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vendredi 15 avril 2011

Co-bébé

Elle dégringole les escaliers en faisant un raffut de tous les diables: elle ne veut pas entendre la gamine du 2e appeler sa mère de plaintifs «maman» répétés. La cavalcade n’étouffe pas les sons, à croire que la fillette pleurniche derrière la porte du matin au soir. Pendant un temps, Marianne a pensé que la mère laissait sa fille toute seule dans l’appartement. Elle était prête à appeler l’Aide sociale à l’enfance, la police. Mais ce n’est qu’une mère indifférente aux appels de sa fille, une mère débordée ou qui a d’autres préoccupations, une mère qui n’aurait pas dû être mère.

Dans la rue, Marianne continue à presser le pas, ses horaires coïncident avec ceux des écoliers. Qu’ils courent devant ou tiennent la main de leur mère (rarement du père, comme fait exprès), il y en a toujours un qui appelle sa maman à tue-tête. La rue renvoie le mot d’un mur à l’autre. Marianne rentre les épaules et serre les dents. «On est en retard, dépêchez-vous!» hurlent les mères aux anges qu’elles ne méritent pas d’avoir enfantés.

Juste avant l’école, Marianne change de trottoir mais de l’autre côté de la rue, des mères en avance en profitent pour bavarder, leur dernier rejeton dans la poussette ou sur le ventre. Mamans et enfants s’embrassent, se souhaitent une bonne journée, se font un ultime moulinet de la main. Elle voit parfois un tout petit revenir en arrière et se jeter dans les bras de sa mère qui défait rapidement ses bras et le pousse vers la grille. Même celles qui n’ont pas de train à prendre, qui n’ont rien d’autre à faire que de s’occuper de leurs mômes sont pressées de s’en débarrasser, les ingrates.

Marianne attrape son train, s’élance dans le couloir et se précipite sur la première place assise. Pendant les vingt minutes de trajet, elle ne lèvera pas le nez de son livre même si à cette heure-là, il n’y a pas beaucoup de mères avec leurs bébés. Elles prennent celui de 7h18, trimballant leurs pauvres enfançons endormis, engoncés dans leurs combinaisons. «Viens dans les bras de ta maman chérie, mon poussin» gagatise l’une ou l’autre au lieu de lui enlever le vêtement trop chaud. Ces mères n’ont aucune éducation, n’ont pas lu Dolto. Stupides femelles.

Son bureau est un horrible gynécée, peste tous les jours Marianne en arrivant à son travail. Agées de 27 à 54 ans, cinq femmes caquètent à longueur de temps sur leurs enfants ou leurs mères. Marianne, qui n’a ni les uns ni l’autre, ne dit rien. Parfois, elle se sent mal et se souvient. Depuis cinq ans qu’elle travaille là, Marianne a suivi deux grossesses, un parcours de PMA encore stérile et une adoption. «Et toi, Marianne, quand est-ce que tu nous le fais, ton petit?» demandent-elles encore. «Tu n’as pas envie d’être maman?»

Non, elle n’a pas envie, répond-elle en déclinant toutes les bonnes raisons qu’elle a de ne pas avoir d’enfants. Tant mieux, avec qui l’aurait-elle le bébé, hein? Mais par dessus tout, elle trouve injuste et inqualifiable que ses impôts, oui, ses impôts si élevés, elle qui n’a droit à aucun abattement d’aucune sorte, servent à construire des crèches et à distribuer des cartes de famille nombreuse. Ça, elle ne le dit pas à ses collègues. Elle ne leur a pas montré non plus l’article qui donnait le prix d’un accouchement sans complication: une for-tu-ne.

Il y en a qui sont prêtes à tout pour être maman. Une de ses collègues les tient en haleine avec ses courbes de température, ses hormones et ses parties de jambes en l’air à heure fixe, sur indication médicale. Cinq ans de rendez-vous infructueux, trois implantations, deux FIV. Marianne préfère ne pas savoir combien d’années d’impôts cela lui coûte. Un jour, cet enfant si ardemment désiré sera houspillé, puni. Pourquoi vouloir être maman, alors, s’étonne Marianne?

Le débat fait rage à l’heure du déjeuner : quel est le plus dur parcours des combattants, celui de la PMA ou celui de l’adoption? Etant donné la réussite de l’une et l’échec de l’autre, l’adoption semble plus facile. L’adepte de l’accouplement médicalisé ne veut pas en entendre parler : elle désire un enfant à elle, qu’elle sentira pousser dans son ventre, qui lui ressemblera.

Pourtant, se dit Marianne en regardant le fils de sa boulangère, il y a des ressemblances qui font peur. Le gamin doit avoir treize ans et il vend les baguettes avec le même air que sa maman. «Et avec ça?» claironne-t-il avec le sourire bonasse que sa maman lui a appris. D’un geste sûr, il emballe la demi-baguette qu’achète tous les soirs Marianne; sa gourmette en or scintille sous les néons. C’est un grand, il rend la monnaie et sourit aux clients. Il n’appelle plus sa maman.

Sur le chemin de son appartement, Marianne se rappelle que deux ans plus tôt, elle s’envolait à Barcelone, prête à se faire inséminer par une seringue. Assise devant le gynécologue assisté d’une interprète, elle s’était effondrée en sanglots: la vache, elle, on la mène encore au taureau, non ?

Tous les soirs, Marianne s’assoit devant l’écran de son ordinateur. Elle se connecte depuis des semaines au même site qu’elle consulte pendant des heures. C’est un site de petites annonces particulières. On peut les lire sans être inscrite, et cela avait rassuré Marianne. Ce soir, elle se lance et après avoir choisi un pseudo et un mot de passe, elle tapote:
Qui peut m’aider à réaliser mon grand rêve, être maman? Je suis une femme hétéro de 39 ans et je cherche un homme pour projet d’enfant en co-parentalité. Couple gay envisageable. Proximité indispensable (77). Un peu sur moi: franche et joviale, je suis épanouie par mon travail mais du matin au soir, je pense à cet enfant qui me manque. C’est avec joie que j’envisage la maternité. J’aimerais tellement qu’un enfant m’appelle maman.


Hélène

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