Attention, droits réservés

Creative Commons License
Les textes des Ateliers Ecritures Colombines mis à disposition sur ce blog par Nadine Fontaine sont régis par les termes de la licence Creative Commons. Leur citation n'est permise qu'assortie du lien indiquant leur origine.

lundi 8 mars 2010

Dans cette ville qui ne peut pas sombrer, tout est à recommencer*

Elle n'est pas leur mère et ce n'est pas la guerre. Les enfants ne dorment pas dans une roulotte mais sous une tente. Pour sauver leur vie, ce n’est pas les routes de l’Europe du XVIIème siècle qu’elle arpente mais les chemins défoncés et encombrés qui mènent à ce qui reste de la capitale de son pays dévasté. Les décombres qui l’entourent ne doivent rien à la folie des hommes qui, pour une fois, ne sont pas les coupables – pour autant elle n’a pas cessé de remercier Dieu tous les jours. Et de lui demander de lui donner la force de ne pas sombrer, le courage de continuer à vivre, pour elle et pour les autres. Le nom de Berthold Brecht ne lui dirait peut-être rien si on le lui soufflait, ni celui d’Anna Fierling et il est vrai qu’à presque quatre siècles et huit mille kilomètres d’intervalle, leurs histoires sont différentes. Il n’empêche: journée de la femme ou pas, Mère Courage, c’est un nom qui lui va bien. Elle vit en Haïti et elle est directrice de crèche – le nom que dans ce pays on donne aux orphelinats, ou plutôt aux maisons de la dernière chance où des parents qui ne sont pas morts mais démunis de tout peuvent amener leurs enfants, et les laisser. 

Elle vit en Haïti et à Port-au-Prince, le 12 janvier, il y a deux mois moins quatre jours, la terre a tremblé, le sol s’est ouvert et les maisons se sont effondrées. Dans toute la région, les maisons sont tombées et n’ont survécu au séisme que ceux qui étaient nés sous une bonne étoile et ont su courir vite. Elle vit en Haïti, sa maison est tombée et tout est à recommencer. 
Les enfants, elle a réussi à en faire partir trois au Canada, deux en Europe et à en faire soigner quatre autres. Parmi ceux qui restent, cinq s’en iront sous peu, en Guadeloupe, dans un centre où ils rencontreront leurs nouveaux parents, ceux dont sur le papier ils sont déjà les enfants mais qu’ils ne connaissent que par téléphone, photos et webcam interposés. 
Après leur départ, il en restera vingt-deux à la crèche, ceux dont la procédure n’est pas terminée. Ils partiront, eux aussi, mais plus tard. Ils partent tous, de toute manière, ils ne font que passer – sauf quand ils tombent gravement malades et qu’on n’arrive pas à les soigner assez vite, ou quand la terre tremble trop fort et que quelques petits anges s’envolent pour toujours, laissant à demeure, sous les ruines de leur salle de jeu, leurs petits corps malingres et ballonnés… 
D’autres enfants viendront, elle le sait, on l’a déjà sollicitée. Elle n’a pas le droit de les accueillir et qu’en ferait-elle, avec sa maison démolie et les gravats à côté desquels elle a planté les tentes que lui ont fournies les Américains? Pourtant déjà des familles se présentent, elle reçoit des messages, elle a même fini par répondre à un interlocuteur trop pressant qu’il pouvait lui envoyer un dossier – il y aura des enfants à adopter, elle le sait, et il y aura des familles pour les accueillir, elle le sait aussi; et qu’importe qu’en ce moment les procédures soient interrompues: un jour ou l’autre, quoi qu’en disent l’unicef et les instances internationales, la vie reprendra ses droits et quelqu’un devra s’occuper de ces gosses dont personne ne veut. Et ce jour-là, il faudra bien qu’elle ait une source de revenus, pour les nourrir, ces enfants-là – et pour survivre. 
En attendant, elle est arrivée au bout des rations de riz distribuées un mois après la catastrophe. Et c’est pour ça qu’elle les sillonne sans interruption, son téléphone rivé à l’oreille, ces routes cahoteuses, qu’on a enfin dégagées des cadavres qui les jonchaient, mais au long desquelles elle s’y retrouve mal, tant à cause des séquelles du séisme que des changements de géographie de la capitale: déjà les gens ont commencé à reconstruire et ils ne le font pas au même endroit qu’avant; le plus grand camp de réfugiés est installé sur un terrain de golf et partout de nouveaux bidonvilles s’érigent à partir des matériaux de récupération les plus simples ou les plus improbables – ceux qui feront le lit des prochaines catastrophes: incendies, inondations, tornades… Mais que faire d’autre? Il est interdit de réparer les maisons endommagées et les dirigeants polémiquent sur le fait de savoir s’il faut ou non distribuer des tentes à toute la population… Ceux qui ont encore une maison ou un pan de maison en dur à disposition n’osent plus y entrer, c’est à peine si on le fait pour aller aux toilettes tant on a peur d’une réplique qui se produirait justement à cet instant précis… ou pire d’un brutal retour de Goudougoudou, ce monstre survenu sans prévenir, qui ne demandera pas la permission s’il lui prend l’envie de revenir et qui, d’un frémissement de temps à autre, prend soin de se rappeler au bon souvenir de ses hôtes… 
Mais que faire d’autre que ce qu’elle fait depuis toujours: survivre et aider à survivre? Loin des caméras accompagnant l’incessant défilé de chefs d’Etat qui depuis janvier va de l’aéroport à la capitale, elle est là, elle roule, elle marche, elle cherche, donnant aussi un coup de main à l’occasion. Car d’autres qu’elle et les siens ont besoin de nourriture, de soins, d’un toit et elle le sait. Les lointains Blancs qui se sentent déjà les parents de ces enfants pour lesquels elle se bat font tout ce qu’ils peuvent, de loin, pour qu’on l’aide et elle le sait – mais pourquoi serait-elle prioritaire dans la distribution des vivres? Les enfants dont elle a la charge ne sont pas les seuls à avoir faim et dormir sous la tente fait déjà d’eux des privilégiés…  
Parce qu’elle continue à arpenter les routes et réussit à assurer la survie des enfants, même si elle n'est pas leur mère et que ce n'est pas la guerre, à l’autre bout du monde, depuis le séisme, les familles qui les attendent, ces enfants-là, et les familles qui les entourent, ces familles-là, toutes ces familles à présent l’appellent Mère Courage. 
Et peu importe à présent qu’elle ait une fois ou l’autre laissé durer une procédure ou présenté une femme à la place d’une autre à ces Blancs qui ne comprenaient pas que passer dix heures sur des routes défoncées en période des pluies ou d’après-cyclone, pour aller chercher puis ramener une mère qui a depuis deux ans renoncé à son enfant, ce n’était pas envisageable. Oui, peu importe, car de toute manière, ils n’en savent rien, ceux à qui c’est arrivé: on ne sait jamais que ce qu’on veut bien savoir… Quant à ceux qui savent ou se posent des questions – et pourraient lui en vouloir, peut-être? – ils n’y pensent même plus. Leurs écrans de télévision leur ont offert d’autres scoops et d’autres visions d’horreur depuis janvier: Bachelet est venue en Haïti et la terre a tremblé au Chili, Sarkozy est venu à son tour et c’est la mer qui a grondé en France. 
Mais devant leurs écrans, les parents qui attendent, d’où que viennent les images, c’est toujours à Haïti qu’elles les ramènent; à Haïti, à elle et à ses sœurs d’infortune, à celle à qui dans deux jours on remettra le prix du Courage Féminin** et à toutes celles à qui on ne le remettra pas mais qui le mériteraient, à toutes ces femmes et à toutes ces Mères Courage qui tiennent à bout de bras le pays où la terre a tremblé, dans cette ville qui ne veut pas sombrer mais où tout est à recommencer. 

8 Mars 2010 – Journée de la femme*** 
---------------------- 
* Christina Guérin, Le Nouvelliste, 11 février 2010  
** Sonia Pierre, défenseuse des droits des descendants d'Haïtiens en République dominicaine et fondatrice du Mouvement des Femmes Dominico-Haïtiennes (MUDHA). Le prix du Courage Féminin a été institué par le Département d'Etat américain en 2007 pour rendre hommage aux femmes qui ont fait preuve d'un courage exceptionnel dans la défense des droits et la promotion sociale des femmes.
*** «Existe-t-il une personne plus pauvre que le plus pauvre des hommes dans le plus pauvre des pays?» demanda un jour Mireille Neptune Anglade à l'une de ses deux filles. Devant le silence de sa fille de dix ans, Mireille Anglade répond: «oui, sa femme... et bien souvent ses enfants».  
En ce 8 mars, cette phrase de la militante féministe, auteure de «L'autre moitié du développement», morte le 12 janvier en compagnie de son mari, n'est toujours pas démentie. La réponse n'a pas changé. En Haïti, après le séisme, le rôle des femmes s'est accru, leurs responsabilités aussi.
Le Nouvelliste, 8 mars 2010

Partager

1 commentaire:

  1. Magnifique texte, qu'on devrait diffuser largement!
    Merci aux auteur(e)s, très sincèrement.

    RépondreSupprimer

Vous avez aimé ce texte ?
Dites-le !