Ce jour là, Jean arrive, comme toujours depuis début juillet, sur les bords de sa rivière, l’Ardèche.
Pose son vélo, s’apprête à mettre son maillot de bain, mais ses sens lui disent immédiatement qu’il y a quelque chose qui cloche.
Les oiseaux nombreux sont absents ou se taisent.
Son regard quitte les saules, les grands peupliers, les gros rochers au milieu du courant, sur lesquels il aime faire des bonds.
Car ce qui capte dans l’instant son attention, c’est un grand papillon jaune dans le ciel, que conduit sur l’autre rive du gourd, une fille, ravissante blonde. Elle paraît avoir son âge, ne l’a pas vu. Aussi, habilement, il déplace son vélo derrière des roseaux.
En petite robe d’été, elle court sur les bords de l’eau, en la frappant de ses pieds nus.
Jean suit le fil du cerf volant, et la secousse d’émotions est immédiate.
Pour Jean, pas question de sortir des sacoches du vélo maillot de bain, serviette, tuba et masque de plongée.
Le cours de l’Ardèche a changé! Un joli barrage féminin, complètement nouveau, le détourne!
La truite qu’il aime tant caresser dans le courant, avant de la saisir, vient de muter. Alors, le braconnage va être mis sur la touche.
Mais que fait là cette beauté?
Maintenant, caché en arrêt derrière des roseaux, il la filme.
L’actrice, c’est elle. La caméra, ce sont les yeux de Jean, connectés directement à son cœur qui, lui, fait boum! Boum!
Pas besoin de demander à sa vedette de reprendre la scène, elle recommence, sans arrêts.
Chaque prise est bonne, et rentre dans la boîte!
Le montage avec les dialogues, il fera ça ce soir dans son lit.
«Jean, lui dit sa mère. Depuis quelques jours, je ne vois plus de truites! Ça me fait soucis!
–Tu es sûr que tout va bien?
– Oui maman, ne t’inquiète pas.
– Il faut simplement que je trouve un nouvel endroit, avec un peu de courant, où elles frayent tout à leur guise.
– Bien mais attention à ne pas te faire remarquer!»
Maintenant, le problème, c’est comment dire des choses à la belle, quand on est timide?
Timide, il l’est! Mais son désir fait tomber l’obstacle.
Il décide de lui écrire sur des galets plats.
Hop! Hop! Hop! Des ricochets* feront la poste.
Chaque galet sera un Caloptéryx éclatant*. Ces petites libellules bleues porteront ses messages sur l’autre rive.
Le tout est de progresser dans l’art du ricochet, et surtout faire écrire son cœur.
Bref, ce n’est pas gagné!
Alors dès demain contacter l’ami François qui, lui, transforme d’un seul jet un caillou en hydroglisseur.
Le lendemain, nos deux amis à l’écart du gourd s’emploient à collecter des projectiles ad hoc.
Jean, pas très doué, progresse pourtant rapidement, et dans les deux domaines.
Les mots essentiels sont écrits sur les pierres.
Cette forme de correspondance, pas commune, le rend fier!
Ça fera puzzle. Les filles sont des curieuses, ça devrait donc lui plaire.
Alors il se lance. Avec plusieurs projectiles gravés: «Bonjour, moi c’est Jean!» sont postés, lorsque le cerf volant est absent.
Un est arrivé. Grimpant dans un arbre, il s’en est assuré.
Il peut resauter de rocher en rocher, en chantant chaque fois qu’il se pose, après avoir rebondi.
Cela le ramène à son passé d’école primaire, où il jouait à la marelle avec les filles pour aller au ciel.
Ici tout est parti d’un grand papillon.
Fille il y a, galet aussi, alors vas-y mon gars! Ose, tu vas ferrer une belle fario*!
S’en suivent sur galets plats «Je connais la rivière, les oiseaux, les truites»,
«Comment tu t’appelles?»
Hélas, sans réponses, Jean ne voit plus que de gros cailloux, absolument pas adaptés à rebondir, mais plutôt à lui couler son projet.
Sa ligne émotionnelle s’embrouille de plus en plus. Le temps lui paraît long.
Soudain, un jour arrive dans le ciel sur les ailes du papillon, un «Coucou, ici Annie».
Les gros cailloux redeviennent plats, et des mots doux sont gravés jusqu’à très tard le soir.
Puis un «Bisous Annie!» qui passe le rend insomniaque.
Sa mère y revient:
«Jean, tes yeux me disent qu’ils ne sont plus chez nous. Es-tu sûr que tu ne me caches rien?
– Pourquoi, ramènes-tu des cailloux?
– C’est pour une truite.
– Et tu écris à une truite, je ne pense qu’à toi!?
– Oui Maman! Celle-là me résiste, et je veux qu’elle le sache!»
Puis Jean saute sur son vélo, les galets doivent partir au courrier avant la fin de l’été.
Son grand-père avec qui il pêchait, lui, le comprendrait sûrement!
Même peut-être la Sainte Vierge à qui il demande dans l’année de faire en sorte qu’il devienne bon en anglais. Car des miracles, elle en a déjà fait.
Mais cette anguille semble lui échapper. Heureusement, il y a François. Lui qui a une copine le requinque.
Le mauvais coton qu’il filait s’estompe. Son sommeil revient.
Un gros galet bien plat hérite de «Ton numéro de téléphone Annie? Juste ça STP».
Fin août arrive, et là des «bisous, bisous» passent très souvent, mais sans réponse à sa demande.
Tenace, il ose y croire encore. Mais reprend quand même masque et tuba pour aller discuter avec les truites.
Du coup, sa mère achète plus de beurre, une bonne truite l’exige!
On touche à la fin des vacances, le papillon jaune cerf-volant a disparu depuis plusieurs jours.
Jean transpire comme une feuille de platane qui perd sa sève avant de tomber.
Le voilà qui recommence à baguenauder le long de son Ardèche, quand François arrive.
«Salut Jean, t’as eu des touches avec ta blonde?
– Oui souvent passe un Coucou Annie, et des Bisous Annie! Mais pas de numéro de téléphone!
– Elle joue avec toi, laisse tomber!
– Non! Je l’ai vue ramasser tous les galets, et les emporter dans la grande maison que tu vois là-bas.
– Alors j’y crois plus que jamais!
– Bon, et bien continue. Si tu veux y croire!
– A bientôt. Donne de tes nouvelles.»
Là-dessus, François laisse Jean, qui vient chaque jour arpenter le cours d’eau sous les grands peupliers, espérant découvrir une trace d’Annie rien que pour lui.
Soudain dans un saule, une petite toile jaune emmêlée, avec «Jean, mon cœur durant ces vacances a été pour Roger, un saisonnier des vergers voisins.
Un galet, rentre avec moi à Lyon.
Je t’embrasse, Annie.»
Yves PACAUT - ALLEX (Drôme) le 1er nov. 2024
Richochets* En 1688 Vauban invente le tir en ricochets. Les boulets sont tirés sous 1’angle faible afin qu’ils rebondissent sur une grande surface, et «balayent un maximum».
Caloptéryx éclatant* Petites libellules bleues, habituées des cours d’eau.