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vendredi 2 septembre 2022

Effondrée

L’appel qu’elle reçut de M. Percepied ce jour-là tombait mal. L’été débutait et son activité de guide touristique s’annonçait florissante. Les prochaines semaines seraient entièrement prises par son travail... L’adjoint avait bien insisté: elle devait venir à St-Jean-le-Thomas dès que possible, avant qu’il ne soit trop tard. 
Entendre la voix de M. Percepied au téléphone l’avait figée, interrompant toute activité. Les paroles qu’il avait prononcées avec son accent normand avaient rapidement brouillé son esprit. Elle était incapable d’articuler le moindre mot. Pourtant il attendait une réponse, mais il finit par raccrocher sans l’obtenir. Elle resta avec le téléphone en main et le regard dans le vide. 
Mélanie Saint-Aubert était propriétaire d’une petite maison héritée de ses grands-parents. Elle n’aimait pas cette maison, cet endroit. A sa majorité, en 2012, ne sachant pas trop quoi en faire, elle avait décidé de la louer à des touristes désireux de visiter la région. Elle recourait aux services d’une entreprise dont le slogan était «on s’occupe de tout». C’était exactement ce qu’il lui fallait. De cette façon, la jeune Mélanie avait trouvé comment maintenir cet endroit à bonne distance. 
Les documents officiels envoyés à l’adresse parisienne de Mélanie mentionnaient: «une maison située 23, route de la corniche, St-Jean-le-Thomas, Manche (50)». Le couperet de l’administration était tombé en octobre dernier: la maison ne pouvait plus être occupée. Les documents qu’elle avait reçus expliquaient en substance que c’était inévitable. Mélanie resta songeuse. Cette histoire était bien la preuve de la force inéluctable de la nature. 
La nuit qui suivit le coup de fil, au milieu de son insomnie, Mélanie finit par le reconnaitre : elle devrait bel et bien se rendre sur place une dernière fois. Dès lors qu’elle admit que la décision s’imposait à elle, elle demanda à son assistant d’annuler ses rendez-vous des prochaines vingt-quatre heures. «Je dois m’absenter pour des raisons familiales. Je serai de retour jeudi.» Elle n’eut pas le courage de lui donner plus d’explications. Son assistant ne lui connaissait pourtant pas de famille. 
Elle prit le premier train pour Granville. Hagarde, elle pensait profiter du voyage pour récupérer les quelques heures de sommeil qui lui manquaient. Elle se fraya un chemin dans la gare bondée de voyageurs débutant leurs vacances. Malgré l’heure matinale, des familles chargées de bagages étaient montées dans son wagon. Les enfants, aux yeux cernés, piaillaient d’impatience. Les parents leur expliquaient l’ordre des arrêts, l’impossible compression du temps. 
Accéder à un lieu différent nécessitait toujours un temps précieux et Mélanie n’avait pas l’habitude de le gâcher, elle qui ne pouvait compter que sur elle-même. Assise dans ce train ce matin-là, les bras ballants, incapable de travailler ou de s’occuper de quelconque manière, elle regardait sans joie ce spectacle familial. Le parfum de l’enfance et le temps des grandes vacances qui s’étalaient autour d’elle la remplissaient de tristesse. 
Au terminus, le taxi l’attendait devant la gare. Elle lui donna l’adresse exacte. Très rapidement, elle n’en put plus de ce bonhomme, de son véhicule inconfortable et de sa radio hurlante, sans toutefois avoir la force de lui demander de couper le son. Le blabla qui émergeait des enceintes empêchait tout embryon de discussion. C’était bien mieux ainsi. 
Le journal local était posé sur la banquette. Il titrait «Baie du Mont St Michel: effondrement de la falaise imminent! Quel impact pour le tourisme?».
Le brouillard s’empara à nouveau de son esprit. C’était comme une chute de tension: le vide dans son buste, les fourmillements dans les mains, la tête dans un étau. Elle ferma les yeux et essaya de concentrer son esprit sur n’importe quoi qui serait agréable. Elle ne trouva rien. 
Croyant bien faire, elle avait contacté Monsieur Percepied avant Noël pour être sûre que la lettre qui lui annonçait la démolition de la maison était bien réelle. Il lui avait expliqué par le menu les détails bureaucratiques qui avait occupé le conseil municipal. Elle avait entendu quelques bribes: «expropriation», «loi littoral», «danger», «risques», «souvenirs». «Madame Saint Aubert, il est désormais impossible de compter sur la falaise sur laquelle la maison a été construite. Comprenez que les vents puissants effritent la roche depuis trop longtemps.». La mort rôdait. 
Tout à coup, elle fut tirée de sa torpeur: le taxi prit brutalement à droite la route de la corniche puis accéléra pour maintenir une vitesse acceptable dans cette côte raide. Mélanie sentit son corps menu s’enfoncer au fond du siège. Sa tête bascula légèrement en arrière pour se poser sur l’appui-tête. Sa main droite cramponnait la poignée, malgré les fourmis qui gagnaient ses doigts. La maison était en haut de la côte. 
Elle régla la course et demanda au chauffeur de venir la chercher au même endroit dans une heure. Elle n’en aurait pas pour plus longtemps. «Juste le temps pour casser une croûte», lui balança par la vitre le chauffeur. Comme si elle pouvait avaler quelque chose! Le taxi partit en trombe, laissant à Mélanie l’odeur de ses gaz d’échappement. Une nausée la submergea. 
Une fois dehors, une brise marine salua Mélanie en lui caressant doucement le visage. D’abord tiède, la brise marine parcourut ses mollets. Un vent frais souleva légèrement sa robe. Les tilleuls au bord de la route frissonnaient. Les forces de la nature essayaient de l’envoûter. Elle résistait. 
Face à elle s’étendait la baie du Mont Saint-Michel. Elle fut prise d’un vertige face à ce spectacle. Les touristes du monde entier étaient unanimes: il fallait avoir visité ce site au moins une fois dans sa vie! Pour Mélanie, cet endroit n’était que malheur. 
A l’est, culminait une abbaye construite pour rappeler le culte voué à un homme qui se disait fils de Dieu deux mille ans plus tôt. Navrée, Mélanie se demandait comment ils pouvaient être aussi crédules. «La nature finira bien par balayer ce tas de pierres», pensa-t-elle. 
La maison était située en contrebas. Un panneau criard «attention, risques d’éboulements» prévenait tout promeneur de l’imminence du danger. Elle s’aventura tout de même, maintenant qu’elle était là, elle ne pouvait plus reculer. 
Il fallait descendre l’étroit sentier des douaniers sur environ 150 mètres. La petite maison aux volets rouges avait été construite à quelques mètres de la falaise. «Quelle idée!» songea Mélanie. Sa main droite tremblait en tournant la clé qui ouvrait le portillon. Laissant la maison sur la gauche, elle fit quelques pas jusqu’au muret qui offrait une vue sur la baie. Mélanie ne s’approcha pas trop: la sensation de hauteur lui donnait le vertige. L’estomac noué, elle recula en cherchant à s’asseoir sur le perron. 
Le contact de la pierre chaude sur ses fesses lui procura un semblant de détente et de réconfort. Il était midi. Elle regardait le paysage qui s’offrait à elle mais elle distinguait mal les détails tant la lumière était aveuglante. Comment pouvait-il faire si chaud dans ce coin de France? «Orienté plein sud», dit-elle en grognant. Elle chercha nerveusement sa gourde dans son sac à dos et but une gorgée d’eau tiédie par l’atmosphère estivale. 
Elle appellerait bientôt Monsieur Percepied pour lui dire qu’elle avait récupéré «des souvenirs de famille», comme il le préconisait. Elle ne comprenait pas vraiment la combinaison de ces deux mots concernant cette maison. 
Sous ses yeux, la baie s’étendait au sud et à l’est, brassée constamment par le cycle de la marée. La masse d’eau allait et venait, transformant irrémédiablement le paysage deux fois par jour. Les variations subtiles de couleurs dans une palette de gris, de beige, d’argenté, de sable, de jaune, de blanc, d’ocre, de noir, trouvaient leur origine dans la désagrégation des matières en présence. La puissance des éléments forçait l’admiration : la désintégration était le résultat d’un mouvement constamment à l’œuvre, le vent prenait le relais de l’eau lorsqu’elle s’échappait et inversement. Comme si en des temps immémoriaux, les éléments s’étaient ligués contre la matière, conformément à la volonté de la Lune, opérant une attraction, de sorte que les habitants de la Terre se remémorent son existence. 
Prenant une grande inspiration, elle trouva la volonté de se lever pour entrer dans la maison. «Plus vite ce sera terminé, mieux ce sera.» La vieille porte en bois n’avait qu’une seule serrure. Elle lui résista. La sueur perlait de son front. Elle jura et tapa avec son pied le bas de la porte. «Laissez-moi entrer», grommela-t-elle en s’adressant aux éléments qui avaient voilé la porte. 
Dès la porte ouverte, la sensation de fraîcheur qui régnait dans la maison lui parcourut le corps. C’était comme si les vieilles pierres inertes diffusaient aux humains qui entraient ici la fraîcheur puisée dans la falaise. Une désagréable odeur de renfermé lui parvint aux narines: elle reconnaissait cette odeur! 
Elle balaya d’un geste cette pensée et fit quelques pas dans la maison. Le sol était partout carrelé de tommettes rouge carmin disposées en diagonale des murs beige de la pièce à vivre de la maison. Mélanie, oppressée, décida d’ouvrir la fenêtre qui donnait sur la baie. Soudain, une bourrasque s’engouffra dans la pièce repoussant Mélanie à l’intérieur. 
Malgré le bruit du courant d’air Mélanie perçut le bruit de verre cassé. Elle sursauta, poussa un petit cri, se retourna, surprise par le fracas et étourdie par le vent qui continuait à entrer dans la pièce. Son regard se posa sur un coin de mur plus blanc, au sol: un cadre tombé, au verre brisé. Machinalement, elle se baissa pour le ramasser et découvrit la photo noir et blanc d’un couple. Un homme et une femme en maillot de bain, en arrière-plan, la baie. 
Mélanie retourna la photo et lit: «Marie et Philippe, emportés par la marée un soir de l’automne 96». Elle laissa couler les larmes sur ses joues. Ce fut le seul souvenir qu’elle emporta ce seul souvenir, la photo de ses parents qu’elle n’avait pas eu la chance de connaître, ou si peu. 


Miss Pop

lundi 29 août 2022

La traversée

Comme à son habitude, Sébastien se tient devant sa fenêtre. Il peut rester ainsi des heures immobile, scrutant le ciel et la mer. Ce matin-là, la baie est une vaste étendue de vase, que la mer a désertée – elle est là-bas, encore invisible, laissant la terre aux hommes qui bientôt la fouleront par grappes multicolores. La brume recouvre l’horizon, où se dessine une forme estompée, comme une silhouette sous un linceul. Les couleurs ne sont pas encore nées, se dit Sébastien, qui ajoutera à sa palette quelques autres nuances de gris et de brun. Sur ses toiles le ciel laiteux et la vase se confondent – seul parfois un mince rai de lumière sépare le ciel et la terre, le ciel et la mer qui sous ses pinceaux est toujours boueuse. Il sait que les autres, tous les autres, tous ceux qui viennent ici, sous ses fenêtres, ajouter des taches de couleurs, voient sous les nuages le bleu du ciel et la lumière iriser les flots, qu’ils jurent être bleu outremer. 
Sans détacher son regard du paysage, il tend la main et s’empare d’une paire de jumelles. Il y a toujours des êtres solitaires qui traversent la baie, courbés vers la vase où ils s’enfoncent. C’est si tentant de laisser les premières empreintes sur une terre vierge. Il les imagine emportés par l’exaltation d’être les premiers – comme au temps de la création, mus par le même orgueil que Prométhée. 
Il balaye la baie, s’étonne de ne voir personne jusqu’au moment où il aperçoit une femme un appareil photo tendu devant elle. Elle est très loin de son but, de la silhouette qui émerge lentement de la brume. Elle n’a pas pris le bon chemin. Même si aucun sentier n’est tracé, même si aucun panonceau, aucun signe ne balise les chemins possibles, les connaisseurs de la baie savent éviter les pièges invisibles, calculer la vitesse de la mer. La femme est trop loin des chemins habituels que Sébastien connaît à force d’observer les files de touristes même si lui n’a pas encore tenté la traversée. Il préfère parcourir le monde derrière ses fenêtres, devant son chevalet ou son écran. Elle marche lentement, s’enfonce dans la vase, s’arrête et prend des photos. Le brouillard s’est déchiré et l’or de l’archange scintille, aspirant vers le ciel la brume de terre qui s’effiloche en lanières évanescentes. Sébastien y discerne des chérubins et des cupidons. 
La femme a repris sa marche. Sébastien pose ses jumelles, abandonnant la femme à sa lente progression. En contrebas de sa fenêtre commence le défilé des promeneurs et randonneurs. C’est un peu plus loin que se rassemblent ceux qui vont traverser la baie. Or, ce matin, aucun groupe ne s’est formé. Sébastien fronce les sourcils et reprend ses jumelles. La femme disparaît derrière son appareil photo qu’elle tend à bout de bras; elle pivote sur elle-même et filme la baie en panoramique. Sébastien connaît ces mouvements, reconnaît les gestes : les êtres humains se ressemblent tant. À l’ouest, la vase se recouvre d’une pellicule d’eau. La mer arrive et envahira bientôt le paysage, submergera les chemins invisibles, remplira les creux laissés par les pas. La femme tourne le dos à la mer et n’a d’yeux que pour la silhouette qui a émergé de son voile et qui s’élance vers le ciel. 
Miracle de la résurrection, murmure Sébastien, chaque jour renouvelé. Et pourtant les flots s’approchent, prêts à entrer dans le conflit éternel. Sébastien voit à travers ses jumelles que la femme a enfin compris, sa tête s’affole pendant que son corps s’enlise, aspiré par les sables mouvants. Elle a rangé son appareil photo et ses bras battent l’air. 
Sébastien soupire. Il lâche ses jumelles, attrape son téléphone et compose le 18. 
C’est la première fois qu’il appelle les secours; il se demande s’il y aura des conséquences, espère qu’on le laissera tranquille. Il n’aime pas être dérangé dans son train-train, il n’a pas envie de bavarder. En venant vivre ici, il a tourné le dos à la fébrilité du monde et s’est apaisé. Un hélicoptère bourdonne au-dessus de la baie. 

Il allume son ordinateur, l’éteint aussitôt, se plante devant son chevalet et étudie sa toile, que l’aube a envahie. La matinée va être longue, se dit-il, soudain déstabilisé par le désœuvrement qui l’attend. Pourtant, il ne connaît pas l’ennui, il aime cette vacuité de la pensée et du corps, il peut rester des heures devant sa fenêtre ou allongé sur son lit ou encore assis sur une chaise, hypnotisé par l’écran de son ordinateur où il ne se passe pas toujours quelque chose. 
Ses parents ne supportaient pas de le voir ainsi, absorbé par le rien. Ils l’ont tiré, poussé, secoué; ils lui ont tout proposé pour le sortir de son «marasme», comme ils disaient, ne comprenant pas que Sébastien se recroquevillait d’autant plus en lui-même que ses parents voulaient l’en sortir. 
Alors il est parti, est venu vivre ici, au bout de la terre. Où il ne connaît personne, où il quitte son appartement pour faire quelques courses, le mardi matin, à 9 heures: 4 tranches de jambon, six œufs, un paquet de 500g de spaghettis, un autre de penne, un sachet de fromage râpé, 20cl de crème fraîche liquide UHT, un paquet de pain de mie sans croûte, du fromage Kiri, des pommes parfois. Qu’il complète le vendredi, à 15h, pour tenir jusqu’au mardi suivant. Les menus ne varient pas, il ne cuisine pas, il se nourrit. Peu. Manger le dégoûte. Regarder les autres manger est un calvaire. 

Le soir est tombé, la mer scintille sous les derniers rayons de soleil; bientôt tout disparaîtra dans la nuit et Sébastien pourra ouvrir sa fenêtre, écouter la mer et le vent sans être gêné par des rires ou des paroles. Il se sentira seul au monde et cela lui plaira. 
Il est content : personne ne l’a appelé. Il avait dû donner son nom et son numéro de téléphone aux pompiers; il ne voulait pas mais la personne a insisté, il ne sait pas mentir, inventer un nom, un numéro de téléphone, donner une fausse adresse. Il a eu beau répéter que ce n’était rien, qu’il appelait parce qu’il avait vu cette femme mais que peut-être c’était pour rien, que tout allait bien, que c’était normal, ces touristes qui traversaient la baie, que peut-être c’était une habituée, qu’il avait mal vu, mal interprété. La standardiste l’avait interrompu: «l’hélicoptère vient de décoller après vérification: il y a bien une femme prise dans les sables mouvants, qui ne sait pas comment en sortir. Et la marée est montante». 
La protection civile l’aurait vue, il n’avait pas besoin de téléphoner, s’était dit Sébastien, qui avait attendu la suite avec angoisse. Mais personne n’avait appelé. Il peut dormir tranquille. 

Trois jours plus tard, il a oublié la femme et son appel aux pompiers. La baie est sillonnée par des groupes conduits par des guides, Sébastien n’a remarqué aucun touriste solitaire. Certainement, l’incident a fait la une du journal local, et on aura raconté aux nouveaux venus ce qu’il en coûte de s’aventurer seul. 
Aussi, quand son téléphone se met à vibrer sur son bureau et qu’un numéro inconnu s’affiche, il s’étonne mais prend quand même l’appel. Plus tard, il se maudira. Au début, il ne comprend rien. Une voix de femme se présente, il n’entend que son accent et dès lors, son esprit se bloque; il ne comprend rien de ce qu’elle raconte. Elle parle vite, avec cet accent québécois que Sébastien ne trouve pas char-mant. 
— Allô, allô, vous êtes là? 
— Oui, oui, répond-il, mais je n’ai pas compris: vous êtes qui? 
Et c’est ainsi que l’histoire oubliée déferle: la promenade dans la baie, le paysage merveilleux, les couleurs, la brume, les photos, la vase, et soudain elle s’enfonce. Elle crie « vous comprenez? Je m’enfonçais dans la vase et je ne pouvais rien faire! Plus je bougeais, plus je m’enfonçais, et la mer montait, et il n’y avait personne, personne.» La femme se met à pleurer, à bredouiller «vous m’avez sauvé la vie». 
Sébastien nie, pas du tout, les pompiers vous auraient vue, il y a des vigies sur le mont, ils ont des jumelles, je suis sûr qu’ils vous avaient déjà repérée avant que j’appelle. 
Mais la femme ne veut rien savoir, non, non, c’est vous. Vous m’avez sauvé la vie, répète-t-elle. Alors je voudrais vous remercier. Dites-moi ce que je peux faire. 
— Rien, répond Sébastien. Rien, vous ne pouvez rien faire, je ne veux rien. Laissez-moi tranquille. 
Et avant qu’elle insiste, qu’elle recommence, qu’elle répète «vous m’avez sauvé la vie», qu’elle propose de le rencontrer, de l’inviter au restaurant, de sortir au moins prendre un pot, de lui dire que sa porte est ouverte, qu’il peut venir au Québec… il bafouille : je vous en prie, je vous en prie. Et il appuie sur le bouton rouge de son portable. 
Il a chaud. Il regarde son mobile qu’il sent prêt à sonner de nouveau. Il respire lourdement. Il part s’enfermer dans sa salle de bains, une pièce minuscule qu’il appelle «ma poche kangourou», il s’assoit sur l'abattant de la cuvette, se prend dans les bras et se balance pendant que le téléphone sonne en vain de l’autre côté de la cloison. 

Il a beau être brusque, les gens ne comprennent pas. Ils insistent. Depuis toujours. Quand il est très cash, ça marche, généralement, ça marche même si bien qu’il s’en prend plein la gueule en retour. Il a mis un temps fou à accepter de ne pas comprendre ces autres si différents de lui. Mille expériences lui ont enseigné qu’il devait fuir les gens, éviter autant que possible d’avoir des relations directes. Il a facilement trouvé le métier adéquat. Comment faisaient-ils avant le développement de l’informatique? La machine l’a sauvé, il s’est promené dans les arcanes des codes et des langages, a exploré le Web comme les botanistes du XIXe siècle ont défriché la forêt amazonienne: avec ravissement. Sauf que lui n’a eu besoin de personne à ses côtés. Il lui suffisait d’avoir des alter ego derrière leurs avatars. 
Sébastien est devenu expert; il n’est en relation avec ses clients que par écran interposé. Tout va bien. Il gagne suffisamment d’argent pour s’offrir un appartement avec vue sur la mer et acheter ses bécanes, et maintenant des tubes de gouache et des toiles. 

Ici, on le laisse tranquille, il rencontre des voisins seulement l’été et le temps des week-ends prolongés. Bonjour, hochement de tête, bonne journée, hochement de tête. Il va à la supérette faire ses courses. Ses parents lui téléphonent régulièrement, sa voix le surprend parfois. 
Sébastien a repris son train-train; il ne se rappelle plus le nom de la Québécoise, Diane quelque chose. Il pense à elle quand il est devant sa fenêtre. Hier est apparue une minuscule silhouette dans un coin de son tableau. Une tâche rouge. Au milieu du brun de la vase. «Hmm», s’est-il entendu prononcer. Plusieurs jours ont passé, il n’a plus rien à manger, doit aller faire des courses, en dehors des jours attribués, a volontairement sauté le vendredi suivant l’appel aux pompiers et le mardi d’après. Il n’a plus une seule penne ni un seul petit morceau de beurre. 
Il sort. Il est insouciant, ne pense pas un instant qu’il pourrait rencontrer la Québécoise, qu’il imagine être partie – qu’il n’imagine pas, d’ailleurs, ni restée ni partie. Et pourtant, quand il passe devant le café Les embruns il entend en même temps qu’il voit une femme attablée sur la terrasse «vous connaissez Sébastien Marcelin? Je cherche Sébastien Marcelin, vous le connaissez?» 
Il se fige, fixe un point plus loin, la bouche entrouverte. 
— Oh, c’est vous, n’est-ce pas ? Je suis Diane. Diane Lavoie. Vous vous souvenez? Vous m’avez sauvée. 
La tuile. Sébastien est changé en statue de sel. Elle s’est levée et approchée, le touche légèrement. Il sursaute et fait un bond en arrière. 
— Je vous en prie, ne fuyez pas, n’ayez pas peur. J’ai besoin de vous parler, je ne partirai pas avant! Cela fait une semaine que je vous cherche. Les pompiers n’ont pas voulu me donner votre adresse. Je me suis assise là, tout le monde est obligé de passer devant ce bistrot. 
Elle le tire par la manche. 
— Allez, venez, ne soyez pas timide, je vous offre un verre. 
Sébastien n’a pas ouvert la bouche, il s’est laissé faire, le voilà assis sur une chaise. Une semaine, pense-t-il. Il comprend que plus tôt elle lui dira ce qu’elle a sur le cœur, plus tôt il pourra retourner à ses occupations, acheter ses provisions pour la semaine. 
Il hoche la tête et tout en fuyant son regard, prend sur lui et dit: 
— Mais pourquoi est-ce si important pour vous? Vous savez, en France, le don est anonyme. Vous ne pouviez pas considérer mon appel comme un don anonyme? 
Elle reste silencieuse, elle affiche un air étonné, Sébastien voit les rouages de son cerveau tourner, il n’est pas comme elle l’a imaginé, elle ne sait plus quoi lui dire, pense-t-il, et il voudrait se lever, lui dire: vous ne me devez rien. 
— Parce que voyez-vous, entend-il soudain, mon portable m’avait lâchée. Parce que, bien sûr, dès que j’ai compris, j’ai rangé mon appareil photo et j’ai pris mon téléphone. Rien, écran noir. Pourtant, il était chargé, vous pouvez me croire, je l’avais laissé se recharger toute la nuit et quand je suis partie ce matin-là, il marchait, j’ai même envoyé un SMS à mon fils. 
Elle a parlé d’une traite, quasi en apnée. Une semaine après, elle est encore sous le choc. Sébastien pense qu’elle exagère, qu’elle théâtralise. 
— Les pompiers ont dû vous l’expliquer, finit-il par dire, la mer montait, d’accord mais elle était encore loin. Vous savez, vous n’êtes pas la première à qui ça arrive. Tous les ans, le journal raconte la mésaventure d’un touriste comme vous. Les pompiers arrivent toujours à temps. Vous n’auriez pas eu le temps de vous noyer. 
Sébastien n’a pas la patience d’entendre des jérémiades. Il a envie de dire: vous en êtes quitte avec la peur, c’est tout. Il fait des efforts pour rester poli, comme on le lui a appris. 
 — Oui, ils me l’ont dit, mais ils m’ont aussi passé un sacré savon. Ils avaient raison. Figurez-vous que je suis une femme responsable, je ne suis pas du tout une tête brûlée. Alors, je me pose des questions, forcément. 
Sébastien est soudain curieux, quelle drôle de conclusion. Pourquoi les gens ne se contentent-ils pas des faits, pourquoi faut-il qu’ils cherchent un sens caché? 
— Moi, vous savez, rétorque-t-il, je ne cherche jamais midi à quatorze heures. Vous avez voulu traverser la baie toute seule. En un sens, je vous comprends, je détesterais marcher en troupeau. Bon, le paysage est magnifique, vous aimez prendre des photos, vous vous attardez. Ah, et puis, vous n’avez pas pris le temps de lire un guide sur la région, vous n’avez pas entendu parler des sables mouvants, vous vous êtes lancée, et voilà. Ça a failli mal se terminer parce que ce jour-là vous avez été plus insouciante que responsable. Et que votre portable vous a lâchée. Malheureux concours de circonstances. 
Sébastien n’en revient pas d’avoir autant parlé. Il est essoufflé. 
 — Alors, pour vous, ce n’est rien d’autre qu’un malheureux concours de circonstances? Pour vous, il ne faut pas interroger le sens de la vie? Se demander pourquoi tout cela s’est passé comme ça, ce jour-là? Quel rôle vous avez joué, si vous et moi nous sommes reliés d’une manière ou d’une autre? Vous comprenez ce que je veux vous dire? 
— Non, je ne comprends pas. Vous savez, moi, je m’en tiens aux faits. Je constate et c’est tout. Je suis incapable de raconter des histoires, de lire entre les lignes, de tirer des conclusions comme si les faits étaient des cartes de tarot qu’il faudrait interpréter. 
— Terre à terre, quoi, dit-elle d’une voix déçue. 
— Oui. Je prends tout au pied de la lettre. 

Sébastien est intrigué: plus par lui que par elle. Il pourrait se demander pourquoi il reste là, à discuter avec une inconnue. Mais comme il le lui a dit, il se contente de constater qu’il n’a plus envie de fuir, qu’il a commandé un jus de pomme, qu’il écoute Diane dérouler ses interrogations, qu’il répond à ses questions. En un mot, il discute. Il bavarde. 
La terrasse se remplit, le serveur dresse les tables. 
— Vous déjeunez? leur demande-t-il en leur tendant le menu. 
Bien sûr, Diane réagit plus vite que Sébastien, elle dit oui en s’emparant de la carte puis s’adressant à Sébastien ajoute: Je vous invite. Encore un obstacle à franchir, il devrait partir, là maintenant, en finir avec cet épisode qui bouleverse son programme et ses habitudes, qui l’oblige à s’adapter à cette femme si différente de lui. 
Il entend Diane commander un plateau de fruits de mer. Il n’a pas eu le temps de discuter, mais il a dû hocher la tête ou faire un signe d’assentiment quelconque quand elle s’est exclamée: oh, que dirais-tu d’un plateau de fruits de mer? Parce que le tutoiement soudain l’a frappé de stupeur. Mentalement, il a reculé sa chaise. 
Pendant tout le repas, il l’imite, est au bord de la nausée en avalant son premier bulot, qu’il fait passer avec une bonne gorgée de vin blanc. Parce qu’elle a aussi commandé une bouteille de Muscadet, lui demandant son avis «toi qui es français». Il l’a laissée choisir, a voulu, lui, une carafe d’eau, mais s’est retrouvé avec son verre rempli de vin. Il boit. Il mange. Il écoute. Il parle. 
Ils restent longtemps ensemble. Sébastien ne porte pas de montre. Diane ne se préoccupe pas du temps qui s’écoule. Elle n’a pas de programme et Sébastien oublie le sien. Il se demande comment ils vont se débrouiller pour mettre fin à cette rencontre. Lui ne sait pas faire. Ou il ne sait pas faire autrement que partir brusquement. 
Et puis, d’un coup, Diane s’est levée, et il est resté assis devant une chaise vide, s’est demandé si c’était le signal du départ, s’est rappelé à temps qu’elle allait revenir et qu’il ne pouvait pas filer à l’anglaise. 
— C’est bon. On y va? 
— Je dois faire des courses, dit-il. 
Elle le remercie pour tout, lui glisse sa carte de visite dans la main. 
— Cela me ferait plaisir d’avoir de tes nouvelles. 
A la délicatesse de ne pas lui demander son adresse, de ne pas l’accompagner jusque dans le magasin, de ne pas lui proposer de se revoir. Elle le quitte de loin, ne lui tend pas la main, lui fait seulement un grand sourire. Puis se courbe devant lui comme un maître de karaté. Sébastien l’imite et murmure des remerciements. Puis il tourne les talons. 

Le soir, il a le regard tourné vers l’ouest et le coucher du soleil, se dit qu’il pourrait changer de motif sur ses toiles, les barbouiller d’orange et de jaune. 
Il met plusieurs jours à se rendre compte qu’il tient des conversations dans sa tête, qu’il s’est mis à écrire. Les faits, rien que les faits: il n’invente rien. Il raconte le paysage, la mer et le ciel. La carte de visite est posée sur son bureau, adossée à l’écran de son ordinateur, il l’a tout le temps devant les yeux, connaît l’adresse mail par cœur. Diane est retournée au Québec, elle lui a envoyé un SMS pour le lui dire. Il a répondu «bon voyage» deux jours plus tard. Appuyer sur la touche envoi lui avait demandé beaucoup d’efforts. 
Il enverrait bien une historiette à Diane. Un jour. Peut-être. 


Lydie

dimanche 28 août 2022

Retrouvailles

Leur voiture stoppa net dans un nuage de poussière à quelques mètres d’un groupe de marcheurs prêts à partir qui visiblement attendaient quelqu’un. Eux, sans aucun doute. 
Ils étaient encore en retard. Toujours en retard quand sa mère organisait les choses. La honte. Elle le faisait exprès ou quoi? Philippe n’en pouvait déjà plus de ces vacances. Jamais il n’aurait dû accepter de passer une semaine avec ses parents. Il avait oublié comme sa mère pouvait se montrer insupportable. La veille, à peine était-il arrivé qu’elle s’était mise à lui donner des ordres comme à un gamin, alors que ça faisait deux ans qu’il habitait seul et parvenait à mener ses études en demandant de moins en moins d’argent à ses parents. 
Elle coupa le moteur et sortit de la voiture. 
–– Bon les gars, vous restez dans la voiture ou quoi? demanda-t-elle à Philippe et à son père, occupés à détacher les ceintures de sécurité un peu raides de la voiture de location. 
–– Toi, Philippe, tu vas à la caisse, là, à gauche, ajouta-t-elle. J’ai réservé les billets hier par Internet. Vas-y. Michel, va voir le guide, ça doit être le type bronzé avec un bâton de marche et un gros sac à dos, intima-t-elle à son fils et à son mari. Je vais aux toilettes. 
En s’extirpant de la voiture, Philippe se retrouva tout près du groupe, qui les regardait avec un agacement manifeste. Il se sentit rougir. Il faisait déjà chaud sur la baie du Mont Saint-Michel. Sept kilomètres à pied sous le cagnard pour la traverser… Il courut au guichet, s’excusa auprès de l’employé debout derrière le plexiglass, un grand maigre noir de soleil. Les billets mirent un temps fou à sortir de l’imprimante, lui sembla-t-il. Il les prit, les fourra dans une poche de son short, remercia et se précipita vers le groupe, où sa mère discutait avec le guide, détendue et réjouie, tandis que son père, l’air absent, cherchait quelque chose dans son sac à dos. Son sac à lui était resté dans la voiture. Tant pis, ses parents lui passeraient de l’eau. 
Le guide le salua aimablement d’un sourire qui illuminait sa face cramoisie. 
–– Bonjour jeune homme, moi c’est Philippe 
–– Moi aussi, répondit Philippe tout à coup libéré de son stress, en s’inclinant légèrement. Il soupira. Bon, ça allait. Des filles en short très court lui jetèrent un coup d’œil discret. L’une d’elles avaient des jambes ambrées particulièrement bien dessinées mais elle ne devait pas avoir plus de quinze ans, vu la façon dont elle restait collée à sa mère. Il commençait vraiment à faire chaud. Il releva au maximum ses manches. Quelques descentes de rivière en canoë kayak la semaine précédente lui avaient sculpté et bruni les bras. Et pas seulement: les pectoraux aussi. Mais comme personne n’était torse nu, il garda son tee-shirt. 
Le groupe s’ébranla dans le sable d’où s’élevait une poussière âcre. On s’arrêta bientôt en haut d’un terre-plein herbeux d’où la vue embrassait la baie à marée basse, toute vaporeuse encore de brumes matinales qui laissaient deviner les contours d’un triangle pointé vers le ciel : le Mont Saint-Michel. Un petit vent vif indiquait qu’il ne ferait pas trop chaud. On fit cercle autour du guide et il entreprit de donner des informations et des consignes de sécurité. Il demanda si tout le monde était en bonne forme physique car on aurait à marcher dans des couches de vase parfois épaisses. On ferait le chemin pieds nus. Chacun enleva ses chaussures. Philippe confia ses tongs à son père, qui les glissa dans une poche latérale de son sac. 
Le guide se tourna vers une jeune femme couverte d’un chapeau de paille à larges bords dont la jupe à volants violette descendait jusqu’aux chevilles.
–– Vous, mademoiselle, il va falloir que vous releviez bien vos jupes. 
Et il eut un sourire navré, comme s’il était gêné de lui demander ça, de relever ses jupes. Philippe, étudiant en lettres, remarqua qu’il n’avait pas dit « votre jupe », mais « vos jupes », ce qui changeait tout, absolument tout, pensa-t-il. «Vos jupes» plaçait tout de suite le propos dans un registre érotique. La preuve : sur sa droite, un mec de la cinquantaine au bide proéminent émit un grognement grivois. 
La fille ne se démonta pas. Elle se pencha, fit glisser la jupe violette sur ses hanches devant une assistance attentive, découvrant un mini short également violet, puis des jambes pleines d’un blanc nacré et délicat. Elle sortit l’un après l’autre ses pieds nus du cercle dont l’entourait la jupe tombée à terre, qu’elle attrapa prestement. Mais au moment où elle relevait le buste, un coup de vent souleva le bord de son chapeau qui bascula sur le côté et atterrit dans l’herbe sèche. Une chevelure brune épaisse se déroula dans la nuque et le dos de la fille tandis qu’elle gardait les yeux baissés et rangeait la jupe dans son sac. Et Philippe, qui suivait le cérémonial comme tous les hommes, lui semblait-il, d’un œil brillant, en même temps conscient que les femmes y portaient un regard noir, Philippe, chaviré, reconnut Ruth. 
Ruth, qu’il avait courtisée sans succès dès qu’elle était apparue à la fac deux ans auparavant, dont il avait tenté en vain de se rapprocher par les réseaux sociaux, Ruth demeurée lointaine et inaccessible, se tenait à présent à quelques mètres de lui, dans ce bout du monde où il avait suivi ses parents pour leur faire plaisir. Elle lui fit un léger signe de la main et sourit. Philippe sentit l’air marin envahir et gonfler sa poitrine, il exhala un soupir, faillit s’élancer mais se retint et la rejoignit d’un pas mesuré au moment où le groupe démarrait. 
–– Salut! T’es en vacances dans la région? demanda-t-il. 
–– Oui, avec mes parents, répondit la jeune fille en indiquant un couple qui marchait devant eux. 
De dos, la mère de Ruth aurait très bien pu passer pour la sienne : une femme élancée, mince et tonique à la crinière brune indisciplinée. Le père était un gaillard blond légèrement empâté. 
On arrivait à une zone couverte de vase glissante. Philippe, fort de sa musculature nouvelle, décida d’y aller franchement. Allait-il proposer à Ruth de se tenir à lui? Les corps soudain désarticulés recherchaient l’équilibre dans des poses plus que comiques. Beaucoup riaient, sa mère plus fort que les autres, progressant en tête juste derrière le guide. 
–– Berk, c’est dégoûtant! cria une adolescente dont la petite sœur tout excitée était déjà éclaboussée de vase. Ruth se retrouva vite quelques mètres devant Philippe. 
Au moment où il commençait à rager et à se sentir ridicule, son père le dépassa par la gauche d’un pas d’échassier. 
–– Enfonce tes pieds par le talon et sers-toi de tes bras comme d’un balancier d’avant en arrière. 
–– Comment tu sais ça papa? demanda Philippe en levant haut son pied droit pour plonger le talon dans la masse mouvante et en constatant qu’effectivement il se sentait beaucoup plus ferme sur sa jambe. 
–– C’est mon saint patron qui me l’a soufflé, répondit le père d’un air malin en faisant un geste vers saint Michel qui, très loin d’eux encore, terrassait un dragon au sommet d’une flèche d’église. 
Philippe parvint à rattraper Ruth, qui se tournait régulièrement pour voir où il en était. Elle l’accueillit avec un regard satisfait mais ne dit rien. Il attendait de sortir de la vase pour entamer la conversation. Mais quand ils abordèrent un sol dur de sable humide et piquant parsemé de petits coquillages, il vit sa mère quitter la tête du groupe et venir vers lui. 
–– Ça va mon chéri? Pas facile, hein? Tu t’es pas cassé la figure au moins? Qu’est-ce que j’ai pu rire… 
Elle s’interrompit en entendant le guide prendre la parole. Tous s’arrêtèrent pour l’écouter. 
–– Alors, les jeunes, vous voyez cette ligne grise plus foncée tout là-bas? demanda-t-il en tendant son bâton. C’est la mer, la mer qui sera là dans trois heures. Là où nous sommes maintenant, ce sera la mer, rien que la mer. Pas question de rêvasser et de s’attarder. Y a des milliers de pèlerins qui s’y sont noyés autrefois. Et aujourd’hui, heureusement que le téléphone portable existe pour ceux qui s’aventurent ici sans guide. C’est un hélico qui vient les chercher. La mer emporte tout quand elle envahit la baie. Tout. La mer a toujours le dernier mot, conclut-il l’air pensif. 
–– Eh oui, c’est toujours la mer qui a le dernier mot ! s’exclama la mère de Philippe d’un air sentencieux avant de repartir vers l’avant. Le guide proposa de s’hydrater. 
–– T’as pas d’eau? demanda Ruth. T’en veux? 
–– Euh, oui, c’est sympa. J’ai laissé ma gourde dans la voiture, répondit-il comme pour s’excuser. 
Elle lui tendit une gourde blanche à fleurs bleues. L’eau était fraîche et douce. Il n’osa pas en boire plus d’une gorgée. Il aurait dû demander à sa mère de lui laisser une petite bouteille. Elle en prenait toujours plusieurs. Ruth reprit la gourde et but directement après lui sans essuyer le goulot, comme on fait en famille, entre frères et sœurs ou en couple, pensa-t-il, et il en fut gêné. Il chercha un sujet de conversation, mais Ruth ne semblait pas avoir besoin de parler. Une onde de découragement le parcourut. 
–– T’as déjà ton sujet de mémoire? lui demanda-t-il enfin comme ils repartaient. 
–– Figures du mal dans la littérature médiévale. Mal : m.a.l, précisa-t-elle d’un air malicieux. Et toi ? 
–– Euh… Je sais pas trop encore, mais j’aimerais bien travailler sur les noms de famille chez Pérec. 
Le sable ondulait sous leurs pas en vagues argentées. La cité fortifiée approchait insensiblement, émergeant de nappes scintillantes grises et bleues dont Philippe n’aurait su dire si elles étaient le ciel, la mer ou la terre. Un petit garçon, la casquette enfoncée sur les yeux, les dépassa en courant et se mit à crier : 
–– Ouais! La vase! Les sables mouvants sont juste après! 
Effectivement, une nouvelle étendue de vase les attendait. 

On se sépara une heure et demie plus tard au pied des remparts de la cité, dont les constructions en granit dardaient leurs arêtes aiguës vers un ciel blanc de chaleur. Chacun aurait le temps de faire un tour intra-muros avant de retrouver le groupe pour prendre le bus de retour. 
Philippe suivit ses parents dans des venelles où se déversait un flot dense et ininterrompu de touristes en shorts, chapeaux et tee-shirts bigarrés. Malgré la presse et la chaleur il se sentait léger. En le quittant Ruth lui avait dit : 
–– On se voit tout à l’heure? 
Ils voulurent s’installer dans un bar pour déjeuner, or tout était plein. Il n’y aurait pas de table libre avant au moins une demi-heure, leur assura-t-on partout malgré l’insistance de sa mère. Finalement ils firent la queue devant une boulangerie et achetèrent des sandwichs «hors de prix», déclara-t-elle haut et fort. 
Comme toujours, elle dirigeait la manœuvre avec autorité. Philippe réalisa que, au moins le temps des vacances, il était capable de le prendre à la légère, ainsi qu’il avait toujours vu faire son père. Celui-ci suivait sa femme sans broncher. Sous la protection de l’archange, dont la statue redorée depuis peu brillait au-dessus d’eux, il parvenait peut-être à se préserver mieux encore que d’habitude des atteintes d’une épouse de plus en plus directive, souvent même blessante, pensa Philippe. Cet homme fin et cultivé, respecté de tous et apprécié dans son travail, laissait son saint patron combattre symboliquement le dragon à sa place. Jamais Philippe ne laisserait quiconque lui gâcher la vie à ce point. Pas plus sa mère qu’une autre femme. 

Quand ils arrivèrent au point de rencontre du bus, Ruth et ses parents n’étaient pas encore là. 
–– Bon, on n’attend plus que la famille Maufils, dit le guide en consultant une feuille froissée. 
–– Maufils? s’étonna la mère de Philippe, Maufils c’est le nom de jeune fille de ma mère… 
–– Ah les voilà! annonça le guide. 
A peine les Maufils avaient-ils rejoint le groupe que la mère de Philippe se dirigea vers eux d’un pas décidé. Le ventre noué, Philippe ne répondit pas au sourire de Ruth et monta dans le bus le dernier. Il constata que sa mère s’était assise à côté de celle de Ruth, juste derrière celle-ci, qui lui fit signe de venir s’installer près d’elle. Il ne vit pas les pères. 
–– Je croyais que ton nom de famille était Volance? demanda-t-il d’emblée à Ruth. 
–– Oui, Volance. 
–– C’est pas Maufils alors? 
–– Non, Maufils c’est le nom de jeune fille de ma mère. Elle fait toujours les réservations à son nom de jeune fille. 
Philippe reçut une tape sur l’épaule. C’était sa mère. 
–– Figure-toi que le père de madame – Florence –, le père de Florence est le cousin germain de ma mère. Ils s’étaient perdus de vue depuis des années, claironna-t-elle. Incroyable, non? 
–– Quoi? C’est quoi ces histoires? bredouilla Philippe. 
–– Bah on est de la même famille, répondit Ruth d’un ton monocorde et las, les yeux rivés sur le paysage qui défilait derrière la vitre sale. 

 Nathalie 

samedi 27 août 2022

Un homme honorable

Eliot chantonne sous la douche ce lundi matin de septembre. Il a laissé la fenêtre de la salle de bains ouverte. Capter la rumeur de la ville le ramène en douceur vers sa routine professionnelle. Il revient au bureau après dix jours de vacances au bord de la mer. Pendant qu’il frotte son corps avec énergie, que l’eau ruisselle sur son dos bronzé, en pensée, il savoure encore toutes ces heures merveilleuses où son être semblait fusionner avec la mer et ses vagues, avec le ciel et ses nuages. Mais la sonnerie de son minuteur lui impose les priorités de l’instant présent: sortir de la salle d’eau, s’habiller d’une façon impeccable, costume bleu nuit et cravate bleu roi en soie, un cadeau de sa mère. C’est l’affaire de quelques minutes. Eliot met un point d’honneur à ne jamais se présenter en retard à la banque, même si personne ne se permettrait de lui faire une remarque. 
Dans son bureau, il consulte son courrier électronique. Aucun remous inquiétant dans le monde financier pour le moment. Eliot réclame son assistante. Un rituel qu’il a installé et respecte avec plaisir. Christine se présente dans une robe pervenche à petites fleurs blanches. Il note qu’elle a de belles couleurs. Cela fait trois ans qu’ils forment une équipe. Ils s’entendent bien, ils se permettent un ton désinvolte, parfois des blagues. 
— Alors Christine, tu ne t’es pas trop ennuyée pendant mon absence? 
— Oh non! La boîte sait t’occuper d’une façon ou d’une autre. 
— Parfait! Quoi de neuf? 
— Eh bien, comme tu le sais, depuis l’année dernière, je suis chargée d’établir la liste des cadeaux de Noël pour les enfants. Quelqu’un m’a fait remarquer que tu n’as pas encore d’héritier attitré. 
— Ah non! proteste Eliot. 
Sa voix reste enjouée, mais son pied droit bat la mesure, signe de contrariété. Depuis qu’il a fêté ses quarante ans, il entend des remarques dans ce style: «Alors, Don Juan, pas encore rangé? T’as pas encore trouvé ta perle? Faut penser à ta mère. Elle se plaint. Elle regarde avec envie ses copines qui papotent sur leurs petits-enfants, à quand mon tour? qu’elle répète.» Si au bureau, on ne le laisse pas tranquille sur ce sujet, où trouvera-t-il la paix? 

Cette journée, si bien commencée dans le ronronnement des habitudes, s’achève dans la morosité. Eliot ouvre une boîte de soupe « bisque de homard bleu au cognac ». Il l’ingurgite avec des croûtons à l’ail. Il entend, comme si elle était à côté de lui, la voix claire de Sandrine. 

Il l’a rencontrée à l’université. Elle le trouvait beau et solide. Son calme devant les imprévus de la vie quotidienne l’apaisait. Ils marchaient comme deux Siamois qui ne pouvaient se détacher l’une de l’autre. Cependant, quand elle criait ses vœux vers le ciel noir, rempli d’étoiles complices, son cœur se resserrait, s’affolait: «Je suis jeune, trop jeune pour m’engager!» L’avenir, son avenir? il ne le voyait pas. Il restait indécis sur sa voie, son futur métier. Sandrine préparait une licence de langues étrangères appliquées en anglais et espagnol, était certaine de trouver au bout de son cursus un «job» satisfaisant. Pour leur avenir, elle envisageait un mariage à l’église, comme un contrat ferme jusqu’à la mort. Il ne savait pas comment lui dévoiler ses peurs tandis qu’elle levait vers lui ses yeux chatoyants tels des émeraudes. 
Pendant qu’il mâchouille ses croûtons, il s’interroge sur l’intensité de son amour pour elle, à cette époque. Il lui semble qu’un des effets de ce sentiment universel, chanté par les poètes, sur les protagonistes est la confiance dans la vie, un état un peu niais d’optimisme, qui leur donne une sensation de légèreté. L’être amoureux ne redoute pas les serments d’éternité, il accepte les rêves de l’autre, il épouse ses rêves. Ce qu’Eliot comprend mieux pendant qu’il termine son repas, c’est qu’il n’aimait pas assez Sandrine pour oser prendre la responsabilité de fonder une famille. 
Ses réponses évasives ont découragé la jeune fille. Ils se sont séparés. Il a noyé son chagrin en prenant des bains de minuit dans les eaux glacées de la Mer du Nord. 

Les propos de Christine continuent de creuser leur chemin tortueux dans son cerveau. Il se lève, va se regarder dans le miroir: «J’ai quand même une belle gueule, du moins c’est ce qu’on m’a toujours dit.» Aussitôt, il fait la grimace, un voile triste couvre l’éclat de ses yeux. 

Hélène l’a quitté. Une belle masse de cheveux noirs bouclés où il aimait promener ses doigts comme s’il marchait dans une forêt et elle soupirait de plaisir. Après un master en management et gestion, il a trouvé sa place dans une grande banque. Il voguait dans la bonne direction, vers la réussite, vers l’épanouissement professionnel. Il s’estimait assez solide pour fonder une famille, deux enfants, un garçon et une fille dans l’idéal. Ensuite, tous deux verraient s’il faudrait agrandir la cellule familiale. Cela dépendrait des vents financiers. Hélène travaillait dans une librairie, ne s’opposait pas à l’idée de se mettre à mi-temps. Ils vivaient ensemble depuis plusieurs années quand, à la stupéfaction de tout son entourage, la belle Hélène a disparu comme une fumée, au cours d’une nuit ordinaire. A certains, Eliot parlait «d’incompatibilité d’humeur» demeurant imperturbable face à leur incrédulité. A d’autres, Eliot précisait: «Pas les mêmes projets, je voulais des enfants tout de suite, Hélène non.» Aux questionnements persistants de sa mère, le fils fournissait des réponses laconiques, philosophiques : «Que veux-tu? Ainsi va la vie.» 

Comme tout a une fin, on arrête d’embêter Eliot. Il continue d’aimer les femmes. Il en a besoin comme de l’oxygène, mais il ne s’attache plus à aucune. Ses dents bien alignées quand il arbore son sourire à fossettes et ses manières de banquier, feutrées, courtoises, lui assurent un chemin sans obstacles vers celles qu’il désire séduire. Quand on murmure sur son passage «c’est un Don Juan», il gonfle sa poitrine. Les années passent et aucune Elvire sanglotant ne le poursuit. Eliot ne fraie qu’avec des femmes qui apprécient la discrétion, comme lui. Il établit un nouvel équilibre dans sa vie. Il ne souhaite surtout pas le rompre. 
Ce nouvel équilibre, Eliot parvient à le maintenir pendant quelques années. Dans son lieu de travail, on le note comme un conseiller en gestion dynamique et efficace. Il porte des costumes sobres, de bonne coupe. Il émane de son corps un parfum discret et viril qui met ses clients en confiance. Il distille ses conseils sans abuser de jargon technique. Ses interlocuteurs retirent l’impression qu’ils deviennent plus avisés et approuvent les investissements suggérés. Dans l’intimité, Eliot se félicite de ses performances qui comblent ses partenaires. Ils vivent des moments bien planifiés, trop courts sans doute. Mais la plupart du temps, l’ensemble roule sans heurts, comme des roues bien huilées. Avec ses maîtresses, une sorte d’accord «win-win» tacite ne requiert aucun contrat, aucune promesse. 
Pour que cette harmonie dure, il aurait fallu qu’Eliot ne franchisse pas le cap de la quarantaine. Mais comment peut-il éviter ce passage inévitable? 
A la banque, des rumeurs lui laissent espérer une promotion intéressante, toutefois, il se dresse le talon d’Achille de son célibat. Selon les règles implicites de sa société, un cadre supérieur devrait orner son bureau d’une photo de famille bien encadrée: Eliot avec sa femme et ses enfants, un garçon et une fille aux sports d’hiver, ce serait une image excellente. 
Quant aux moments dits de convivialité, dans la famille, en présence de sa mère, Eliot les redoute. Des piques lui sont lancées et le mettent dans l’embarras. Cela peut se déclencher à partir de n’importe quoi. Ainsi, il se souvient de cette scène pénible. 
Suite à une pétition circulant sur la toile en faveur de la panthéonisation de Joséphine Baker, une discussion animée s’engage autour de la table, à la fin d’un repas copieux: 
— Quelle drôle idée d’adopter tous ces enfants! 
— C’était un idéal de fraternité universelle de sa part. 
— Faut dire aussi que cela répondait à son besoin profond de maternité. 
— Et toi, Eliot, n’as-tu pas des besoins de paternité, toi aussi ? déclare la mère. 
Des éclats de rire entourent Eliot qui reste pantois. Il finit par répondre qu’il ne souffre pas des mêmes obsessions qu’une femme. 
— Dommage ! conclut la mère. 
Même dans la sphère intime, il n’échappe pas à ce harcèlement! 
Margot, son amante actuelle lui chuchote au creux de l’oreille: 
— J’aimerais bien avoir un enfant de toi. 
— Ma chérie, que dirait ton mari? réplique Eliot en l’apaisant avec une tendre caresse. 
— Ben, il pensera simplement que c’est son enfant! 
— Ma chérie, s’écrie Eliot, je ne suis pas aussi cynique que tu pourrais le croire. Cela va totalement contre mes principes. 


Eliot, dans un pantalon en toile et un polo blanc, file vers la baie du Mont Saint-Michel, au volant de sa berline. A ses côtés, sa mère. Un petit week-end où Eliot essaiera d’établir une nouvelle harmonie dans sa vie. Ils écoutent Luis Mariano: 
C’est toi, Maman, la plus belle du monde 
et lorsque tout s’effondre 
autour de moi, 
Maman, toi, tu es là. 
C’est la chanson préférée de sa mère. Eliot la fredonne, il est de très bonne humeur. 
— C’est gentil de me faire écouter cette chanson. Mais tu sais ce que j’espère toujours, n’est-ce pas? 
— C’est entendu, Maman. Je te donnerai ma réponse demain, pendant que nous serons au restaurant. 
— Pourquoi pas maintenant? 
— Il faut toujours un cadre approprié. Tu as patienté pendant des années. Alors, quelques heures de plus... 
Comme sa mère reste mutique, Eliot ajoute: 
— S’il te plaît, laisse-moi profiter du moment présent! Tu sais, le travail, ça ne marche pas toujours comme sur des roulettes, je décompresse. 
Eliot vient de sortir son argument choc, celui de la pression au travail. Cela fonctionne avec sa mère qui accepte de patienter. En réalité, c’est tout son environnement qui exerce sur lui cette pression: assurer la continuation de l’espèce, transmettre son capital génétique, celui qu’il a reçu de ses parents. A lui d’assurer! Et n’est-ce pas égoïste que de refuser la paternité? N’y-a-t-il pas aussi du bonheur dans ce devoir? Eliot ne demande pourtant qu’à se conformer à ce modèle. Il se rend compte qu’il ne s’est pas encore remis de la fuite d’Hélène. Maintenant, il ne sait comment dévoiler cette blessure toujours ouverte, comment l’expliquer avec des mots. Des mots qui refusent de sortir de sa gorge, des mots qui sont coincés quelque part dans son corps et n’arrivent pas à leur destination. 

Dimanche matin. La météo annonce un temps nuageux, sans pluie. Tant pis pour les belles photos, se dit Eliot, mais ce sera parfait pour la marche vers le mont Saint-Michel. Pendant le petit déjeuner au buffet de l’hôtel, la mère s’inquiète: 
— Mange encore un croissant. Il te faut de l’énergie pour cette randonnée. 
— N’exagère pas! Trois heures en terrain plat ou marécageux, ce n’est pas l’ascension de l’Everest. De ton côté, ne rate pas le bus. On se retrouve chez La Mère Poulard. 
Eliot arrive au bec d’Andaine, lieu de départ de tous les groupes qui ont choisi de marcher vers le mont Saint-Michel, avec un guide. Il y a des familles avec leurs enfants qui sont très excités, des hommes et des femmes, en couples ou non. Eliot est heureux de se fondre parmi eux, comme une personne quelconque. Bientôt, le groupe s’ébranle, derrière le guide Jérôme. Les pieds nus s’enfoncent dans la vase. Il faut savoir les retirer l’un après l’autre sans perdre son équilibre. Eliot regarde les corps qui avancent devant lui, les mains qui jouent au balancier, le ciel gris, l’horizon immense où la limite entre ciel et terre se confond. Dans sa tête, il suit aussi sa mère. A quel moment va-t-elle découvrir l’enveloppe grise qu’il a glissée dans son sac à main à son insu, ce matin? Sans doute quand elle voudra payer son ticket de bus. Il imagine son air perplexe, mais elle ne l’ouvrira pas tout de suite. 
Soudain, devant lui, à la distance d’un mètre environ, une silhouette de femme, ses yeux remontent lentement son dos, arrivent sur son cou gracile de cygne qui s’offre à la caresse. Eliot reconnaît ce trouble qui commence à l’envahir. Et voilà que les cheveux roux, relevés en chignon, s’éparpillent en mèches ondulantes. Elle s’arrête pour les relever. Eliot arrive à son niveau. Il n’a jamais rien contemplé d’aussi magnifique sous ce ciel gris bleu. La belle diffuse une fragrance que ses narines captent avec avidité. Tout en continuant sa marche, il réfléchit à une manière naturelle de lui adresser la parole. 
— C’est la première fois que vous faites cette marche? 
— En tant qu’adulte oui. Je m’aperçois que les enfants s’amusent beaucoup plus 
— Il y a une technique à adopter. Vous enfoncez votre pied par le talon d’abord. Cela vous donne la stabilité. Évitez aussi de poser vos pieds dans les pas de ceux qui vous ont précédés. 
— C’est vrai! J’avance plus vite! 
Elle le regarde et éclate de rire. Il lui rend son sourire à fossettes. 
Eliot s’éloigne de la jeune femme. L’image de sa mère occupée à lire les feuillets de l’enveloppe l’absorbe complètement. Ses épaules s’affaissent, désolées de lui apporter une telle déception. Il se compare à une branche pourrie. Mais une voix cristalline le ramène sur les terres marécageuses: 
— Alors! monsieur le conseiller, je vais vous dépasser! 
Le réflexe du sourire éclatant! Eliot repose ses yeux sur la belle inconnue comme sur une vision de rêve: 
— Vous êtes belle comme une déesse! Vous voulez que je vous prenne en photo, avec le mont Saint-Michel en fond de paysage? 
Elle lui passe son smartphone, le temps de la centrer dans l’objectif, déjà, il lui rend l’appareil. 
— Merci monsieur?... 
— Eliot, appelez-moi Eliot. 
— Très bien Eliot, moi, c’est Marion. 
Ils marchent l’un à côté de l’autre comme s’ils étaient de vieilles connaissances. Ils parlent de tout et de rien comme deux personnes qui se découvrent aussi. Ils écoutent le guide, Eliot n’a rien compris à ses explications, mais cela lui importe peu. Pour le moment, Eliot flotte en apesanteur. Tout son être est tendu vers Marion et les heures s’écoulent sans qu’il s’en aperçoive. Dans les sables mouvants, ils se tiennent par la main et s’amusent comme les autres enfants. 
Mais déjà, le guide donne au groupe les dernières instructions pour le retour. Eliot se rappelle son rendez-vous avec sa mère au restaurant. Elle a lui a envoyé un message: « Je t’attends ». 
— Marion, je vous dis au revoir ici. Ça vous dirait qu’on se revoie? 
Elle lui offre son grand sourire, des dents aussi parfaitement alignées que les siennes: 
— Laissons faire le hasard et merci de m’avoir tenu compagnie. 
«Avec sa beauté, elle ne doit pas vivre seule», soupire Eliot. Pendant qu’il grimpe vers le lieu de rendez-vous, il sent la fatigue l’envahir. Dans l’enveloppe, le résultat de toutes les analyses médicales avec leurs explications est détaillé et répond en quelque sorte aux attentes de sa mère, forcément déçues. Il la voit assise juste à côté de la porte. Elle a commandé un grand verre de thé glacé au citron et à la menthe. L’enveloppe grise à côté du verre, ces lettres qui se détachent A M P. Eliot s’assoit en face d’elle, honteux, gêné. Il attend. Elle finit par lui dire: «Eliot, nous sommes deux à partager le poids de ton secret.» 

Myosotis

vendredi 26 août 2022

Au revoir - si Dieu le veut...

Ce matin, Camille est assise à son bureau, un immense bouquet d’anémones bleues et blanches aux formes droites et courbes embaume le lieu. 
Son bureau se situe - dans une partie de l’abbaye Notre-Dame Du Vœu -, à Cherbourg, dans la Manche. Celle-ci vient d’être restaurée par son entreprise afin de mettre à disposition des structures de la région des hébergements professionnels temporaires. 
Camille est souriante, elle éprouve une grande satisfaction à travailler dans un lieu pareil, empli des vies ayant demeuré dans l’abbaye, chargé, notamment, de l’âme reconnaissante d’une vie sauvée; la légende raconte que, prise dans une terrible tempête en mer entre la Normandie et l'Angleterre, Mathilde «l'Emperesse», petite-fille de Guillaume le Conquérant, aurait demandé à la Vierge de la sauver, promettant d'ériger une église là où elle débarquerait. 
C’est l’été, un léger vent pénètre par la grande baie vitrée du bureau, Camille contemple les papillons bleus et blancs voletant dans les fleurs et les herbes hautes de la pelouse. En levant les yeux, elle aperçoit la sculpture de la Vierge Marie posée sur une colonne, protégée par les arbres du parc de l’abbaye. Camille la scrute avec défiance. 
Marie, modèle de femme, paisible et harmonieuse, qui accomplit avec amour les gestes du quotidien. La Madone, la tête penchée, les bras baissés, ses mains vides, ses doigts longs légèrement courbés voulant saisir quelque chose ou quelqu’un ou peut être ayant laissé chuter un objet ou un être, apparaît pleine de douceur et de bienveillance. 
A ce moment-là, Camille songe; aujourd’hui elle est à mi-parcours, les questions sur le sens de sa vie la taraudent, même si elle mène sa carrière avec un certain brio et même si elle se sait promise à d’autres fonctions et de nouvelles responsabilités, elle ne peut s’empêcher de penser que son existence n’est pas totalement satisfaisante. Sa réussite professionnelle, elle y pense depuis l’adolescence, elle est déterminée, elle ne veut la manquer pour rien au monde. 
Dans sa réalité sociale, elle se dit que sa vie est belle; elle a épousé un ingénieur de l’entreprise, elle a trois enfants, la réussite est au rendez-vous, la famille évolue de façon heureuse. 
Ce bonheur ne la rend pas loquace. Elle n’évoque ses joies, ni avec ses amis, ni avec sa famille, elle dit simplement que tout va bien et n’approfondit aucune discussion de ce type. 
Malgré tout, Camille montre de l’ouverture d’esprit, de la tolérance dans ses relations aux autres. 
Mais là, tout de suite, elle éprouve de la gêne, de l’embarras. Quelque chose n’est pas vrai, sonne faux. Elle ressent de la tristesse, elle se recroqueville dans son large fauteuil de bureau, elle est frémissante, frissonnante. 
Elle sursaute, tout à coup elle se souvient de son rendez-vous l’après-midi. Elle reçoit un nouveau client, elle doit parvenir à créer une relation de confiance, «Je dois me ressaisir» pense-t-elle. Elle se lève et va rechercher une bouteille d’eau dans la cuisine, pour se rafraichir. 
Dans son bureau, le téléphone sonne, elle quitte la cuisine pour répondre; elle parvient à prendre l’appel de façon calme et apaisée. Les jours s’égrènent avec leurs lots de questions, de réponses, de réflexions et de décisions. 
Au cours d’une nuit agitée, Camille fait un rêve; la mère de Jésus est face à elle, dans ses voiles blancs, son manteau bleu, sa tête baissée est voilée d’un léger tissu; de longues larmes glissent le long de ses joues et s’écoulent sans discontinuer. 
Camille s’éveille le visage baigné de larmes. Une grande tristesse et un profond chagrin l’étreignent. 
Camille est secouée, tremblante; «Je suis si malheureuse, je suis tellement triste» songe-t-elle. 
Réveillé par les pleurs, son époux ouvre les yeux et la regarde interrogatif et inquiet. 
— « Pourquoi pleures-tu? Qu’est-ce qui se passe? Ca ne va pas?» 
Camille raconte alors son rêve et son chagrin. Son mari dit alors: 
« Mais oui, je sais bien que tu n’es pas tout à fait toi-même 
—Que veux-tu dire? répond interloquée Camille 
—Je sais que dans ta vie, tout ne te va pas 
—Oui, enfin, ce n’est pas à cause des imperfections de ma vie que j’éprouve un tel chagrin.» 
Une nouvelle journée commence, les enfants arrivent dans la chambre de leurs parents, ils veulent des câlins et des jeux, mais Camille les repousse doucement, les enfants s’écrient: 
«Mais maman, qu’est-ce que tu as? 
—Je me sens triste, les enfants 
—c’est à cause de nous? 
—Non, ce n’est pas ça, je vous aime, bien sûr». 
La matinée s’écoule, les enfants doivent s’habiller, ils ne trouvent pas toutes leurs tenues dans leur armoire. 
Camille leur dit qu’elle ne veut s’occuper de rien, ils doivent se débrouiller. Son mari intervient et aide les enfants, puis comprenant la fatigue de son épouse, il prépare le déjeuner familial. 
Quelques semaines passent sans heurt apparent. 
La nouvelle de la naissance d’un petit-neveu parvient à Camille. Toute la famille veut découvrir ce petit-neveu et petit-cousin. 
La sœur de Camille et son mari annoncent, fiers et joyeux, la date d’un déjeuner rassemblant la famille au grand complet pour souhaiter joyeusement la bienvenue à cet enfant. 
Chacun est ravi à l’idée de ce déjeuner, Camille, elle, n’exprime aucune joie… 
Le jour du déjeuner de fête arrive, Camille et sa famille sont au rendez-vous familial; les enfants sont impatients de revoir leur tante et de rencontrer ce nouveau cousin, futur compagnon de jeux. 
Les retrouvailles se font dans la joie. Tous s’embrassent chaleureusement. Seule, Camille cherche à s’isoler et ne participe pas à la joie du moment. 
Puis, elle voit entrer dans la maison, sa nièce serrant sur son cœur son bébé; cette nièce a les yeux brillant de bonheur, un sourire aux lèvres tout de douceur. 
Chacun admire son bébé et la félicite pour sa forme radieuse. La jeune femme est euphorique, enthousiaste, elle ne cesse de raconter la joie d’être mère. 
Camille est en retrait, tétanisée. 
Sa nièce lui propose de prendre le bébé dans ses bras. 
C’en est trop! 
Camille traverse la maison en courant, elle crie: «Je pars, je pars, veillez sur ces enfants merveilleux». 
Elle sort, se dirige vers la voiture, monte, s’installe au volant, ajuste sa ceinture de sécurité, tourne la clé de contact, passe la marche arrière et … disparaît. 
Camille, n’a plus jamais donné de nouvelles. 

Abeille

vendredi 12 février 2021

Youssef

1. LA VIE AU VILLAGE 

Youssef est né et a toujours vécu à Ifrane, petit village au pied de l’Atlas marocain. A 25 ans, il vient de se marier avec sa cousine Najia; ils étaient destinés l’un à l’autre depuis l’enfance comme le veut la tradition. Elle est belle mais discrète, douce, travailleuse et sera certainement une bonne épouse et une bonne mère. Avant elle, Youssef a aimé une autre fille mais les parents se sont opposés à leur union. 
Grand, mince, le teint mat, les yeux clairs hérités de ses ancêtres berbères, le regard doux, les cheveux noirs et frisés, c’est un bel homme, aîné de dix enfants. Ils vivent tous, pour le moment, avec leurs parents. Les plus grands sont encore célibataires. Un mariage coûte cher, surtout pour le garçon, car il doit payer la dot de la fille en plus des frais liés à la fête. Les négociations peuvent prendre du temps et parfois le mariage ne se réalise pas car les deux familles ne parviennent pas à s’entendre. 
Le père de Youssef a construit une maison qui n’est plus assez grande pour accueillir tout le monde. Il envisage de rajouter une pièce sur la terrasse pour le jeune couple mais les terres et le troupeau ne suffisent plus à nourrir toutes les bouches. Aussi, Youssef a pris la décision, avec l’accord de son père, de partir en France. Le pays n’est plus en guerre avec l’Allemagne depuis quinze ans et il paraît qu’on y trouve facilement du travail. Le recrutement et le transport sont organisés par les entreprises françaises. 
Youssef est résistant et courageux, il a appris des rudiments de français à l’école quand il avait le temps d’y aller, son père ayant souvent besoin de lui à la ferme. Il gagnera de l’argent pour aider sa famille et économiser, le temps de revenir au pays s’installer à son compte. Il rêve de tenir un commerce en ville. Le règlement ne lui permet pas d’emmener Najia; sa jeune épouse va lui manquer mais il la laissera chez ses parents; sa mère l’apprécie, tout se passera bien, il en est sûr. Il reviendra une fois par an, pendant ses congés. 


2. LE DEPART DU VILLAGE 

C’est le grand jour. Plusieurs hommes du village ont été recrutés. Youssef va partir avec eux. Il a été embauché dans une entreprise de maçonnerie. Un camion passe les prendre tôt le matin. Il est impatient de partir pour une nouvelle vie, mais c’est dur de laisser sa famille, son village, ses amis. Il a la gorge serrée et envie de pleurer. 
«Il faut que je tienne le coup, je suis un homme!» se répète-t-il. 
Son père le serre contre lui comme il ne l’a jamais fait, ses yeux brillent. 
«Bonne chance mon fils. Sois honnête et travailleur. L’honneur de la famille est entre tes mains. Bismalah !» 
Sa mère est à côté, avec tous les enfants autour d’elle, les plus jeunes blottis dans ses grandes jupes, la dernière-née serrée dans le foulard sur son dos. Youssef porte les mains maternelles à ses lèvres, des mains couvertes de tatouages, teintées aux henné, usées par le travail. L’espace d’une seconde, il se revoit petit quand elle lui chantait une berceuse en lui caressant la tête. 
«Nini a momo, nini a momo…» Il respire une dernière fois son odeur, un mélange d’épices, de pain, de lait, de chèvres, de sueur. C’est le parfum de sa mère, il le reconnaîtrait les yeux fermés. Elle l’embrasse sur le front. 
«Prends soin de toi mon fils et donne-nous de tes nouvelles de temps en temps. Que Dieu te protège. Inch Allah !» 
Ses frères et sœurs ne parlent pas, les grands lui font un sourire crispé et un petit signe de la main, les petits sentent la tristesse générale et commencent à pleurnicher. 
Il voudrait serrer Najia dans ses bras mais n’ose pas devant ses parents. Il se contente de la regarder, de lui prendre les mains et de lui dire tout bas: 
«Un an ça passera vite, tu verras. J’écrirai, mes frères vous liront mes lettres et me répondront. J’enverrai un mandat chaque fois que je toucherai ma paye. Je te confie à mes parents, écoute-les, tout ira bien. Et j’espère que tu portes un petit enfant dans ton ventre, il sera né quand je reviendrai.» 
Il se retourne brusquement et monte dans le camion. Les autres l’attendent. 


3. LE VOYAGE VERS LA FRANCE 

Ils roulent vers Tanger, a dit le chauffeur à une vingtaine d’hommes entassés sur des banquettes à l’arrière de la cabine, secoués, étouffés par la poussière, avec à leurs pieds un pauvre sac contenant quelques habits, un repas frugal, une bouteille d’eau, leurs maigres économies rangées dans une pochette suspendue à leur cou, sous la chemise, un couteau dans la poche de leur pantalon; on leur a dit de se méfier des voleurs qui dévalisent les immigrés. 
Youssef regarde le paysage comme s’il ne devait jamais revenir, essayant de tout fixer dans sa mémoire, les montagnes de l’Atlas encore enneigées en ce mois de mars, les forêts de cèdres d’Ifrane, la rivière, grosse et grondante à cette époque, les prés couverts de fleurs sauvages puis les grands plateaux ondulés où les céréales commencent à pousser et verdoyer les sols. Le printemps est la plus belle saison, pense Youssef, mais il ne dure pas longtemps, la chaleur devient vite accablante. Et l’hiver est rude au pied des montagnes. Ça sera sûrement moins dur en France… Le camion traverse ensuite des plaines avec des villes où il n’est jamais allé et dont il déchiffre les noms sur les panneaux: Meknès, Fès… Elles sont grandes, grouillantes de monde, bruyantes, rien à voir avec son village. Il admire le long de la route bordée d’eucalyptus les champs de légumes, d’arbres fruitiers. 
«Qu’est-ce-que je mangerai en France? Moui, Najia et mes sœurs ne seront pas là pour cuisiner… » 
Puis le camion passe les montagnes du Rif, arides, rocailleuses. De maigres ruisseaux bordés de lauriers coulent au fond de vallées étroites. Quand ils arrivent enfin à Tanger, le soleil est déjà haut dans le ciel. Youssef est ébloui par l’immensité bleue de la mer qu’il voit pour la première fois, les maisons blanches qui escaladent la colline. Il aperçoit à l’horizon une terre noyée dans la brume. On lui dit que c’est l’Espagne. Après le contrôle des papiers, il monte dans le bateau avec ses compagnons. Quelques instants après, celui-ci quitte le port de Tanger. Youssef regarde la côte marocaine s’éloigner avec un pincement au cœur, partagé entre l’enthousiasme de la découverte et la crainte de l’inconnu. Il se souvient des leçons de géographie, c’était sa matière préférée à l’école, sa façon à lui, pauvre petit paysan, de voyager. Le bateau traverse le détroit de Gibraltar en quelques heures. La mer est calme, heureusement pour lui qui n’a jamais navigué. Il en profite pour manger de bon appétit ce que sa mère lui a préparé tout en découvrant avec émerveillement le jeu des dauphins, le cri des oiseaux marins, l’odeur des embruns. Puis l’Espagne et là, le Maroc n’est plus qu’une terre aux contours flous à l’horizon. A la descente du bateau, nouveau contrôle des papiers et échange de quelques dirhams en pesetas puis son groupe est pris en charge par un autre camion qui va les emmener en France. C’est un voyage long et fatigant, deux jours par des routes souvent en mauvais état, entrecoupés de courts arrêts pour dormir un peu, couchés par terre, se ravitailler dans les épiceries ou les fermes, faire leurs besoins, se rafraîchir aux fontaines publiques… Le chauffeur est logé à la même enseigne qu’eux. Les nuits sont encore froides, Youssef est transi, il a emporté seulement une natte légère pour ne pas se charger. Les journées ne sont pas trop chaudes mais il est dans un état second, fatigué pour apprécier les paysages qui défilent sous ses yeux. Enfin, le camion gravit les Pyrénées et arrive à la frontière française. Contrôle des papiers, échange de dirhams en francs. Le camion descend vers la plaine, longeant par moment la Méditerranée, traversant plusieurs villes avant de parvenir à Marseille. Youssef connaît bien ce nom-là dont parlent souvent les Marocains partis en France. Il se souvient aussi de certaines cartes postales avec la ville toute blanche autour du port. 
Mohamed, un père de famille, le plus ancien du groupe, en a tout naturellement pris la direction. Parlant mieux le français que les autres, il facilite les échanges. Ils doivent à présent prendre un véhicule qui les emmènera à Grenoble où les attend l’entreprise qui les a recrutés. Youssef ne sait pas où se trouve Grenoble, on lui dit que c’est dans la montagne, il est soulagé: «Je ne serai pas trop dépaysé!» Ils roulent encore des heures et des heures: «Je suis en France, je suis en France, on arrive bientôt, enfin!» La route suit un grand fleuve, le Rhône; Youssef est impressionné par son eau boueuse et ses vagues redoutables; certaines maisons ont les pieds dans l’eau, Youssef apprend le mot «inondation». «Au Maroc, on manque d’eau et ici il y en a trop…» Puis la route quitte le fleuve et se dirige vers les Alpes, il apprend tout cela grâce au bout de carte que Mohamed a sorti de son sac. Grenoble apparaît, entourée de montagnes enneigées. Le véhicule s’arrête devant les bureaux de l’entreprise Peretti. Ils descendent. Un vent glacial souffle dans les rues, le ciel est dégagé et les trottoirs sont brillants et glissants. Un homme les attend, se présente froidement comme leur chef, il faudra l’appeler Monsieur Lombardo. 
«Vous dormirez ce soir ici dans un dortoir et demain matin à 7 heures, on vous emmènera sur le chantier. Si vous voulez manger, il y a une épicerie au bout de la rue.» 
Il demande leurs papiers, il les leur rendra plus tard. Une fois l’homme parti, Youssef pense tout haut: 
«Ce Monsieur Lombardo n’est pas très accueillant!» 
Mohamed lui conseille: «Ne fais pas de commentaires si tu ne veux pas avoir d’ennuis.» 
Ils n’ont pas le courage d’aller jusqu’à l’épicerie, se contentent des restes de repas qu’ils ont dans leur sac et s’endorment rapidement, trouvant d’un grand confort les matelas et couvertures sales après les trois jours qu’ils viennent de vivre. 


4. LE TRAVAIL

Grâce à un vieux réveil trouvé dans le dortoir, ils se lèvent à 6h30, font une toilette rapide à l’eau froide du lavabo. Le poêle s’est éteint dans la nuit, le jour n’est pas encore levé, ils grelottent, ont faim mais leurs provisions sont épuisées. Il reste un peu de thé vert dans un sachet, ils en préparent sur le réchaud à gaz dans une théière cabossée. Ça les réchauffe. Youssef se demande avec anxiété quel travail les attend, où ils seront logés. Il croise le regard de Mohamed qui lui intime silencieusement d’avoir confiance. Le chef arrive à 7h, leur distribue des habits et des chaussures de chantier, leur ordonne de monter dans un camion, à même la benne. C’est lui qui conduit. Au bout de quelques kilomètres, ils arrivent sur un terrain clôturé où sont alignés des tas de sable, de gravier, de ferrailles, de sortes de pierres qui n’en sont pas, le chef leur dit que ce sont des briques, des moellons. Il leur montre, dans un entrepôt fermé à clé, les outils, les engins, les sacs d’une poudre qu’il appelle du ciment.  
«Tout le chantier est sous votre responsabilité. S’il y a un problème, gare à vous!» 
Ils sont six; à part Mohamed qui a une expérience du métier de maçon sur des constructions françaises au Maroc, ils ne connaissent que les maisons faites en pierre et en terre. Les techniques modernes leur sont inconnues. Le chef explique à Mohamed le travail de la journée. 
«Quand ce sera nécessaire, d’autres ouvriers viendront vous compléter, surtout pour la conduite des engins. Ce sera un immeuble de logements, le temps presse et si vous ne donnez pas satisfaction, vous retournerez au bled à vos propres frais et d’autres prendront votre place. Ils sont nombreux à attendre! Compris? Ah! Encore une chose, vous logerez dans la baraque, au fond du terrain; il y a une épicerie un peu plus loin. Je viendrai le matin et le soir, le reste du temps vous faites ce que Mohamed vous dit.» 
«Dis Mohamed, ils sont tous comme ça les Français? Tu as vu comme il nous parle avec son air méprisant? On n’est pas des chiens!» 
La présence de Mohamed rassure Youssef, il a l’âge de son père, de l’expérience, de l’instruction et l’air honnête et calme. Ils vont poser leur sac dans la baraque, se changent et se mettent au travail. Il fait froid mais bouger les réchauffe, Youssef se dit qu’il s’achètera des gants avec ses économies. Vers midi la faim les tenaille, ils se dépêchent d’aller à l’épicerie. Une bonne surprise les attend: c’est un marchand arabe, Larbi. 
 «Il est algérien, mais on ne va pas faire les difficiles! Que c’est bon d’acheter des produits du pays, de sentir les odeurs des épices!» 
Ils font quelques courses, mangent en vitesse dans leur baraque qu’ils inspecteront mieux le soir et reprennent le travail jusqu’à la tombée de la nuit. Fourbus, sales, ils peuvent enfin s’installer dans l’endroit où ils vont vivre tous les six pendant plusieurs mois. 


5. LA BARAQUE 

C’est une petite maison rectangulaire, en bois recouvert d’une sorte de papier goudronné noir. Elle est posée sur des moellons. On y entre par deux marches. La porte est au milieu, entourée de deux fenêtres. A l’intérieur, tout est en bois, du plancher au plafond. Sur la droite, la cuisine avec une table, deux bancs, des étagères avec un peu de vaisselle, un réchaud à gaz, un poêle, un évier mais pas de robinet, des récipients pour stocker l’eau. 
Sur la gauche, la chambre avec des lits superposés, une étagère le long de chaque couchage. Les matelas sont mous et tachés, les couvertures usées et sales; la baraque est en bon état mais les locataires précédents ne l’ont pas nettoyée avant de partir! Youssef est habitué à la vie dure de la campagne mais pas à la saleté. Il cherche tout de suite sur le terrain où peut bien se trouver le puit. Ici, pas de puit comme à Ifrane, mais un robinet à une dizaine de mètres de la baraque. 
«C’est bien moins fatigant que de remonter un seau du fond d’un puit», s’extasie Youssef. Quant à la cabane pour faire leurs besoins, ils l’ont déjà découverte dans la journée, elle se situe de l’autre côté du terrain. 
Ils passent la soirée à rendre leur baraque un peu plus propre, à ranger leurs maigres bagages, à chercher de l’eau pour la toilette et la cuisine, du bois pour le poêle. Youssef fait le tour du terrain, ramasse toutes les vieilles planches qu’il peut trouver, ils pourront utiliser ensuite les arbres morts entassés dans un coin. Ils vont acheter à manger chez Larbi, prennent leur repas autour du feu, c’est un bon moment de repos, de chaleur. Ils forment une sorte de famille, un peu comme au pays. Mohamed leur propose de partager les tâches et les dépenses de base, car, dit-il, c’est important de rester soudés. Ils approuvent sa sagesse. Youssef pense que cet homme est un peu comme le chef du village. Il s’endort vite en pensant à tout ce qui s’est passé depuis son départ. 


6. LES PREMIERS CONGES 

Au fil des mois, Youssef apprend à connaître les lois françaises. La semaine de travail est de 45 heures du lundi au vendredi mais on peut faire des heures supplémentaires le samedi si le chantier est en retard. Le dimanche est le jour de repos des roumis, les chrétiens. Il y a aussi d’autre jours de congé dans l’année, ils les appellent fériés. Les ouvriers ont droit l’été, en plus, à trois semaines de congés payés. C’est un bel avantage : être payé à ne rien faire ! Mais il faut avoir travaillé un an pour y avoir droit. L’entreprise ferme au mois d’août. Or Youssef, la première année, n’a pas assez d’économies pour retourner au bled. Il n’a travaillé que quatre mois. Il s’est rendu compte que la vie était plus chère en France qu’au Maroc. Quand il a reçu sa première paye, il a découvert sur la fiche les cotisations qui diminuent le montant du salaire, en bas de la page. Il a découvert aussi que l’entreprise retenait une somme pour le logement, que toutes les heures travaillées n’étaient pas payées… 
«Mohamed, explique-moi, je croyais toucher plus!» 
Chacun se tourne vers Mohamed, qui lit des journaux le soir, s’intéresse à la politique. 
«Soyez patients, bien sûr qu’on est moins bien traités que les Français, mais ça changera, certains se battent pour ça. Pour le moment, apprenez le métier, économisez pour pouvoir rentrer au pays l’an prochain. Ensuite, vous pourrez chercher du travail dans une autre entreprise. Il y a du boulot partout!» 
«Heureusement que tu es là, tu en sais tellement plus que nous!» s’exclame Youssef en regardant Mohamed avec admiration. 
«Puisque tu es allé un peu à l’école, essaie de lire les journaux que je rapporte et demande-moi si tu ne comprends pas. 
 - Ça coûte cher tous ces journaux? 
- Non je les récupère dans les poubelles ou chez les commerçants!» 
Il reste donc à Grenoble tout le mois d’août avec ses compagnons. Ils se reposent, profitent de leur temps libre pour visiter la ville, faire de nouvelles connaissances mais dépensent le moins possible car ils n’ont pas de salaire. Grenoble possède un quartier italien très important. Il y a aussi un quartier arabe. Ils se sont vite aperçus que les Français et les Italiens n’aimaient pas les Arabes qui viennent, disent-ils, leur prendre le boulot. 
«Pourquoi alors les entreprises continuent à embaucher des gars chez nous s’il n’y a pas assez de boulot? 
- Ne les écoute pas, ils sont jaloux, regarde tous les chantiers, il y a du travail pour tout le monde. Mais ce qui est sûr, c’est que les entreprises ont intérêt à embaucher des Arabes car elles les payent moins! Ils ne connaissent pas les lois et se laissent plus facilement berner. Et puis, depuis que la situation est tendue avec la France en Afrique du Nord, les Arabes font peur.» 
Youssef découvre avec surprise que le monde est bien compliqué. 
«Dans mon village, on ne s’intéressait pas à la politique et quand il y avait un problème, on allait voir le cheïk.» 
Il s’est mis à la lecture comme le lui a conseillé Mohamed et y prend goût. Le temps passe plus vite et cela lui permet de discuter. Les autres ne savent pas lire mais écoutent avec attention et donnent leur avis. Ils forment toujours un groupe uni. Quand il y a des tensions, Mohamed calme tout le monde. C’est leur cheïk. 
Youssef envoie tous les mois un mandat à sa famille. Avec ce qui reste, il vit modestement et arrive difficilement à mettre de l’argent à la Caisse d’Epargne. Il s’est résolu à ouvrir un compte par peur de se faire voler. 
Il donne régulièrement des nouvelles, des cartes postales de la France qu’il écrit maladroitement. Des cartes différentes mais avec toujours les mêmes mots: «Je vais bien, je vais bientôt rentrer…» 
Comment pourrait-il dire que c’est dur, le travail, la solitude, le mal du pays? Il a sa fierté. 
Ses frères répondent par des cartes du Maroc qu’il colle à côté de son lit. En novembre, Najia donne naissance à leur premier enfant, Karim. Il est heureux et désespéré à la fois. 
«Mohamed, je suis bloqué ici, ils me manquent tous, je ne peux même pas retourner pour voir mon fils, j’aurais dû rester au bled! 
 - Arrête de te plaindre, nous sommes tous dans le même cas, travaille, instruis-toi et ne tombe pas malade.» 


7. LE PREMIER RETOUR AU BLED 

Après 15 mois de travail, Youssef et ses compagnons sont parvenus à avoir quelques économies et ont décidé de rentrer ensemble au pays. Ils prennent le car, emmenant avec eux un bagage plus important qu’à l’aller: ce sont les petits cadeaux qu’ils apportent à chaque membre de la famille. Ces achats modestes ont tout de même bien entamé leur budget mais il est impensable pour eux de revenir les mains vides. Le voyage est moins fatigant que dans le camion, ils profitent mieux du paysage mais sentent l’impatience les envahir au fur et à mesure qu’ils se dirigent vers le sud. Ils roulent nuit et jour, les deux chauffeurs se relayant. Au soir du deuxième jour, ils arrivent et se séparent sur la place du village où les laisse le car, rejoignant chacun leur famille. Il fait nuit. Youssef s’approche de la maison, la porte s’ouvre brusquement et le voilà assailli par ses frères et sœurs qui le serrent dans leurs bras, les filles poussant des youyous de joie. Tout le monde a les larmes aux yeux, les petits sont stupéfaits et prêts à pleurer. Un peu en arrière, son père, très digne, sa mère, souriante, et Najia, resplendissante avec le petit Karim dans les bras. Il desserre l’étreinte des bras et se dirige vers son père puis sa mère pour les saluer et recevoir leur bénédiction. Enfin, il arrive devant sa femme qui lui présente leur fils. En prenant l’enfant, il éclate en sanglots. Il est entraîné à l’intérieur de la maison où l’attend un repas de fête. 
«Moui, si tu savais comme ta cuisine m’a manqué!» 
Tout en mangeant, il demande ce qui s’est passé dans le village depuis l’année précédente, son père raconte, sa mère reste silencieuse et le contemple, les yeux brillants. Les enfants, petits et grands, écoutent. Puis son père lui demande comment est sa vie en France. 
«Baba, j’écoute ton conseil, je suis travailleur et honnête, alors tout se passe bien. J’apprends le métier de maçon. 
- Ce n’est pas trop dur? 
- Un peu mais pas plus que le travail ici à la ferme. 
- Et les Français, ils sont comment? 
- Je fréquente surtout des Arabes. 
- Le chef, il est français? 
- Non, italien. 
- Ah ! Tu ne fais pas de politique au moins? 
- Non. 
- Tu as raison, avec ce qui se passe en ce moment, il ne faut pas te faire remarquer. Et la prière, tu la fais? Il y a un imam, une mosquée? 
- Oui, je la fais autant que je peux, mais il n’y a pas de mosquée ni d’imam là où j’habite.» 
Sa mère, à son tour, lui pose de questions sur sa vie quotidienne. 
«Tu es bien logé? 
- Oui ça va. 
- Tu n’as pas faim? Qui s’occupe de tes repas, de ton linge, de ton ménage? 
- Moui, ne t’inquiète pas. Les six d’Ifrane, nous sommes restés ensemble et avons appris à faire à manger, laver, nettoyer. Bien obligés puisque nous avons laissé ici nos mères, nos sœurs, nos épouses. 
- Quand même, tenir une maison, ce n’est pas un travail pour les hommes!» 
Les frères et sœurs veulent à leur tour savoir comment est la France. Youssef n’en finit pas de raconter mais il est fatigué et se languit de rejoindre Najia dans leur chambre. Seize mois qu’il ne l’a pas serrée dans ses bras ! Elle ne dit rien, les yeux baissés, le petit Karim endormi contre elle. 
Les trois semaines passent très vite. La famille a attendu la présence de Youssef pour préparer la fête de naissance de Karim. C’est beaucoup de travail car les invités seront accueillis pendant plusieurs jours. C’est beaucoup d’argent aussi. Youssef donne à son père la somme qu’il a préparée pour l’occasion. La fête est très réussie, tout le monde est heureux. 
Le jour du départ approche et Youssef pose la question à Najia: 
«L’Etat français parle d’autoriser les femmes à rejoindre leur mari avec les enfants. Tu voudrais venir avec moi? Pas cette année, mais une autre fois, quand j’aurai trouvé un logement?» 
Najia le regarde effrayée: 
«Non, non, je préfère rester ici dans la famille. Tu me manques, bien sûr, mais j’ai trop peur de la France. Ça serait mieux que tu reviennes, toi! 
- De quoi vivrons-nous ici? Je reviendrai quand j’aurai mis assez d’argent de côté pour ouvrir un commerce.» 
Quelques jours plus tard, Youssef part. C’est le déchirement comme la première fois, mais désormais, il sait ce qui l’attend en France. En montant dans le car, il retrouve Mohamed et trois autres compagnons, le quatrième ayant décidé de ne pas repartir. 
«Le chef ne sera pas content mais il lui trouvera vite un remplaçant!» pense Youssef. 


8. LE FOYER SONACOTRA 

Après leur retour, la vie reprend son cours: travail, baraque, repos, envoi des mandats, échange des cartes postales, lecture, discussions… Ils ont un nouveau compagnon, un Marocain du village voisin d’Ifrane. 
Le chef semble satisfait de leur équipe mais ils ne sont pas mieux payés pour autant. Youssef trouve que le changement évoqué par Mohamed n’arrive pas vite. 
 Un jour, M. Lombardo leur dit: 
«L’Etat a décidé de construire des immeubles pour loger les immigrés. Alors vous allez bientôt déménager.» 
Ils sont tout à coup très inquiets devant ce changement brusque dans leur vie quotidienne: 
«On va aller où? Ce sera loin du chantier? 
- Ça coûtera cher? 
- On restera ensemble? 
- Vous verrez. De toute façon vous n’avez pas le choix, c’est l’Etat qui décide!» 
Effectivement, au bout de quelques mois, ils découvrent leur nouveau logement. Il est écrit au-dessus de l’entrée de l’immeuble «foyer Sonacotra». Ils ont chacun leur chambre avec le chauffage central; la cuisine et les sanitaires sont communs par étage avec la douche et l’eau chaude. Le grand luxe! Après avoir vécu à six dans une petite baraque sans confort, ils apprécient d’avoir une pièce rien que pour eux et de se retrouver à certains moments de la journée pour cuisiner, manger, discuter. Le foyer est à environ deux kilomètres du chantier, ils y vont à pied. 


9. LA SOLITUDE 

Au pays, Najia donne naissance à leur second enfant, une fille, Fatiha. Youssef ne peut rentrer pendant les congés, il n’a pas assez d’argent. La fête de naissance se déroule sans lui. Le premier chantier terminé, il se retrouve sur une autre construction, coupé de ses compagnons. Il a maintenant de l’expérience mais Mohamed lui manque. Celui-ci a fait venir sa femme et ses enfants et s’est installé dans le quartier arabe de Grenoble où il a trouvé un appartement pas trop cher. Deux des autres compagnons ont fait comme Mohamed, les deux autres restent au foyer. 
Youssef, dans ses cartes postales, essaie de fléchir Najia mais elle reste sur sa position. Il continue à voir Mohamed le dimanche matin au marché. Mais il se sent très seul toute la semaine. Il est un bon ouvrier mais son salaire ne bouge guère. Jamais un encouragement de la part du chef, juste du mépris. Youssef voit s’éloigner son rêve de revenir ouvrir un commerce au Maroc. 
«Je n’y arriverai jamais! se plaint-il à Mohamed. 
- Sois patient, ton tour viendra, commence à chercher du travail ailleurs. 
- Oh toi avec ta patience! Je suis tout seul ici, toi tu as ta famille maintenant, tu ne peux pas comprendre!» 
Youssef en veut à la terre entière mais ne baisse pas les bras. Il regarde les petites annonces et après beaucoup d’hésitation se présente chez l’entreprise Durand. 
«Un nom bien français, ils seront peut-être plus corrects que les Italiens!» 
L’entreprise recherche un maçon intéressé par une formation de grutier. Youssef n’a pas de diplôme mais au bout de quelques jours d’essai, le chef est satisfait et l’embauche. Le salaire est un peu plus élevé que chez Peretti et le chef moins désagréable. Les ouvriers sont tous arabes. Youssef commence sa formation de grutier et découvre ce métier qui l’enthousiasme. Cela demande de la précision, du calme, du sang froid, surtout quand le vent souffle. Le matin, il monte allègrement l’échelle de son engin et là-haut, domine la ville avec ses nombreux chantiers tout autour. Les immeubles poussent un peu partout. 
Youssef s’est attaché à cette ville entourée de montagnes. 
«Depuis que je suis en France, je ne suis jamais sorti de la ville. J’ai envie d’aller dans la forêt, de découvrir les villages…» 
Il propose à Mohamed d’y aller ensemble. Mais celui-ci est moins libre depuis que sa famille est venue le rejoindre. Dépité, Youssef décide alors de partir seul à la découverte de la région. Il s’achète un vélo d’occasion et parcourt la campagne dès qu’il le peut. Certains paysages lui rappellent l’Atlas mais les maisons sont différentes. Il rencontre d’autres immigrés comme lui, essaie d’échanger avec les Français. Certains sont carrément hostiles. Dans un café, on lui dit: 
«Ici on ne sert pas les bougnoules!» 
D’autres sont simplement méfiants. Les évènements en Afrique du Nord n’arrangent pas les choses. Le Maroc et la Tunisie sont indépendants depuis 1956, l’Algérie depuis peu. 
Les contrôles policiers envers les Arabes sont nombreux et il vaut mieux ne pas faire le malin. La période est troublée et violente : on entend parler de ratonnades… 


10. LA RENCONTRE 

Youssef rentre au pays tous les deux ans quand il a l’argent nécessaire, retrouve Najia et les enfants, la famille s’agrandit. Il est tiraillé entre rester au Maroc et vivre pauvrement ou vivre seul en France pour aider les siens. Pendant le mois passé au pays, il se sent de plus en plus étranger à sa propre famille, ignorant des évènements qu’ils ont vécus jour après jour, comme eux ignorent les détails de sa vie en France. Il a perdu certaines habitudes, s’est familiarisé avec une autre façon de vivre. Il se surprend à étouffer sous le poids des traditions et à attendre avec impatience le retour pour retrouver une certaine liberté. 
C’est dans cet état d’esprit qu’à l’âge de trente ans Youssef revient à Grenoble. Il reprend sa routine. Il voit moins Mohamed mais leur amitié demeure. Les sorties à vélo lui sont devenues nécessaires et il connaît de mieux en mieux la région. 
Un jour, il est convoqué au bureau de l’entreprise. Il s’y rend très anxieux: 
«Que lui veut-on?» 
La secrétaire, qui leur distribue habituellement leur enveloppe mensuelle, lui dit: 
«La police nous a demandé des renseignements sur votre compte. Nous avons dit que vous faisiez partie de nos meilleurs ouvriers, mais soyez prudents, Youssef! 
- Mais je n’ai rien fait de mal! 
- Il faut peut-être surveiller vos fréquentations?» 
Youssef est ébranlé. Que veut-elle dire? Il n’ose pas demander des explications. Cette jeune femme tente de l’avertir d’un danger mais lequel? Cette nuit-là il ne dort pas, se répète la conversation avec la secrétaire, fait dans sa tête la liste de ses amis et soudain comprend: 
«Mais bien-sûr Mohamed! Il lit des journaux, s’intéresse à la politique, il est toujours occupé, on ne se voit presque plus, peut-être ce n’est pas à cause de sa famille?» 
A partir de ce jour-là, Youssef évite son ami, la mort dans l’âme. Il se sent lâche mais ne veut pas perdre son travail, être emprisonné, renvoyé au Maroc, il pense à ce que lui a dit son père. Un jour où il rencontre Mohamed dans la rue, il lui explique son attitude brièvement. Son ami le regarde longuement: 
«Je comprends que tu ne veuilles pas prendre de risques mais souviens-toi bien que certains en prennent pour que tous les ouvriers soient traités de la même façon, français ou immigrés. A chacun son chemin. Un jour tout ira mieux pour nous. J’y crois! Bonne chance, tu restes mon ami!» 
Youssef le quitte bouleversé: 
«Où trouve-t-il cette force, ce courage?» 
Les jours suivants, il est à nouveau convoqué au bureau. La jeune femme lui demande s’il a réfléchi depuis leur dernière conversation. 
«Oui, oui, bafouille-t-il. 
- Tant mieux, je suis soulagée!» 
Elle a l’air sincère mais c’est peut-être un piège pour le faire parler, il ne doit absolument pas trahir Mohamed. Tout se mélange dans sa tête, il ne sait plus quoi penser. En plus, elle est tellement belle avec ses grands yeux clairs et ses longs cheveux dorés, on dirait une berbère. Youssef s’enfuit du bureau en marmonnant un vague au revoir. 


11. LA DOUBLE VIE 

Les jours suivants, Youssef ne parvient pas à chasser l’image de la jeune femme de ses pensées. Il a beau se dire: 
«Je suis marié, père de famille, j’aime Najia, elle va peut-être accepter enfin de venir en France. Et même si j’étais libre, cette fille n’est pas pour moi, c’est une Française, elle est instruite, sa famille ne m’accepterait pas; je suis un Arabe, un paysan exilé devenu ouvrier pour aider les siens; je ne dois pas les trahir…» 
Il en perd le sommeil. A la fin du mois, il la revoit en allant chercher sa paye. Elle le regarde d’une telle façon quand elle lui tend l’enveloppe qu’il en est profondément troublé. C’est la première fois que cela lui arrive depuis son arrivée en France. Bien-sûr, il rêve de retrouver sa femme tous les soirs, de faire l’amour avec elle, deux ans sans la voir, c’est long. Il lui arrive d’avoir des mauvaises pensées devant des filles rencontrées dans la rue mais il n’ose pas les aborder. Ce sont la plupart du temps des Françaises. Et si ce sont des Arabes, elles sortent peu et sont très surveillées. Alors oui, il lui arrive d’aller voir une prostituée, toujours la même, Fatima. C’est une Marocaine, elle est gentille avec lui. Il se demande ce qui a pu lui arriver pour qu’elle se retrouve là… Mais il y va le moins possible car il a peur de s’attacher à elle et ça serait trop compliqué. 
Les jours passent lentement, Youssef attend la fin du mois avec impatience pour apercevoir Hélène (il a pu savoir son prénom) et son beau sourire. Il vit dans un état second, pense de moins en moins au Maroc, continue à envoyer des mandats ainsi que des cartes pour ne pas inquiéter sa famille mais le cœur n’y est plus. Il se demande comment cette histoire va finir, voudrait parler à Hélène mais n’ose pas devant les autres. Il faudrait qu’il puisse la rencontrer seul, mais comment? C’est Hélène qui fait le premier pas: un jour, il trouve une lettre dans sa boîte: 
«Bonjour Youssef. J’ai appris que vous visitiez la région à vélo pendant vos jours de congé. Ça tombe bien, moi aussi! Seriez-vous d’accord pour que nous fassions une balade ensemble ce dimanche? Je vous attendrai sur la place de St Martin le Vinoux à 9 heures. C’est un petit village tranquille. De là nous pourrons rouler vers le massif de la Chartreuse. J’espère que vous pourrez venir. Hélène.» 
Youssef lit et relit la lettre, il n’en revient pas et pense tout haut: 
«Elle a un sacré toupet. Comment a-t-elle su que je fais du vélo? Elle a mené une enquête, ma parole! Mais ça me plaît bien, cette liberté. Enfin un peu d’aventure dans ma vie bien triste. Je vais aller à son rendez-vous mais il faudra être discret…» 
Le dimanche arrive enfin. A 9 heures moins le quart, il est déjà sur la place de St Martin le Vinoux. C’est le printemps, il fait encore frais. Quand 9 heures sonnent au clocher, Hélène arrive, les cheveux attachés, les joues rosies par l’effort, les yeux pétillants, le sourire éclatant. Elle porte un pantalon en jean et un pull moulant. La tenue sportive lui va bien. Elle lui tend la main, il la lui serre. Il est troublé, maladroit, elle semble plutôt à l’aise. Pendant quelques secondes, il craint un guet-apens puis le charme opère, il décide de faire confiance. Inch Allah! 
Ils pédalent une grande partie de la journée, prenant le temps de contempler le paysage, de s’arrêter dans les villages. Hélène aime visiter les chapelles ou les églises, il n’ose pas l’accompagner. Au Maroc, un non musulman ne peut pas entrer dans une mosquée…
 Ils parlent peu tout en roulant mais se rattrapent au moment du casse-croûte, font plus ample connaissance. Ils se parlent de leur pays, de leurs enfances respectives, de leurs projets, de leurs rêves… Youssef est sous le charme, Hélène aussi lui semble-t-il. 
«Que peut-elle bien me trouver?» se demande-t-il, à la fois inquiet et fier. 
Au moment de le quitter, Hélène l’embrasse sur la joue rapidement en rougissant: 
«J’ai passé une très belle journée avec toi. On recommence dimanche prochain?» 
Youssef, confus, n’a pas la force de répondre autre chose qu’un petit oui. Il languit de se retrouver dans sa chambre pour repenser à chaque moment de cette rencontre. Il est heureux mais honteux. Marié, père de famille, ce n’est pas bien de se lancer dans une telle aventure. Mais Najia s’entête à rester au Maroc, il est obligé de travailler ici pour aider les siens et ne supporte plus la solitude. Il lui suffit d’être discret et personne n’en saura rien… 
Youssef a désormais plus le cœur à l’ouvrage, il est gai, ses collègues l’ont remarqué et le taquinent. 
«Pourvu qu’ils ne m’aient pas vu avec Hélène. Il faut absolument éviter les racontars au pays» 
Il ne vit que pour les dimanches. Leur relation devient de plus en plus intime et Youssef pressent qu’un jour, il faudra bien parler d’avenir. Il finit par avouer à Hélène qu’il n’est pas célibataire. Elle n’a pas l’air étonnée, peut-être le savait-elle? Elle lui demande frontalement: 
«Que comptes-tu faire? 
- Je ne sais pas, je suis partagé. J’ai appris une expression d’ici : avoir le cul entre deux chaises. Eh bien, c’est mon cas  
- Ta femme ne veut pas venir en France et toi, tu ne veux pas retourner vivre au pays tant que tu n’as pas mis assez d’argent de côté. Alors je te propose que nous vivions ensemble jusque là. Pourquoi se priver de bonheur, on ne sait pas ce que l’avenir nous réserve! Mais je ne supporte plus que l’on se voit en cachette, je n’ai pas honte de sortir avec toi. 
Youssef s’affole: 
- Vivre ensemble? Tu n’y penses pas? Tout le monde sera au courant, et ma famille aussi un jour ou l’autre. Non c’est impossible!» 
Hélène est très déçue mais comprend dans quelles contradictions Youssef se débat. 
«Réfléchis jusqu’à dimanche prochain!» 
Ils se quittent, tendus, en s’embrassant désespérément comme si c’était la dernière fois. La semaine est très longue pour Youssef qui pèse le pour et le contre, tergiverse. Il voudrait parler à quelqu’un de confiance, demander conseil, mais à qui? Il pense à Fatima, la prostituée qu’il n’est pas allé voir depuis longtemps. Elle est heureuse qu’il vienne juste pour lui parler, comme à une amie: 
«Vis ton amour, Youssef, c’est une belle histoire. Ne sacrifie pas ton bonheur. On n’est pas maître de son cœur. Je pense que le mieux serait de parler sincèrement à ta femme et tes parents avant qu’ils n’apprennent la vérité par le téléphone arabe.» 
Youssef est réconforté par les paroles de Fatima, si généreuse. Il ne comprend toujours pas comment elle peut faire ce «métier». Un jour, il faudra oser le lui demander… 
Une rude tâche l’attend: rentrer au Maroc et tout avouer, qu’il a rencontré une femme avec qui il va vivre mais qu’il n’abandonne pas pour autant sa famille, qu’il continuera à venir en vacances, à envoyer des mandats et des nouvelles… Après tout, dans son pays, certains hommes ont plusieurs épouses et ça ne choque personne! 
L’été arrive et c’est justement l’année où il doit aller au bled. Jusque-là, il continue à voir Hélène le dimanche, toujours discrètement. Elle patiente, comprenant combien c’est difficile pour lui. 


12. LE CHOIX 

De retour au pays, dès qu’il se retrouve en tête à tête avec Najia, il se jette à l’eau. 
«Je dois t’avouer quelque chose. 
- Oui, je t’écoute. 
- Ça va te faire mal mais il faut que je te le dise, tu sais que je déteste mentir. Voilà, j’aime une Française. 
- … 
- Tu ne dis rien? 
- Je m’en doutais. Même loin de toi, je sentais que tu avais changé. Qu’attends- tu de moi? 
- Ça n’a pas l’air de te toucher beaucoup! Je pensais que tu allais pleurer, te mettre en colère! 
- Que sais-tu de ma souffrance? Tu me connais bien mal si tu crois que je suis une femme qui ne sait pas se contrôler. Mais c’est vrai qu’on n’a pas vécu assez longtemps ensemble pour que tu me connaisses vraiment. Qu’attends-tu de moi? 
- Ça me gêne de te le demander: acceptes-tu que je continue cette liaison en France tout en étant toujours ton mari? 
- Te rends-tu compte de ce que tu me demandes? Tu me manques de respect et n’as aucune fierté pour ta famille. Eh bien moi je te demande de choisir: c’est elle ou moi! 
- … 
- Puisque tu n’arrives pas à choisir, je vais le faire moi-même. Ta lâcheté me déçoit beaucoup mais je t’aime depuis toujours. Petite fille, je rêvais d’être ton épouse alors je ne vais pas t’abandonner à une autre. Demain, va au consulat pour demander le dossier, je veux te suivre en France avec les enfants.» 

Gislhaine