citadin. «Mais oui bien-sûr, ça sent la salopette de Pépé!», s’exclama-t-il. 
Une vague de chaleur le submergea, des images défilèrent dans sa tête: les vacances à la ferme, le grand-père avec la fameuse salopette revêtue uniquement pour traiter la vigne et les arbres fruitiers, la sulfateuse qu’il mettait sur son dos, le brouillard malodorant qui en sortait, les paroles qu’il disait: 
- Ne touche pas au produit, ne t’approche pas, c’est dangereux pour les enfants! 
- Et toi Pépé? 
- Moi je suis grand, ça ne craint rien! 
Une fois dans la remise à outils, il accrochait la salopette qui sentait un mélange de produit chimique, de sueur, de terre et de végétaux. De temps en temps, en la tenant du bout des doigts, la grand-mère la mettait dans la machine à laver, sans oublier de rajouter de la javel en fin de cycle, tout en ronchonnant: «Ah toutes ces cochonneries de produits, elles vont bien nous rendre malades!» 
Julien se souvient avec attendrissement de ces détails enfouis dans sa mémoire depuis tant d’années. Il sourit, c’était la fin des années 70, on ne parlait guère d’agriculture biologique à l’époque. Il est toujours immobile dans la pénombre. 
- Mais que fais-tu là dans le noir?, questionne son épouse. Tout doucement il revient à la réalité, le soleil est chaud, les enfants jouent, les oiseaux chantent. 
- Oui, oui, j’arrive. Venez, je vais vous raconter à quoi me fait penser cette odeur! 


Le feu de Pépé Fifi 


Mes parents étaient paysans. Je suis partie de la ferme à l’âge de vingt ans pour aller habiter en ville et suis restée citadine jusqu’à mes cinquante ans. Puis l’appel des racines a été le plus fort et je suis revenue sur ma terre natale. Là, j’ai retrouvé une occupation ancestrale: s’occuper d’un jardin. 
Un jour d’automne où mon mari et moi avions taillé des arbustes, nous avons allumé le feu sous le tas de branches coupées et je suis restée à surveiller la flamme. Un peu assoupie par la chaleur, je revis mon grand-père, debout appuyé sur sa fourche, guettant l’étincelle malheureuse qui pourrait enflammer le talus. 
Mon grand-père était ce qu’on appelait, en langage populaire, un «original»: aigri par son enfance malheureuse, susceptible, grognon, ne supportant pas les enfants qui bougeaient trop. J’étais calme et j’avais donc le droit de venir à côté de lui, mais pas trop près quand même. Je m’asseyais dans l’herbe, on ne parlait pas, on regardait le feu, les flammèches qui s’élevaient en crépitant, la braise qui rougeoyait. Je sentais l’odeur forte du bois brûlé, j’avais très chaud aux joues et toussais quand un courant d’air rabattait la fumée vers nous. Une fois le tas de branches consumé, mon grand-père arrosait les cendres pour être sûr que le feu ne reprendrait pas, et nous rentrions, toujours sans rien dire. 


Ma mère et les roses 


Quand je respire la senteur d’une rose, je pense à ma mère quand elle sortait du cabinet de toilette, le visage frais et doux, nimbée du parfum à la rose qu’elle affectionnait. Je ferme les yeux, le nez dans les pétales et je la vois, je la sens. 
Dans mon jardin poussent des rosiers qui sont des boutures des siens, eux-mêmes issus de ceux de sa grand-mère. Quelle transmission émouvante! Les dernières années de sa vie, comme elle ne pouvait pas marcher longtemps, on se contentait de faire le tour des plates-bandes et elle aimait me raconter l’origine de chaque arbuste. Ses yeux brillaient et son visage s’apaisait. 
Il y avait toujours un bouquet sur la table dans la maison de mes parents et souvent c’était un bouquet de roses, joliment agencé, avec des couleurs variées allant du blanc au rouge très foncé presque noir en passant par toutes les nuances de lilas, saumon, orangé. Quand elle était invitée, elle offrait un bouquet des fleurs de son jardin, de préférence des roses. Comme elle aimait lire, elle a reçu en cadeaux de nombreux livres sur ce thème : jardinage, botanique, romans, poèmes… 
Ma mère était une femme discrète, secrète même, un peu mélancolique. Je crois qu’elle s’évadait de la vie quotidienne grâce à la lecture et aux soins qu’elle prodiguait à ses fleurs. C’était son jardin secret. 


Les oiseaux 


Le chant des oiseaux a accompagné mon enfance et ma jeunesse comme un bruit de fond auquel je ne prêtais pas vraiment attention. Dans mon milieu où presque tous les hommes pratiquaient la chasse ou le braconnage, les oiseaux étaient des proies faciles destinées à finir en «rôtie», délicieuse recette locale dont voici le secret: Faire dorer les oiseaux (de préférence des grives ou bécasses, sinon les pigeons font l’affaire) dans de l’huile d’olive, avec quelques gousses d’ail non épluchées, des baies de genévrier, du thym et un peu de lard. Vers la fin de la cuisson, saler, poivrer, arroser de cognac. Désosser et hacher de façon à obtenir une purée facile à étaler. Faire légèrement griller au four des petites tranches de pain beurrées, y étaler la «rôtie» maintenue chaude au bain marie. Cette recette se sert en entrée, accompagnée d’une salade de «doucette» (mâche en bon français). 
Quand je suis devenue citadine, les bruits de la ville ont couvert le chant des oiseaux. Mais lorsque j’ai commencé à pratiquer la randonnée en montagne, j’ai découvert la nature sauvage, bien différente de la nature domestiquée de ma campagne natale. Mon mari m’a offert des jumelles et j’ai pris l’habitude d’observer les animaux, surtout les oiseaux car ils se cachent moins que les autres bêtes. J’ai acheté des livres, des CD, regardé des documentaires, participé à des sorties ornithologiques, pour apprendre à les nommer et reconnaître leur chant. Les écouter distraitement ne me suffisait plus. 
Chaque balade est donc associée à l’espoir d’apercevoir et d’entendre des volatiles, les jumelles pendent toujours à mon cou et mes oreilles sont aux aguets. Quand j’ai la chance d’en rencontrer un, cela peut paraître excessif mais la joie m’inonde, je ne bouge plus, j’écoute, je contemple et remercie la nature de m’offrir ce cadeau. Parfois, la montagne reste silencieuse et je reviens un peu triste de la balade. Je n’ai rien à noter sur mon petit carnet qui recense les oiseaux vus ou entendus au fil des saisons. Cela m’inquiète car de nombreuses espèces disparaissent chaque année à cause des activités humaines. 

Depuis vingt ans, j’habite à nouveau à la campagne. Les arbres et arbustes de notre jardin ont bien poussé et les oiseaux y trouvent refuge. Dès que j’ouvre les volets, je cherche mes amis des yeux et des oreilles. Parfois ils sont au rendez-vous, parfois non. Cela dépend de la météo, de la nourriture à leur disposition. Ils passent leur temps à survivre, à perpétuer l’espèce et ne chantent pas pour nous faire plaisir! Suivant les saisons, ce ne sont pas toujours les mêmes. 
En ce moment, en automne, les rouges-gorges se rapprochent des maisons, très jaloux de leur territoire. Les femelles lancent leurs trilles aiguës alors que les mâles chanteront au printemps. Les mésanges sont revenues de leur périple plus au nord. On entend leur ti-tui ti-tui. Les moineaux piaillent en bande dans les haies. Les étourneaux sifflent dans les cyprès et s’envolent en groupe, dessinant des arabesques dans le ciel. Les pies jacassent, se disputent et nous agacent. Les pigeons et tourterelles roucoulent sur le toit. Les pics-verts ricanent et tapent dans les troncs d’arbres. Les corneilles croassent dans les champs à la recherche des grains de maïs tombés après la moisson. Les buses lancent leur cri perçant. De temps en temps, venus de la rivière, un héron cendré se poste dans un pré, des aigrettes blanches et élégantes et des goélands chamailleurs grattent la terre fraîchement labourée. 

Quand l’hiver arrivera, nous laisserons de l’eau et des graines à la disposition de nos amis pour les aider à passer la mauvaise saison en attendant le printemps. Nous pourrons les admirer de l’intérieur de la maison sans les déranger. Puis, les beaux jours revenant, ils s’éloigneront pour vivre leur vie, d’autres oiseaux seront de retour du sud et s’arrêteront. Chaque jour apportera son lot de surprises, dès le lever du soleil la campagne résonnera de l’agitation particulière à la période des amours. Puis ce sera la naissance des petits et leur éducation, période épuisante pour les parents, obligés de trouver de la nourriture pour leur progéniture affamée. En été, ce sera plus calme, moins de chants, les petits partis du nid, enfin un peu de repos pour les adultes. Puis l’automne reviendra avec les migrations. J’espère que le cycle continuera ainsi longtemps… 


Balade aux Ramières 


Quand je suis arrivée au bord du lac, la douceur de l’air sur ma peau m’a surprise. Mais par moment, un petit souffle se faufilait entre les arbres et apportait un peu de fraîcheur. Les rayons du soleil automnal éclairaient les montagnes qui se découpaient sur le ciel bleu azur, traversé de nuages blancs effilochés et légers comme des voiles. 
Les feuillages avaient des teintes chaudes: jaune, orange, rouge, brun, les fruits des couleurs vives: le rouge des églantiers et aubépines, le rouge orangé des fusains d’Europe, le noir des troènes. L’herbe drue était très verte. Des reflets argentés zébraient la surface du lac et l’eau de la rivière était d’un bleu gris opaque. J’ai respiré l’odeur d’herbe et de feuillage mais n’ai pas reconnu le parfum lourd de l’humus propre aux automnes pluvieux. D’ailleurs, les champignons étaient rares. 
Sur la mousse moelleuse et verdoyante j’ai marché avec souplesse, écouté la musique froissée de mes pas sur les feuilles mortes et le grondement de la Drôme qui courait sur les galets. Les rouges gorges lançaient leur petit claquement métallique et gazouillaient dans les buissons, les canards nageaient à la queue leu leu sur le lac, les cormorans noirs et luisants plongeaient dans l’eau et ressortaient plus loin. Avant de rentrer, je me suis régalée de la douceur sucrée des cynorhodons et de la texture farineuse des baies de l’aubépine. J’étais sereine, le corps détendu et la tête vidée des soucis quotidiens, la nature m’avait transmis son énergie apaisante.

Marie

dimanche 10 janvier 2021

Le goût des rencontres

Alaïs était singulière, comme son prénom. Elle n’était pourtant pas de noble lignée, comme l’étymologie voulait le faire croire, cependant porter un prénom si rare l’avait un peu mise à l’écart. Elle était particulière pour différentes raisons. Par exemple, son intelligence supérieure et différente l’avait longtemps isolée. Elle savait qu’elle ne fonctionnait pas exactement comme les autres. 
Quand elle entendait une musique, elle l’imaginait en couleurs. Dans sa tête, cela pouvait ressembler aux images qu’elle avait parfois vues sur les écrans d’ordinateurs quand des algorithmes tentaient de mettre les sons en images. Le la, 440 hz, était bleu pour elle, le sol, vert et le ré, jaune comme le soleil. Les cercles évoluaient au rythme des chansons et ainsi, elle retenait tout. Ensuite, dès qu’elle s’asseyait devant un clavier, ses doigts galopaient pour reproduire ce qu’elle avait entendu, inlassablement, jusqu’à ce qu’elle puisse jouer la mélodie très vite et sans aucune fausse note. Alors seulement, son rire éclatait, comme une cascade, et elle pouvait chanter à haute voix ce qu’elle entendait et ce qu’elle voyait. 
Quand ses doigts ne dansaient pas sur le piano, son corps s’agitait. Elle avait une silhouette de danseuse : port altier, cou allongé, bras toniques, jambes fines, pieds prêts à bondir. Elle sautait, elle dansait, elle tournait, pour ne jamais s’arrêter. Son parfum se dispersait dans toutes les pièces où elle entrait avec chacun de ses mouvements. 
Elle sentait Miss Dior Rose N’Roses, avec une pointe de bergamote qui rappelait le thé Earl Grey, à la fois réconfortant et frais. L’odeur était délicate et trahissait parfois sa présence, même quand elle se blottissait au creux du canapé pour rêver tranquillement, casque enfoncé sur les oreilles, bras et jambes dessinant les chorégraphies qu’elle imaginait. 
Elle sentait aussi l’air pur quand elle rentrait après un jogging ou une balade à vélo, le crumble pomme cannelle et le mug cake au chocolat dès les premiers jours de l’automne. 
Alaïs était insaisissable et mystérieuse, pourtant ceux qui la voyaient pour la première fois pouvaient prendre sa réserve et son calme pour de la douceur et sa maman et sa soeur lui disaient souvent que sa peau était aussi douce que la laine polaire dont on fait les doudous. 

Grâce à sa mère, médecin, elle passa son enfance à Vintiane, au Laos. Elle grandit au milieu des expatriés, dans un monde multiculturel et ouvert qui laissait peu de place aux relations durables. Elle eut donc très vite conscience qu’elle ne pouvait compter que sur trois personnes : sa mère, sa sœur et elle-même ! Le trio était inséparable et constituait sa permanence. Elle avait vu ses premières amies partir et, un soir, leur mère leur annonça qu’elles allaient rentrer dans leur pays. Seule Alaïs n’avait pas d’opinion quant à leur destination car elle ne se sentait reliée à la France que par la langue. Elle pressentait pourtant que l’annonce serait suivie d’un changement de décor radical et que sans doute, elle allait quitter l’insouciance de son enfance. 

Quelques semaines plus tard. Leurs vies et son enfance furent emballées, scotchées, mises en boîte et expédiées. Alaïs contempla sa chambre vide. Elle regarda par la fenêtre et admira une dernière fois le frangipanier pour ne rien oublier. Ni le vert des feuilles ni la beauté fragile des fleurs. Le lendemain, elle serait dans un autre pays, à l’autre bout de son monde. Elle allait quitter la chaleur uniforme et les journées égales toute l’année pour découvrir quatre saisons, la brièveté des jours d’hiver et les longues soirées d’été. Tout cela, elle ne le connaissait que par les histoires de Mamoun et les souvenirs racontés par sa sœur. De ses premières années françaises, elle n’avait rien gardé en mémoire. Sa vie était ici, dans la chaleur tropicale et la mousson. Son jardin était luxuriant toute l’année, la ville était un feu d’artifice de couleurs où légumes et fleurs rivalisaient pour offrir à chacun un aperçu de l’arc en ciel. Elle ferma les yeux. Toutes les images étaient rangées dans sa tête avec tous les sons et toutes les odeurs. À bientôt onze ans, elle avait le droit de se sentir chez elle dans ce pays où elle avait grandi, mais elle ne pouvait pas y rester seule. Sa mère était pour le moment la seule à décider de leurs vies. Elle la suivrait donc dans l’avion du retour. Elle ferma les yeux pour retenir ses larmes. 
 
Au petit matin, après la première nuit dans la nouvelle maison, Alaïs fut saisie par l’odeur et par la qualité de l’air. Sans l’humidité écrasante, la voix ne portait pas de la même manière. Alors que tout le monde dormait encore, elle sortit. Elle fut étonnée par les teintes de la campagne. Elle ne reconnaissait rien. Il n’y avait pas de bambous ni de bananiers, pas de fruits aux couleurs chatoyantes et même les fleurs semblaient avoir revêtu une couleur pastel. La nature lui sembla pauvre et organisée. Elle sentit la terre s’écraser sous ses pas, les quelques feuilles qui jonchaient le sol bruissaient sous son poids. Le chant des oiseaux et le frémissement du vent dans les peupliers avaient remplacé l’agitation de la capitale laotienne. Elle croisa quelques cyclistes et fut doublement surprise : il s’agissait vraisemblablement de sportifs, l’utilisation du vélo n’était donc pas exclusivement utilitaire ici et ils parlaient français. C’était pour elle la langue de la maison, celle qu’elle avait toujours entendue à l’intérieur. À l’extérieur, elle avait l’habitude des sonorités du laotien qu’elle parlait un peu. Ce matin-là, pour la première fois, elle entendait sa langue maternelle hors les murs. Elle poursuivit sa balade en se laissant envahir par les sensations qu’elle découvrait. Les odeurs étaient moins marquées que là-bas et la température plus propice au sport. Elle entendit l’eau couler et se laissa guider par le murmure qui enflait. Le soleil dardait ses rayons doux sur la surface de l’eau céladon, qui tranchait avec les reflets du Mékong, plutôt ocre. Tout était nouveau. Elle découvrit quelques montagnes en amont. Au moins, elles n’avaient pas élu domicile dans un plat pays, les sommets lui donnaient un objectif. Alaïs eut soudain envie d’être le 21 décembre, premier jour de l’hiver afin de découvrir la seule chose qui lui avait manqué sous les tropiques : la neige. 
 
Les quelques semaines qui suivirent leur retour furent tranquilles. Alaïs fut inscrite au collège et Loïse au lycée. Après quelques jours de classe dont Alaïs revenait en larmes, Mamoun accepta l’enseignement par correspondance sans trop poser de questions. Fini le lever à l’aube, le car bondé et les classes bruissantes. L’école à la maison avait de nombreux avantages et le passage en classe supérieure ne posa aucun problème. Une fois qu’elle eut réussi son brevet, sa maman lui proposa de l’inscrire en seconde dans l’établissement du secteur pour, disait-elle, se préparer à la vie d’adulte. 

Quand elle fit sa rentrée au lycée, Alaïs se figea dans la grande cour. Trop de bruit, trop d’élèves. Les jeunes de son âge s’interpellaient à grands cris et ils se jetaient dans les bras les uns des autres sans aucune retenue. Elle sentit les larmes qui montaient, ses mains moites, puis une sensation de froid l’envahit. Elle avait pourtant cru qu’elle saurait faire face. Elle détestait l’école pour tout ce qu’elle ressentait maintenant : les élèves qui grouillaient, comme des fourmis, les cris qui envahissaient tout l’espace sonore pour ne rien dire, les odeurs qui se mélangeaient, parfums écoeurants, cheveux trop propres ou trop sales, sueur, poussière, craie et vers 11 heures, odeurs de cuisine. Pourtant, son lycée était flambant neuf. Il n’avait encore accueilli aucun élève et le bâtiment en bois était résolument moderne. Il évoquait l’écoconstruction et l’obsession pour les économies d’énergie dont les cours de technologie et de SVT avaient proposé une description minutieuse au collège. Elle avait espéré que le neuf saurait anesthésier ses sens. Elle avait cru que rien ne la ramènerait à l’autre rentrée. Pourtant, quand elle se retrouva assise, face au tableau, comme avant, elle eut la certitude que malgré la chaise ergonomique, le bureau à hauteur variable et le tableau blanc interactif, rien n’avait réellement changé. Le passage du collège au lycée n’avait pas permis le miracle tant attendu. Elle était encore et toujours la petite fille qui, de retour du Laos, avait perdu ses repères, ses amis, et toute son enfance l’année de son entrée en 6e. L’école était indissociable de ce jour-là qu’elle aurait tellement aimé oublier. 
En rentrant, avant de répondre aux questions de Mamoun et Loïse, elle se précipita dans la salle de bain pour se retrouver. 
Quand Alaïs était tendue, qu’elle sentait chacun de ses muscles tirer et qu’elle serrait les dents, prête à exploser, elle aimait plonger dans un bain tiède. Le bien-être l’envahissait dès qu’elle entendait le bruit de l’eau. Il y avait d’abord le choc des premières gouttes contre le fond de la baignoire vide, puis, dès qu’il y avait quelques centimètres d’eau, le son de l’eau courante qui se mêlait à l’eau dormante était aussi fort que celui d’une cascade en pleine nature. Elle jeta quelques perles de bain qu’elle regarda se dissoudre avant qu’elles ne disparaissent sous une couche d’écume. Elle plongea ses doigts dans la mousse et frissonna de plaisir, puis, lorsque l’eau arriva à mi-hauteur, elle entra lentement dans la baignoire pour sentir chaque centimètre de sa peau se détendre. Une fois assise, elle glissa pour laisser l’eau recouvrir ses épaules, puis s’allongea presque entièrement en pliant les genoux, en position quasi fœtale. Elle était bien trop grande pour tenir entièrement dans cette petite baignoire. 
Le contact de l’eau la transporta à Vintiane, à l’hôtel Intercontinental, dans la piscine de son enfance perdue. Le grand bain était à la température exacte de son corps, ni trop chaud ni trop froid. Elle préférait la brasse coulée qui éloignait tous les bruits du monde et l’autorisait à se réfugier dans sa bulle, le temps d’une longueur. 
Immobile, allongée au fond de la baignoire, elle sentit ses bras bouger et elle n’entendit plus rien. Son enceinte JBL continuait pourtant à diffuser Believer en boucle. Elle commença un chant intérieur, entendit sa voix et aurait presque pu percevoir la vibration de ses cordes vocales. Elle se laissa aller, confiante. Elle vit les cercles colorés qui défilaient au rythme des paroles qu’elle répétait en silence. Elle pouvait rester longtemps dans cette position, offerte à la caresse légère de la mousse et de l’eau, ne sortant la tête que pour prendre une grande inspiration, à intervalles réguliers. Elle en profitait pour vérifier qu’elle était toujours dans le tempo de sa chanson, qu’elle n’avait ni ralenti ni accéléré. Chaque fois, elle souriait, victorieuse ! Elle oubliait tout, même l’endroit où elle se trouvait. Quand le monde extérieur était à nouveau perceptible, c’est qu’il était temps de rajouter un peu d’eau chaude, juste assez pour être en osmose avec le milieu, en apesanteur totale et pour prolonger la trêve de quelques minutes. Enfin, prête à se laisser toucher et à répondre aux questions de sa mère, elle sortit du bain. 
 
Une fois de plus, Mamoun sut la comprendre. Elle termina donc sa scolarité secondaire par correspondance. La vie s’organisa autour des heures d’apprentissage et des activités de loisirs. Danse et piano en semaine et vélo avec sa sœur le week-end. 
 
Un dimanche où Mamoun était de garde, et alors qu’elles rentraient de leur excursion en VTT, Alaïs trouva Loïse pétrifiée devant le portail. 
- Pourquoi t’ouvres pas ? demanda Alaïs à sa sœur. 
- Là… 
- Quoi ? 
- Une souris ! 
- C’est un cadeau du chat, t’as qu’à l’enlever ! 
- J’peux pas… 
- Peut-être, mais c’est toi la grande ! 
- Mais là, j’peux pas ! 
- On va pas rester dehors quand même ! 
 - J’passe pas ! 
Agacée par cette situation sans issue, Alaïs décida de passer à l’action. Peut-être que si elle réussissait à les débarrasser de cet obstacle, sa sœur cesserait de la considérer comme la petite. Elle regarda le corps de la minuscule chose et sentit une légère crampe au milieu du ventre. Elle eut comme un haut le cœur et avança en tremblant vers le cadavre. Elle plia les genoux mais interrompit son mouvement brusquement. À ce stade, il était clair qu’elle ne pourrait rien faire si elle LA voyait. Elle était trop triste pour elle. Mourir pour rien, juste parce que le chat avait décidé de s’amuser un peu… Elle chercha quelque chose pour couvrir la bête d’un voile pudique. Elle avait un kleenex dans sa poche. Elle le déplia, le tint pour qu’il fasse écran entre elle et la souris, tendit la main en direction de celle-ci et la recouvrit de façon à ne rien voir. Tremblante, elle étira lentement le bras en pliant les genoux et poussa un cri de dégoût qui s’étrangla dans sa gorge. Plus que quelques centimètres, surtout ne pas toucher le corps. Ouf, elle avait posé le mouchoir mais elle ne parvenait pas à se débarrasser de cette vision d’horreur. Elle tenta de prendre une grande inspiration, mais c’était difficile. Depuis le début de son travail de croque-mort, elle peinait à laisser entrer l’air jusqu’au bout pour gonfler ses poumons. Il lui fallait maintenant un sac opaque. Elle demanda à Loïse de se rendre utile et d’aller chercher quelque chose. Celle-ci fit un pas de côté pour éviter le linceul improvisé et alla chercher les sacs poubelle. Elle réapparut essoufflée et lui tendit le rouleau, au lieu du sac demandé, avant de détourner le regard. Alaïs éprouvait comme une attirance macabre pour le carré blanc qui contrastait avec la terre battue de l’allée, elle n’avait pas besoin de le soulever pour voir, en vrai, le petit rongeur immobile, mais l’idée de le toucher la révulsa. Elle enfila le sac poubelle à la manière d’un gant et se pencha à nouveau. Elle tournait presque le dos à sa cible. Alaïs avait peur d’appuyer trop fort avec sa main car elle craignait d’écraser la victime. Elle replia le kleenex tout en soulevant la souris. Elle plissa les yeux et détourna la tête pour ne rien voir. Le sac lui sembla si léger qu’elle ne savait pas ce qu’elle avait pris. Elle ouvrit les yeux en criant, par précaution, et peut-être un peu aussi pour ne pas exploser de peur. Et là, malheur ! la bête était toujours là, cette fois dans une mare de sang. Alaïs se demandait si elle allait réussir. Il fallait qu’elle maîtrise son tremblement, qu’elle ouvre les yeux, qu’elle accepte de regarder la mort en face. Impossible. Elle recommença son manège, mais cette fois, elle utilisa ses deux mains pour être certaine de ne rien perdre en route. Elle ouvrit les yeux. Elle avait retourné le sac. Elle baissa les yeux et ne vit plus que la tache immonde. La bête devait être dans le sac. Elle eut du mal à le fermer car elle ne parvenait pas à regarder ce qu’elle faisait. Elle tendit le cercueil improvisé à sa sœur du bout des doigts. Elle se sentait épuisée, douloureuse, comme si elle sortait d’une longue maladie, mais elle avait réussi. Elle avait vaincu sa musophobie… peut-être. Mais surtout, elle avait prouvé à sa sœur qu’elle n’était plus la petite fille apeurée qu’il fallait protéger du monde extérieur, elle avait réussi brillamment cette épreuve initiatique qui la faisait basculer dans le monde des adultes. 
Elle allait terminer sa dernière année de danse avec les ados. Show Dance 4. Le Graal pour ceux qui avaient commencé en maternelle. Ce n’était pas son cas, mais elle avait gagné sa place dans les chorégraphies, à force de travail. Elle était finalement heureuse de ne pas avoir abandonné ce loisir. 
Comme son corps était toujours en mouvement, au début du collège, Mamoun lui avait proposé de l’inscrire au cours de danse de spectacle, sans doute pour qu’elle rencontre d’autres adolescents. Elle n’avait pas besoin des autres. Elle était sûre qu’ils la jugeaient sans cesse. Mais ce qui l’avait convaincue d’essayer, c’était l’alliance de la musique et du mouvement. Elle pensait que les chorégraphies étaient conçues comme une juxtaposition de solos. Ce qu’elle appréhendait chaque semaine, c’était l’odeur de transpiration qui envahissait la salle après l’échauffement. 
Les dernières semaines avant le spectacle étaient intenses. Les répétitions s’enchaînaient, à l’école de danse, sur scène, à la maison. Alaïs répétait jusqu’au vertige. Elle voulait être parfaite le grand jour pour ne pas se faire remarquer. La crainte de ne pas être à la hauteur la paralysait parfois et pour parvenir à se libérer il lui fallait se concentrer sur l’air qui entrait dans ses narines et suivre tout le trajet de sa respiration. Sa mère lui avait dit un jour « Perfect practise makes perfect », c’était la devise de Misty Copeland, la première danseuse classique noire américaine. Alaïs l’avait adoptée. Elle tentait de respecter à la lettre les instructions du professeur et veillait à ne pas perdre une seconde le fil de la musique. Souvent, ils commençaient à travailler en silence, lentement, juste pour revoir les enchaînements et elle mémorisait la succession des contractions et des détentes musculaires. Elle fermait les yeux et déployait les mouvements, amples et réguliers, au rythme que le professeur indiquait en battant la mesure. Elle sentait parfois une danseuse la frôler et elle percevait le glissement des chaussons sur les lames de parquet. La chaleur se propageait dans son corps à mesure que les muscles de ses cuisses chauffaient, ses chevilles devenaient sensibles et son genou droit aussi. Heureusement, elle ne ressentait aucune douleur dans les bras, alors qu’ils étaient toujours tendus pour que le spectateur ne voie que le ballet, même quand la musique s’arrêtait ou que les danseurs se figeaient en attendant leur tour. 
Les élèves faisaient des gammes en accélérant un peu plus chaque fois qu’ils recommençaient un mouvement, comme les pianistes qui fixent les doigtés par des gestes lents et marqués. Quand le professeur était satisfait, il ajoutait la musique. Souvent, trop de décibels la faisaient sursauter. Elle fixait alors toute son attention sur la chorégraphie pour mettre le volume sonore à distance et elle dansait. Le lendemain, elle se réveillait courbatue, comme si chaque répétition était destinée à lui faire découvrir un nouveau muscle dont elle ignorait l’existence jusque-là. 
Chaque année, le jour du gala, le trac l’accompagnait dès le lever. Elle ne mangeait que du bout des lèvres et imaginait sa performance. Les images étaient très réalistes mais elle ne voyait jamais rien du public. Cette préparation lui permettait de ne rien laisser au hasard et de ne jamais être surprise. Elle savait que le stress aurait sur ses douleurs l’effet d’un anesthésiant et qu’elle serait tranquille, au moins le temps du spectacle. 
Au matin de son dernier spectacle, elle était presque angoissée. Le thème de cette année était la comédie musicale et les costumes comme les musiques lui plaisaient. Une page allait se tourner. Une fois le rideau baissé, elle aurait quitté son adolescence. La rentrée prochaine se passerait ailleurs. 
L’application Parcoursup n’avait pas encore annoncé le verdict, mais elle était certaine de quitter sa campagne. Si elle comparait sa vie à un jeu vidéo, elle se trouvait à la fin d’un niveau, sur le point de basculer dans un nouveau monde dont elle ne savait rien. 
Elle avait finalement été affectée à Lyon. Dans le tram qui la conduisait vers le domaine universitaire, sa gorge se noua et elle sentit cette petite douleur caractéristique dans le fond de l’oreille, comme une otite, mais pas tout à fait aussi forte. Elle reconnut ce qu’elle appelait ses manifestations corporelles de la peur. Elle n’arrivait pas à poser sa respiration ni à ralentir son cœur qui battait la chamade. Pour la première fois depuis bien longtemps, elle allait se retrouver dans une salle de classe. La peur, elle l'avait découverte dès ses premiers pas dans la cour des grands, en arrivant au collège, en France. Elle lui avait laissé quelques cicatrices. Alaïs chassa cette réminiscence et se demanda comment se calmer, puis elle se souvint de l’idée que sa mère lui avait soufflée : prendre un bon souvenir et le ressentir chaque fois qu’elle en aurait besoin. Ce matin-là, elle choisit les crêpes. Depuis toujours, elles avaient été synonymes de joie. Elle parvint à convoquer la douce odeur de la pâte qui chauffe, le craquement du sucre roux sous la dent, la chaleur qui enveloppe à la tombée du jour, tout ce qui pouvait la rassurer maintenant. Elle sut qu’elle tiendrait jusqu’au vendredi car son corps gardait encore la mémoire de ces retrouvailles passées et futures. Elle partageait toujours ce moment avec sa sœur et elle se sentait en sécurité. Dans le tram, les étudiants qui l’entouraient, par groupes de deux ou trois, n’avaient rien vu de sa détresse. Sa respiration s’apaisa, elle put se fondre dans la masse… 
Quatre heures plus tard, elle trouva une invitation devant la porte de son studio. SOIRÉE CRÊPES À DANIEL TAMMET. Elle n’avait pas très envie d’y aller. C’était une soirée d’intégration proposée par la résidence universitaire où elle logeait pour cette première année d’autonomie. La perspective de se retrouver à nouveau entourée par les corps et les odeurs des étudiants, après la demi-journée en amphi, lui paraissait insupportable. Pourtant, elle refusait de laisser la solitude l’emporter. Cette rentrée était comme une page blanche et il lui suffisait d’y décrire la personne qu’elle désirait devenir. D’après le psy, rien n’était repoussant en elle et il lui appartenait de se laisser approcher. 
Alaïs surmonta son appréhension et poussa la porte battante. L’odeur des crêpes ouvrit instantanément les vannes de ses souvenirs. Elle eut un mouvement de recul. Comment des inconnus pouvaient-ils reconstituer l’odeur des crêpes de Mamoun ? Elle mettait tout son amour dans la préparation et mélangeait plusieurs farines : millet, avoine, épeautre, sarrazin, voire bananes et patates douces, elle ajoutait toujours un peu de sucre vanillé et graissait la crêpière avec une feuille d’essuie-tout entre chaque crêpe… Un peu plus d’huile pour elle, qui aimait bien entendre la pâte crépiter, un peu moins pour Loïse qui pensait toujours à sa ligne… Les crêpes de Mamoun avaient un goût incomparable. Tous les vendredis soir, c’était la fête : on célébrait l’arrivée du week-end, puis quand Loïse eut quitté la maison pour ses études, on célébrait son retour et la reconstitution éphémère du cercle familial. 
Les crêpes étaient devenues un rituel et les deux sœurs s’interdisaient d’en manger si elles n’étaient pas réunies. Venir à cette fête, c’était aussi rompre ce pacte familial. 
Lorsqu’un jeune étudiant à la carrure imposante lui demanda quelle garniture elle voulait pour sa première crêpe, elle sursauta. Elle ne prenait que du sucre : pas de confiture qui coule, pas de nutella horrible, pas de jus de citron pour faire une Suzette, comme sa sœur. Il lui tendit la crêpe et la première bouchée la replongea dans la sécurité du vendredi. Le sucre qui craque sous la dent, le goût de vanille, la chaleur qui monte autour de la crêpière, les éclats de rire et les discussions à bâtons rompus pour organiser le week-end : courses, sorties, films à partager… Elle ne parvenait pas à s’extraire de son cocon mémoriel pour aller vers les autres. Elle se demanda si, justement, les autres aussi pouvaient être projetés dans une bulle de souvenirs par une simple bouchée de crêpe ou en sentant une odeur familière. Si comme elle, ils n’oubliaient rien, jamais de ce qu’on leur disait ou de ce qu’ils vivaient et s’ils avaient autant de mal qu’elle à voir les gens, et non ce qu’on disait d’eux, chaque fois qu’ils rencontraient quelqu’un. Elle pensa qu’elle devrait peut-être parler à ce jeune étudiant. Elle ne savait rien de lui mais elle le trouvait assez beau. Elle pouvait engager une conversation pour le découvrir. Elle savait que la première fois, c’était toujours plus simple. La piqûre de la curiosité la poussait à sortir de sa réserve. Pour elle, l’inconnu suscitait toujours assez d’intérêt pour la pousser à agir et elle se sentait protégée car son interlocuteur ne pouvait se faire aucune idée d’elle dans cette salle anonyme. Il lui parlerait comme à une personne normale. 
Il était temps de lâcher prise et de faire confiance, elle était devenue adulte, elle était prête à se lancer à corps perdu dans la découverte du dernier niveau de son jeu de vie en vrai. Il pourrait s’appeler Objectif relations humaines ! 

FAA, Octobre 2020

lundi 15 juin 2020

Cris d'amour

Ma fille, sans doute n’ai-je pas le droit de t’appeler ainsi. Ma fille, sans doute ce soir n’ai-je pas été assez patient. Ma fille, sans doute n’ai-je pas su rester calme, mais ma fille, sans doute m’as-tu poussé à bout. Allez, ma fille, maintenant rentre à la maison. Sinon, ma fille, je viens te chercher… 
– T’es pas mon père! J’suis pas ta fille! De toute façon vous êtes pas mes vrais parents! 
En général, cette déclaration est suivie d’une porte qui claque. Ça peut être celle de ta chambre, alors simultanément on entend deux ou trois trucs se fracasser sur le plancher… La lampe de chevet, le réveil? On se regarde. Les paris sont ouverts… Ou bien c’est la porte d’entrée. Et la fuite vers les alentours, en attendant les preuves d’amour. 
Et donc me voilà dans la rue. Je sais que tu reviendras, je sais que tu n’es pas loin, je sais que tu me fuis mais je sais que tu m’épies. Il fait nuit et la petite bruine du coin n’arrange pas les choses. 
Bon sang, comment ça a commencé cette fois-ci, pourquoi a-t-on déterré la hache de guerre? Une sortie refusée? Une remarque sur le travail scolaire, un commentaire dans le cahier de liaison? Une question: Mais d’où sors-tu ces fringues? Une contrariété, une frustration, un agacement, une prise de bec, un soupir trop marqué, des yeux levés au ciel, un mot de travers? Ou bien encore une fois à cause de ce foutu téléphone? Et voilà on y est. Le ton monte. Les murs vibrent. La maison flambe… Et je parcours le lotissement. 
Premier SMS: Où es-tu? Non, plutôt: Où es-tu, ma grande? Envoi… 
J’ai vu une petite silhouette se faufiler là-bas. Est-ce que c’est moi qui te cherche? Est-ce que c’est toi qui me guettes? Qui écrit les règles du jeu? J’accélère un peu. Personne au coin de la rue. Pas de réponse non plus à mon message. Évidemment ce serait trop beau, trop facile. Tu ne vas pas capituler comme ça, du premier coup. Non mais tu rêves Papa! À quoi tu t’attends? 
J’ai fait un premier tour du pâté de maison. J’espère que ça ne va pas durer trop longtemps cette histoire. La météo n’incite pas à jouer au chat et à la souris. J’essaie d’appeler, je tombe sur ton répondeur, je raccroche sans rien dire. L’intention est là. Le message est clair. 
Il fait frisquet. Qu’est-ce que t’avais sur le dos quand tu t’es enfuie? Manquerait plus que t’attrapes froid, manquerait plus que tu t’enrhumes… 
Je vais te retrouver. Comme à chaque fois bien sûr. Et le ton va monter. Il va falloir argumenter, convaincre. Ça va chauffer entre nous mais tu rentreras. Trente pas derrière moi peut-être et en faisant ostensiblement la gueule. Puis, tu iras t’enfermer dans ta chambre pendant que je tournerai en rond dans le salon en respirant par le ventre. Mais pourquoi tu t’obstines à lui courir après, dira ma femme. Elle revient toujours. Pourquoi tu n’attends pas qu’elle se calme dans son coin? 
Bon, je me donne encore dix minutes avant de rebrousser chemin. Je ne vais pas y passer la nuit non plus. Peut-être que je devrais quand même aller jeter un œil du côté du square. 
Je ne sais pas pourquoi, minette, tu te sens mal aimée. Pourquoi un petit accrochage prend de telles proportions? Qu’est-ce que ça va remettre en cause chez toi? Sur quelle zone sensible ça va taper pour que tu exploses? On est ta famille et pour toujours. On ne te l’a pas assez répété? 
Rien à signaler dans le coin. À part un vieux chat gris qui se planque sous une voiture à mon passage. Et toi, où est-ce que tu te caches? J’entends un bus passer. Il est tard, c’est peut-être le dernier en direction de la ville. Tu n’es pas dedans quand même? Je t’appelle, pas de réponse. La petite bruine me dégouline dans le cou. La lune apparaît brièvement. Je t’aime jusqu’à la lune… et retour, disait l’histoire du soir que je te lisais si souvent. Et nos mains se serraient fort pour sceller notre pacte. 
Deuxième SMS: Allez, rentre maintenant. Non, plutôt: Allez ma belle, rentre maintenant :) Envoi… 
Peut-être qu’on ne sait pas toujours t’écouter. Sans doute qu’on ne sait pas toujours te comprendre. Il y a une fêlure, non, un gouffre en toi. Quelle est cette colère qui t’envahit, cette violence que tu ne contiens pas? Tu ne te sens pas à ta place, tu te sens même parfois rejetée? Comment être aimable quand on s’imagine ne pas être aimée… 
Alors tu testes. Tu provoques. Tu pousses chaque fois le bouchon un peu plus loin pour voir si on tient. Pour voir si on résiste à tous ces coups de boutoir. Pour voir si notre amour pour toi sera assez solide. Pour voir si on ne va pas te laisser tomber. Pour voir si le monde autour de toi ne s’effondre pas. 
Et il ne s’effondrera pas. Pas tant que je serai là ce soir, dehors sous la pluie. Tiens! Une légère vibration sur mon téléphone. Un petit signe de vie s’affiche sur l’écran: Laisse-moi tranquille. Bon, c’est déjà ça, c’est un début… 
Déjà trente minutes que je vadrouille dans le quartier. Je fais demi-tour et je reviens sur mes pas. J’ai bon espoir de te croiser sur mon chemin maintenant. Peut-être pas en pleine lumière sous un réverbère mais pourquoi pas à l’abri, sous un porche, la mâchoire serrée et les yeux mitraillettes. Je fouine un peu partout, mon regard ne rate aucun recoin. Il fait de plus en plus froid et je me demande si les petits trucs qui scintillent dans la lueur des phares ne ressemblent pas à des flocons. On ne va pas pouvoir tenir bien longtemps, ma fille. 
Et puis, tu es là-bas, au bout du chemin qui se faufile entre les maisons. Là où, petite, tu voulais m’apprendre à faire du roller, là où tu jouais à la marchande pour les passants… D’où viennent nos brouilles? Qu’est-ce qui nous embrouille? 
J’ai envie de courir, de t’attraper mais je m’approche de toi comme on s’approche d’un oiseau blessé. Doucement. Sans gestes brusques. Mon regard te dit: Reste là, reste là. Je fais des efforts pour te transmettre mes pensées, on va dépasser ça ma grande, on est plus fort que ça, ma belle. Je voudrais t’apaiser quand je sais que tu bous, quand je vois que tu es prête à partir en vrille. 
Tu me fixes et je ne baisse pas les yeux. J’ai trop peur que tu t’envoles. Tu pourrais disparaître à nouveau bien sûr. L’orage gronde. Mais ici personne ne recule devant la tempête. Et quand ça éclate, ça éclate. Ça part dans tous les sens. Lequel de nous crie le plus fort? Qui a raison, qui a tort? 
Tu cries ta colère, tu cries ta souffrance. Tu cries tes reproches qui veulent dire: Aime-moi! 
Je crie aussi. Je suis à cran ma fille. Je suis si démuni devant nos conflits. Je crie quand je voudrais t’enlacer, Je crie quand je voudrais te consoler. Je crie pour ne pas céder devant ta colère. Je crie pour te protéger de toi. Je crie pour te ramener à la maison. Je crie pour te ramener à la raison. 
On crie si fort qu’on ne peut pas s’entendre. On crie si fort qu’on a réveillé les corneilles. 

Ma fille, sans doute n’ai-je pas toujours les mots qu’il faut. Ma fille, sans doute neige-t-il autour de nous. Mais ma fille, ne laissons jamais le froid s’installer… Allez ma fille, viens, on rentre maintenant. Viens, on rentre au chaud. 

Richard